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m^.JÊàs,-df^ ^.,rmÊÊÊtMy*-.i^tÊÊÊk.'
OEUVRES
COMPLÈTES
DE BOURDALOUE,
DE LA COMPAGNIE DE JESUS.
DEUXIEME PARTIE DES EXHORTATIONS.
TOME NEUVIEME.
DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.
OEUVRES
COMPLETES
DE BOURDAI.OUE,
DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;
NOUVELLE ÉDITION,
AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES,
ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES,
TOME NEUVIEME.
îèSl
A LYON,
CHEZ F.'^'' GUYOT, LIBRAIRE -ÉDITEUR,
RUE MERCIKRK , IV. " Sq , AUX TROIS VERTUS THÉOLOOALES.
I82I.
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* /
EXHORTATIONS
ET INSTRUCTIONS
CONTENUES DANS CE VOLUME.
EXHORTATIONS
Sur les Témoignages rendus contre Jésus-Christ»
Page I
Sur le Jugement du peuple contre Jésus-Christ en
faveur de Barahbas, 3o
Sur la Flagellation de Jésus-Christ, 55
Sur le Couronnement de Jésus-Christ» 8i
Sur Jésus-Christ portant sa Croix, io8
Sur le Crucifiement et la Mort de Jésus-Christ,
i35
INSTRUCTIONS
Pour le Temps de VAvent, 1 7 1
Pour le Temps du Carême, 191
Pour la seconde Fête de Pâques, 2o5
Pour ï Octave du Saint- Sacrement, 2.2.1
Pour V Octave de t Assomption de la Vierge. 2.44-
Sur la Mari. 261
Sur la Paix avec le prochain, 269
VI EXHORTATIONS, etc. CONTENUES DANS CE VOLUME.
Sur la Charité, 288
Sur t Humilité de la Foi, 807
Sur la Prudence du salut. 325
Sur le Choix d'un état de vie» 353
Sur la Communion» 366
SUITE DES
EXHORTATIONS
SUR LA PASSION
DE JÉSUS-CHRIST.
EXHORTATION
EXHORTATION
SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
RENDUS CONTRE JÉSUS- CPRIST.
Multi testimoriium falsum dicebant adversùs eùm , et coa-
venieatia testiuionia non erant.
' Plusieurs rendoîent de faux témoignages contre Jésus , et
tous ces témoignages ne s'accordaient point. En saint Marc ,
chap. 14.
L/E moyen que tous ces témoignages pussent conve-
nir ensemble , puisqu'ils étoient contraires à la vé-
rité , et qu'il n'y a que la vérité qui s'accorde bien
avec elle-même , au lieu que l'imposture est tous les
jours sujette à se contredire et à se démentir : Men~
tita est iniquilas sihi {y). C'est ce que nous voyons
dans ces faux témoins qui déposent contre Jésus-
Christ , et qui se font ses accusateurs devant le tri-
bunal de Gaïphe , alors grand-prêtre , et revêtu de
l'autorité pontificale , pour connoître de toutes les
causes qui concernoient la religion. Us allèguent bien
des faits, ils produisent bien des preuves, ils s'étendent
en de longs discours ; mais rien ne se soutient , et ce
que dit l'un, l'autre le détruit, parce qu'ils ne sont
inspirés, les uns et les antres , que par l'esprit de
mensonge et par la passion qui les aveugle. Crpen-
danl Caïphe les écoule, lui qui devoil, en juge équi-
(1) Psal. 26.
TOiVIE IX. I
a Sl'K Ï.ES FAUX TÉftlOlGlSAGES
table , réprimer l^nr audace ; et les scribes , les pha-
risiens , les princes des prêtres , les anciens de la
synagogue , tous assemblés pour délibérer avec le
ponlife , bien loin d'imposer silence à ces imposteurs
et de les confondre, se déclarent en leur faveur, et
deviennent les plus zélés à les exciter : Summi verb
saccrdoies et omne concilium quœrehant adversùs
Jesum testimoniiim (i).
Voilà, chrétiens, quoique d'une manière en appa-
rence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque
jour dans la société humaine et dans les conversa-
tions du monde. 11 est vrai qu'on ne se porte pas
communément à des calomnies atroces, et qu'il est
moins ordinaire de vouloir, en parlant du prochain ,
lui imputer des crimes dont on le croit innocent ;
mais du reste , est-il rien de plus commun dans le
commerce des hommes , que de se déchirer mutuel-
lement par de cruelles et d'injurieuses médisances ?
et tout injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en
a-l-on quelques remords dans lame , et s'en fait-on
quelque scrupide? Avec quelle liberté lesdébite-l-on?
avec quelle facilité les écoute-l-on? Deux désordres
dignes de tout le zèle évangélique , et contre lesquels
je ne puis ici m'élever avec trop de force. C'est aussi
de quoi je prétends vous entretenir. Désordre de la
médisance dans celui qui la fait , et désordre de la
médisance dans celui qui l'écoulé. Désordre de la
médisance dans celui qui la fait , et qui souvent ne se
rend pas moins coupable que ces faux accusateurs
qui témoignent contre le Fils de Dieu : ce sera la
(i) Marc. i4*
RENDUS CONTRE JÉSUS- CÎÎRIST. 3
première partie. Désordre de la médisance dans celui
qui l'écoute , et qui souvent n'est pas moins condam-
nable que ce pontife et que tout son conseil, qui
prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées
contre le Fils de Dieu : ce sera la seconde partie. La
matière est d'une extrême conséquence , et mérite
toutes vos réflexions.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est le caractère de l'iniquité de se parer autant
qu'elle le peut des dehors de la plus exacte justice ,
et d'en afïecler les plus belles apparences, lorsque
dans le fond on en viole les règles les plus essen-
tielles. Ainsi quoique la mort du Fils de Dieu eût été
déjà résolue dans un conseil secret des pharisiens et
des pontifes, ils feignent néanmoins d'agir contre
lui dans toutes les formes , et de ne manquer à au-
cune des procédures ordinaires. Il faut donc qu'il
soit déféré au tribunal du grand-prêtre; qu'il y soit
accusé publiquement , et juridiquement examiné.
C'est pour cela qu'on cherche des preuves; et dans
ce jugement où la passion domine , on ne trouve que
trop de délateurs et de prétendus témoins.
Que ne disent-ils point contre Jésus-Christ , et sous
quels traits le dépeignent-ils? Cet homme dont toute
la conduite fut toujours la plus droite et la plus irré-
prochable ; cet homme qui , dans ses paroles et dans
ses actions, fut toujours la douceur même, la pa-
tience , la charité , l'humilité , la sainteté même; cet
homme-Dieu, pour qui le font-ils passer? pour le
plus méchant des hommes i pour un perturbateur du
I.
4 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
repos public, qui veut changer le gouvernement et
révolter toute la nation ; pour un usurpateur qui pré-
tend se faire roi, et ose attenter aux droits et à l'au-
torité du prince ; pour un inmpie qui blasphème la
loi de Moïse, et qui parle même de renverser le
temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens
le plus juste , et avec l'intention la plus pure et la
plus innocente , ils la relèvent , ils l'empoisonnent ,
ils l'inferprètenl à leur gré , et lui en font un sujet
de condamnation. Ne nous en étonnons pas ; c'est
que ce sont des gens prévenus ; c'est qu'ils ont le
cœur envenimé, et qu'ils sont remplis contre lui
d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine et
qu'ils puissent venir à bout du dessein qu'ils ont formé
de le perdre , rien du reste ne les arrête , et ils ne
suivent que leur animosité et leur ressentiment. C'est
de quoi le prophète , s'expliquant au nom de ce divin
Sauveur , se plaignoit avec tant de raison : Ils ont
aiguisé leurs langues, ils les ont rendues aussi subtiles
et aussi pénétrantes que le glaive le mieux affilé ,
pour me percer des coups les plus mortels : Li'ngua
eorum gladius acutus (i).
Or , mes frères , le même crime que commirent
à l'égard de Jésus-Christ ces faux témoins , je dis que
c'est , par proportion , celui dont tous les jours nous
devenons coupables nous-mêmes dans les discours
que nous tenons du prochain , et dans les médisances
que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu
de modération. Car prenez garde, s'il vous plaît, et
faites-en avec moi la comparaison autant qu'elle nous
(0 Ps. 5G.
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 5
peut convenir. Ces accusateurs du Fils de Dieu avan-
çoient contre lui mille impostures , et je soutiens que
rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances ,
que d'y mêler des faussetés , que peut-être nous ne
connoissons pas comme telles , mais qui le sont en
effet , et dont nous aurions du mieux nous instruire ,
pour en parler du moins avec plus d'exactitude , et
pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils
deDieu vouloienl le noircir dans l'esprit de ses juges j
et le faire condamner ; et vous savez que l'injustice
de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'au-
trui , de la détruire dans l'estime publique , et d'ex-
poser le prochain aux mépris et aux jugemens les
plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Dieu
n'agissoient que par passion ; et 1 expérience de la vie
nous apprend assez que le principe le plus commun
de tant de médisances oi^i l'on se porte si aisément et
si impunément dans tous les états , même les plus
saints , c'est une secrète passion qui nous anime et
qui veut se satisfaire. Expliquons-nous , et considé-
rons encore chacun de ces trois articles plus en
détail.
Je sais combien la calomnie , je dis la calomnie
délibérée et préméditée , nous paroîl odieuse ; et je
ne puis ignorer que pour peu qu'on ait de droiture
d'ame et de probité , on ne voudroit pas imaginer
des titres d'accusation contre le prochain , ni lui attri-
buer de pures fictions comme des faits réels et comme
des vérités. Ce n'est pas que nous n'en ayons vu de
nos jours , et que nous n en voyions encore des
exemples en certaines rencontres et sur certains
6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait
cmplo}é et qu'il n'emploie pour décrédiler , non
point seulemeut quelques particuliers , mais des so-
ciétés entières qui s'opposent à ses progrès. Les plus
évidentes suppositions ne lui coûtent plus alors à
soutenir , et lui semblent sufïisammenl justifiées ,
dès-là qu'elles peuvent servir à ses desseins et favo-
riser ses entreprises. Cependant , chrétiens , je veux
bien reconnoîire que la médisance ne va pas tou-
jours jusque-là , et que ce sont des excès dont nous
avons naturellement horreur. Mais voici en même
temps ce que j'ose avancer , et de quoi le seul usage
du monde doit pleinement nous convaincre. C'est
qu'il n'y a guère de médisances oii la vérité même,
outre la justice et la charité , ne soit au moins blessée
en quelque manière ; où elle ne soit au moins alté-
rée , déguisée , diminuée. Combien d'histoires se ra-
content dans les entretiens , comme des choses cer-
taines et avérées , et ne sont néanmoins que de faux
bruits et de simples imaginations? On les croit comme
on les entend , et on les répète de même. Elles de-
viennent communes par une démangeaison extrême
qu'on a de les publier , et d'en informer toutes les
personnes à qui elles ne sont point encore parvenues.
S'il étoit question de les vérifier , quelle preuve en
pourroit-on produire ? point d'autre que le récit
qu'on nous en a fait à nous-mêmes. Récit aussi mal
fondé que la créance que nous lui avons donnée.
Mais tout s'éclaircit enfin avec le temps, et l'on a la
confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'éloil laissé
prévenir , et dont on a prévenu les 'autres. Je le pen-
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRÏST. f»
sois ainsi , dil-on , et j'en avois ouï parler de la sorte.
Belle et solide excuse ! comme si c'étoii une raison
suffisante pour former votre jugement et pour 1 ap-
puyer , que quelques rapports vagues et sans auto-
rité ; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est
rien de plus incertain ni de plus trompeur; comme
si la sagesse ne demandoit pas d'autre examen , lors-
qu'il s'agit de flétrir votre frère et de l'outrager. Ce
qu'il y a de plus étrange , c'est que des gens , après
y avoir été trompés cent fois , n'en sont dans la suite
ni plus réservés, ni plus circonspects, et qu'on les
trouve toujours également disposés à recevoir tous
les mauvais discours qu'on leur tient, et à les ré-
pandre.
Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui
dans le fond ne soit vrai : mais ce fond qui peut être
véritable , combien l'exagère-t-on ? quelles circons-
tances y ajoute-l-on? sous quelles couleurs emprun-
tées le représente-t-on ? de quels prétendus erabel-
lissemens rorne-t-on,ou plutôt le défigure- t-on? On
fait là-dessus mille raisonhemens ; on en tire des
conséquences; on en veut pénétrer les motifs, les
vues , les intentions , les principes les plus secrets ;
tout cela autant de fantômes qu'on se figure , et au-
tant d'idées vaines et chimériques où l'esprit s'égare
et se perd. Or n'est-ce pas là ce qui arrive presque
sans cesse dans ces conversations où l'on met si vo-
lontiers en jeu le prochain ? et n'est-ce pas ainsi que ,
sans vouloir être calomniateur , et sans croire l'être,
on l'est toutefois , sinon absolument , du moins ea
partie et sur des points très-essentiels ?
6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
Mais sans aller plus loin , et à se renfermer pre'ci-
sément dans les bornes de la médisance, je n'ai,
mes frères , qu'à vous la faire considérer en elle-
même , pour vous en faire connoîire l'injustice ; in-
justice la plus griève: pourquoi? parce qu'elle ravit
au prochain , de tous les biens naturels , le plus pré-
cieux , le plus délicat , le plus difficile et à conserver
et à réparer , qui est l'honneur. Et en effet , qui ne
sait pas que l'honneur, dans lopinion du monde,
est un bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un
homme sans honneur ? eût-il tous les autres biens ,
fût-il comblé de richesses , pût-il goûter dans son
étal tous les plaisirs , si c'est un homme noté et dé-
shonoré, on le rtgarde comme le dernier des hommes.
Ainsi , tout ce qu'un homme du siècle oppose à
l'évangile sur le pardon des injures , qu'il se le dise
à lui-même snr la médisance , et qu'il mesure son
péché par les maximes qu il établit et qu'il suit en
matière du point d'honneur. Il a horreur des concus-
sions, des usurpations violentes ou frauduleuses,
des vols , des assassinats , des meurtres ; mais tout
cela n'attaque , après tout, que les biens de fortune ,
ou que la vie. Or , il préfère 1 honneur à tous ces
biens: d'oii il s'ensuit, qu'il doit donc avoir encore
plus d'horreur de la médisance, que de tout cela.
Est-il , mes chers auditeurs, souffrez que je m'ex-
prime de la sor;e , est-il une bizarrerie pareille à la
nôtre? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les
autres biens ; nous sommes sur cet honneur sensibles
à l'excès ; il n'y a rien , pour sauver cet honneur , à
quui nous ne fussions prêts de renoncer j nous nous
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 9
en déclarons haiiiemenl ; nous le témoignons dans
toutes les rencontres , et la moindre atteinte faite à
cet honneur, est capable d'exciter dans nos cœurs
les ressenlimens les plus amers : mais par une contra-
diction qui ne se peut comprendre, et que nous ne
justifierons jamais , nous traitons de péché léger ce
qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le
ternit , ce qui le détruit. Est-ce là raisonner consé-
quemment? Ou bien abandonnons ces grands prin-
cipes auxquels nous paroissons si attachés, et que
nous faisons tant valoir touchant l'honneur , ou bien
reconnoissons notre injustice , lorsque nous le bles-
sons si aisément dans autrui , et que nous en tenons
si peu de compte.
Injustice d'autant plus condamnable , que l'hon-
neur est un bien plus délicat , un bien plus difficile
à acquérir , à maintenir , à rétablir. Il n'y a qu'à
voir combien il en coûte pour se faire dans le monde
une bonne réputation. On n'en vient à bout qu'après
de longues années d'épreuves, et des épreuves les
plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite ?
que ne faut-il point pour s'y confirmer et pour la dé-
fendre de tout ce qui en pourroit obscurcir 1 éclat ?
Car cet éclat d'une réputation saine et heureusement
établie, est comme la glace d'un miroir, à qui la
plus foible haleine ôte dans un moment tout son
lustre. Nous avons un tel penchant à croire le mal,
nous sommes même si accoutumés à l'augmenter et
à l'exagérer , qu'une parole suffit pour perdre un
homme, une femme dans notre estime. Nous pre-
nons celle parole dans tous les sens , et toujours dans
lO SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
les plus mauvais, parce que cesî la perversité nalurelle
de notre cœur qui nous la fait interpréter. De sorte
que la meilleure réputation et la j)lns juste , esl tout
d'un coup renversée, et qne souvent il n'est presque
plus possible de la relever. Pour peu que vous tou-
chiez à certain fruit , il perd toute sa fleur , et ne la
peut plus reprendre: et dès qu'une fois l'honneur
est endommagé , la tache est presque inellaçable et le
dommage sans remède. Vous direz dans la suite tout
ce qu'il vous plaira ; vous prendrez tous les soins
imaginables pour guérir le coup que vous avez porté,
et pour en fermer la plaie: malgré toutes vos réparai ions
et tous vos soins, on se souviendra toujours de tel mot
qui vous est échappé; on s'en tiendra là , et l'on traitera
tout le reste de discours étudiés et de cérémonies.
Qu'est-ce donc que la médisance ? c'est comme
une grêle, qui ruine dans un jour, et même en
beaucoup moins de temps, l'ouvrage de vingt années
de travaux , de précautions , de mesures. On regarde
comme une cruauté de ravager des terres cultivées :
que sera-ce de détruire une réputation achetée si
cher et au prix de tant de peines ? Mais vous ne la
détruisez , dites-vous , que par une vérité , et la vé-
rité ne peut être contre la justice. Erreur : car il ne
vous est pas permis de faire connoîlre toute vérité.
Quoique ce soit une vérité , tant qu'elle demeure se-
crète , ma réputation est entière , et vous l'entamez ;
j'ai droit à cette réputation , et vous m'en privez ; je
suis dans une possession actuelle de celte réputation,
et vous m'en dépouillez; ce que j'ai fait est caché,
et vous le révélez. Voilù votre injustice, et envers
REEDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. il
Dieu , et envers moi-même : envers Dieu , puisqu'il
vous avoil défendu de me ravir un bien dont j'élois
le maître, et que vous violez sa loi; envers moi-
même , puisque sans raison vous attentez sur ce qui
m'appartenoit le plus légitimement, et que par une
espèce d'oppression , vous me l'arrachez des mains et
le dissipez.
Oui , chrétiens, c'est sans raison que le médisant
se porte à de pareils attentats contre la réputation
de son frère , et c'est aussi ce qui met le comble à
son crime. Car je n'ai garde d appeler de véritables
raisons une vengeance outrée , une haine envenimée,
une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un
esprit d'intérêt , une humeur chagrine et critique ,
un zèle mal entendu ; une envie démesurée de
parler, dérailler, de plaisanter ; une légèreté sans
attention , sans réflexion , sans ménagement ni dis-
crétion. Or , ne sont-ce pas là les principes de la
médisance ? Reprenons.
Une vengeance outrée : on se croit bien fondé
à rendre médisance pour médisance. 11 a dit ceci
de moi , et je dis cela de lui ; il ne m'épargne pas ,
pourquoi l'épargnerois - je ? Conduite en quelque
sorte tolérable parmi des juifs , parmi des idolâtres et
des païens ; mais si expressément réprouvée dans des
chrétiens , à qui Jésus-Christ a donné cette grande
règle de pardonner toute injure , et de bénir ceux
qui les chargent d'imprécations. Du moins si l'on y
observoil quelque proportion ; mais pour une chose
qu'on a dite de vous , et qu'on n'a dite qu'une fois;
peut-être même pour le seul soupçon que vous vn
12 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
avez , il y II des années entières que vous poursuivez
sans relâche cette jersonne et que vous la déchirez.
Une haine envenimée : c'est assez d'être mal en-
semble , d'avoir ensemble quelque dispute , quelque
contestation, quelque procès , pour conclure qu'on
peut publier contre son ennemi tout ce qu'on en
sait, ou tout ce qu'on en croit savoir. De là, dans
ladéfense d'une cause , tant de faits scandaleux que
l'on recueille et que l'on produit , sans autre sujet ni
d'autre avantage que de contenter son animosilé et
de couvrir ladverse partie de confusion.
Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous
plaisent pas, et dès-lors on n'en peut dire de bien.
Mais pourquoi ne nous plaisent-ils pas? il ne faut
point nous demander pourquoi , car nous ne le
voyons guère nous-mêmes , et nous aurions de la
peine à le marquer. Quoi qu'il en soit , dès qu'ils
ne nous reviennent pas, et que nous en avons je
ne sais quel éloignement , on ne leur passe rien ,
on ne leur pardonne rien , on ne les ménage en rien.
C'est un plaisir de les faire sans cesse paroîlre sur
la scène et d'en divertir les compagnies.
Une jalousie mortelle : on ne l'avoue pas , parce
que de soi-même c'est un vice honteux et humi-
liant; mais sans l'avouer, on ne la sent pas moins.
Jalousie ingénieuse à déguiser la médisance sous les
plus beaux dehors et à lui donner les couleurs les
plus spécieuses; jalousie du mérite d'autrui , de ses
succès, de ses vertus et de ses perfections ; jalousie
entre des partis diiFérens, surtout entre des personnes
du sexe , plus susceptibles que les autres de celte
RENDUS CONTRE JÉSUS- CHRIST. l3
passion , et par là même plus sujettes à médire et
plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisans.
Un esprit d'intérêt: examinez bien pourquoi dans
la même vacation, dans le même emploi , celui-ci
s'étudie tant à rabaisser l'autre et à le décrédiier ;
c'est quil \oudroit tout attirer à soi et profiter aux
dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez
bien pourquoi dans la cour d'un prince la médisance
est si fort en règne , et pourquoi il s'y répand tant
de mémoires injurieux : c'est que chacun pense à
s'avancer , et que tous ne pouvant occuper telle et
telle place , vous vous trouvez par conséquent inté-
ressé à flétrir quiconque pourroil y aspirer préféra-
blement à vous, et les obtenir. Examinez même , si
je puis user ici de cet exemple, examinez bien pour-
quoi dans le cours d'une intrigue criminelle , ce rival
se déchaîne à toute occasion et avec tant de violence
contre son rival : c'est qu'il travaille à l'écarter , et
qu il prétend posséder seul 1 infâme et malheureux
objet de ses désirs.
Que dirai-je encore ? une humeur chagrine et
critique : le monde est plein de ces censeurs par
état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y
a de défectueux , ou ce qui en a l'apparence. Du
moins est-ce à cela qu'ils s'attachent , sans égard à
tout le reste : n'ayant, ce semble, d'autre occupation,
ni d'autre satisfaction dans la vie , que de déclamer,
tantôt contre l'un, tantôt contre 1 autre; cherchant
en tout et y trouvant , selon leurs bizarres idées , de
quoi exciter le fiel qui les dévore , et sur quoi le
faire couler.
l4 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
Un zèle mal entendu : ô que de médisances par
là sont jusiillées, sont consacrées, sont sanctifiées!
Un médisant dévot , un médisant zélé ou prétendu
tel , est le plus à craindre. D'un air tranquille et
composé , d'un ion pieux et modeste , il en dira plus
que l'emportemeni le plus passionné et la plus ar-
dente colère n'en peut inspirer. Encore se flallera-
l-il d'avoir en cela rendu service à Dieu , et s'en
fera-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de
lui-même, il ira devant un autel ou au pied d'un
oratoire , épancher son arae, et croira pouvoir dire
comme David : Dans un malin , ô mon Dieu, sans
autre glaive que celui de la langue ou que celui de
la plume , je combattois tous les ennemis de votn^
loi et j'exlerminois tous les pécheurs delà terre (i).
Une envie démesurée de parler , de railler , de
plaisanter. Je n'ai rien contre cet homme , dil-on ,
je ne lui veux point de mal ; et si j'en parle , ce n'est
que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien
charitable et bien chrétien ! Vous n'avez rien contre
lui , et vous le frappez aussi rudement , que s'il y
avoit entre lui et vous linimitié la plus déclarée !
vous ne lui voulez point de mal, et vous lui en
faites ! vous n'avez en vue que de vous réjouir: hé
quoi! de le noircir et de le diffamer; de le rendre
au moins un sujet de risée, et de lui ôter par là
toute la douceur de la société humaine ; de lui causer
mille chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous,
est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire
un jeu ! Esprit railleur dont on s'applaudit , dont on
(i) Ps. lOO.
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST l5
tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement
posséder, qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit
pernicieux qui trouble la paix , qui rompt les amitiés
les plus étroites , qui suscite les querelles et les dis-
sensions.
Enfin , une légèreté sans attention , sans réflexion,
sans ménagement ni discrétion: on raisonne de tout
à propos et hors de propos ; on dit tout ce qu'on
sait , et souvent tout ce qu'on ne sait pas ; on n'a
rien de secret , et quoi que ce soit qui s'offre à la
pensée , on le jette d abord tel qu'il se présente. Ce
n'est point dessein prémédité, j'en conviens : c'est
vivacité ; mais cette vivacité , ne falloit-il pas la mo-
dérer ? ne falloit-il pas vous en défier? ne falloit-il
pas profiter de tant d'occasions, où vous avez reconnu
vous-même qu'elle vous avoit emporté au-delà des
bornes ? En serez-vous quittes quand vous direz à
Dieu : Je n'y pensois pas ? Il vous répondra que
vous deviez y penser. Car que vous n'y ayez pas
pensé , le prochain n'en souffre pas moins ; et c'est
à vous de voir par où vous pourrez le dédommager.
Concluons, chrétiens: voilà les principes de la
médisance ; or , de tels principes , que peut-il venir
que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous vou-
lons acquérir la vie éternelle et nous garantir d'un
des dangers les plus présens d'en être exclus pour
jamais; si même dès ce monde nous voulons couler
d'heureux jours et couper la racine de mille peines,
de mille disgrâces , de mille affaires désagréables:
Qui vult diligere vitam^ et dies yidere honos (i);
(i) 1. Pet». 3.
l6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
que ferons-nous pour cela ? c'est de suivre liraportant
avis que nous donne le Proplièle en ces courtes pa-
roles : Prohibe linguam iuam à malo (i). C'est,
dls-je, de veiller sur notre langue et de la r«'gler ,
d'y mettre un frein, et, si je puis m'exprinier de la
sorte, un frein d'équité, un frein de charité, un frein
de circonspection et de sagesse qui en arrête l'intem-
pérance et qui en réprime les saillies. Ainsi nous
éviterons le désordre de celui qui fait la médisance ,
et vous allex encore apprendre à éviter le désordre
de celui qui l'écoute ; c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'hon-
neur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence
même, et pour imaginer contre elle des faits sup-
posés et de prétendus sujets d'accusation , c'est une
des iniquités les plus criantes et les plus digues de
toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que
Dieu a établis et qu'il a revêtus de sa puissance pour
répïimer cette audace , l'autorisent au contraire ,
l'appuient et lui laissent la liberté d'inventer tout ce
qu'il lui plaît , et de l'avancer impunément, c'est le
comble et le dernier degré de l'injustice. Or , voilà
néanmoins ce que fait Gaiphe dans la cause de Jésus-
Christ , et à l'égard des faux témoins qu'on a su-
bornéscontre cet homme-Dieu. Comme grand-prêtre
et souverain jnge, Caïphedevoii les rejeter et même
les châtier. Il étoit évident que leurs témoignajîfes
se contredisoient , et par conséquent, qu'il y avoit
(i) Ps. 33.
dans
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 17
dans leurs dépositions de l'imposiure et du mensonge.
Il n'ignoroit pas au nom de qui ils parloieni, ni
de qui ils étoieni les minisires et les suppôts. Il savoit
qu'ils éloient gagés par les ennemis du Fils de Dieu
pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de
s'opposer à une si damnable entreprise et de con-
fondre ces calomniateurs , il les reçoit favorablement,
il les écoute , il se joint à eux, et tire de la bouche
du Sauveur du monde un aveu touchant sa divinité,
dont il lui fait un crime et qu'il traite de blasphème :
Qjiid adhuc desideramus testes F Audistis bîasphc-
miam (i). Pourquoi tout cela? c'est qu'il entroit
dans toutes les passions des scribes et des docteurs
de la synagogue ; c'est qu'il étoit lui-même d'intel-
ligence avec les Juifs, piqués contre Jésus-Christ;
c'est qu'il étoit bien aise d'avoir , pour le condamner,
des preuves au moins apparentes , s'il ne pouvoit en
avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend
si facile à entendre tout, quelque peu de vraisem-
blance qu'il y découvre , et quelque persuadé qu'il
soit que ce sont autant d'inventions et autant d'arti-
fices de la plus injuste et de la plus violente cabale.
De là, chrétiens, que viens- je vous enseigner ,
ou de quelle erreur voudrois-je aujourd'hui vous
détromper? Appliquez-vous à ce point de morale ,
dont on n'a pas dans le monde une idée assez juste,
et sur lequel on suit sans scrupule des principes
très-contraires néanmoins , et à la raison , et à la
religion. D'être auteur de la médisance , de la faire
et de la débiter , c'est ce que les âmes vraiment chré-
(i) Marc. 14.
TOME IX. ri
l8 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
tiennes reconnoUsfiii uisiMnenl pour une Injustice
el un désor^ire ; mais d'y prêter seulement l'oreille,
de s V rendre attentif, de ne larrèter pas autant
qu'il est possible , et de n'y former nulh' opposition ,
c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher , el ce
qu'on met au rang des fautes les plus légères et les
plus pardonnables. Or, je soutiens que sans rien
dire soi-même au désavantage du prochain, on peut
toutefois, par la seule attention qu'on donne à la
médisance , pécher très-grièvement. Je soutiens que
si c'est un crime d'attaquer el de blesser l'honneur
d autrui , c'en est pareillement un de ne le défendre
pas de tout son pouvoir et de ne le pas maintenir.
Je soutiens que Dieu , là-dessus , nous a chargés de
l'intérêt de nos frères ; que c'est un devoir , sinon
de justice , au moins de charité ; et que de manquer
à cert-- loi indispensable , c'est désobéir à un pré-
cepte divin , el par là même , s'exposer à une éter-
nelle damnation.
Je le soutiens, dis - je; et voilà pourquoi saint
Bernard disoit de la médisance, que c'est un étrange
mal et bien funeste , puisque du même Irait elle cause
la ra<3rt à trois personnes : à celui qui médit , à celui
d'uii on médii , à celui devant qui l'on médit : à
celui qui médit , et qui perd la vie de l'ame en per-
d;inl la grâce de Dieu -, à celui dont on médit , et
qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant
la réputation qui l'y entreienoit; enfin, à celui
devant qui l'on médit , qui perd la charité, dès -là
qui! en abandonne les inléiêts, et qu'il permet
qu'elle soil violée en sa présence. ïoul ceci ne
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. IQ
Sf)iiffre nulle conleslation : mais il faut le développer
encore davantage , afin que vous en ayez une intel-
ligence plus parfaite, el que vous sachiez précisément
à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous
devez vous en tenir.
Je dis donc qu'il y a , selon la distinction Com-
mune , trois étals difîerens, soit à l'égard de celui
qui fait la médisance , ou à l'égard de celui qu
l'écoute : un état de supériorité , uq état d'égalité ,
el un état de dépendance. Comme je ^ne veux rien
outrer , je conviens que chaque état a ses obligations
particulières , et que dans tous ce ne sont pas les
mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du
médisant? Je puis lui fermer la bouche; je puis user
de mon autorité pour interrompre ses discours trop
libres et trop mordans; je puis hautement lui dé-
clarer et lui faire entendre que ce n'est point par de
tels entretiens qu'on me peut plaire ; que le chris-
tianisme nous les interdit, et qu'étant chrétien , je
ne suis pas dans une disposition à les tolérer , ni à
les agréer. Suis-je dans un état égal , ou même dans
im état inférieur? je n'ai pas le même droit alors de
résister en face à la médisance , ni de m'élever aussi
ouvertement contre elle et avec la même force : mais
je puis au moins me taire , et par mon silence la
laisser tomber; mais je ])uis, par un air grave et
sérieux , donner à connoître que je n'entre point
en tout ce qu'on me dit , el que je n'y prends point
de part ; mais je puis , par des propos éloignés ,
couper la conversation , et peu à peu la tourner sur
d'autres sujets ; mais je puis même , par quelques
2.0 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
paroles d'excuse , couvrir les choses , les justifier ou
les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande.
Sans cela, que fais -je? Je me rends responsable
devant Dieu de la médisance qui se commet , et j'en
fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir
comment? vous n'aurez pas de peine à le com-
prendre.
Et en effet, c'est une illusion de penser que nous
n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les
péchés d'aulrui , selon la part que nous y avons ,
doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de
nous ; ou, pour mieux dire , les péchés d'autrui nous
deviennent propres et personnels, dès-là que nous
y participons , que nous y coopérons , que nous les
favorisons, et que nous les fomentons. Or, écouter
la médisance , je dis l'écouter sans nécessité , sans
contrainte , d'une volonté délibérée et d'un plein
pré , quand on pourroit, ou la repousser directement
et la combattre, ou l'éluder adroitement et la dé-
tourner , c'est sans contredit y participer , c'est y
coopérer , c'est la favoriser et la fomenter.
Pour vous en convaincre d'une manière sensible,
supposons l'esprit de charité tellement répandu dans
le christianisme , que la médisance y trouvât partout
des contradictions ; que la plupart des chrétiens
fussent prévenus de telle sorte et disposés contre
elle, que personne ou presque personne ne lui ap-
plaudît ; que le pouvoir des maîtres fût employé à
la bannir de devant eux et à la proscrire ; que la
fermeté des égaux et même des inférieurs fut assez
constante pour y témoigner toujours une certaine
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 21
rénugnance , pour y former toujours quelque obs-
tacle, du moins pour n'y consentir jamais , pour ne
l'approuver jamais, pour ne marquer jamais , ni par
aucun signe , ni par aucune parole , qu'on y fît ré-
flexion, et que l'esprit y fût appliqué : ah ! mes frères,
dlles-moi s'il y auroit alors beaucoup de médisans ,
et même dites-moi s'il y en auroit un seul? La mé-
disance ne trouvant point d'auditeurs favorables ,
ne recevant point d éloges capables de la flatter et
de l'exciter , se voyant au contraire , ou honteuse-
ment rebutée , ou reçue froidement et négligée ,
oseroit-elle se produire? le chercheroit-elle avec tant
d'ardeur? seroit-elle si hardie et si téméraire à s'ex-
pliquer? n'y garderoit-elle pas plus de mesure? n'y
apporteroit - elle pas plus de réserve? Il est donc
incontestable que ce qui l'entretient, et ce qui lui
•donne dans le monde un empire si étendu, c'est le
bon accueil qu'on lui fait , et l'accès facile qu'elle
rencontre dans tous les lieux oii elle se présente.
D'oii il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seu-
lement attribuée au médisant , mais qu'elle doit re-
jaillir encore sur tous ceux qui contribuent à la
médisance , en lui laissant une pleine liberté de
lancer ses traits sur qui il lui plaît, ei comme il lui
plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écrioit :
Heureuse la conscience qui ne s'altache , ni à voir
le mal , ni a l'entendre ! Fclix conscientia quœ ncc
audit , nec aspicit malum ! Prenez garde , je vous
prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire,
qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal
parler , mais qui ne s'arrête pas même à écouler le
22 SUR LES FAUX TEMOIGNAGES
mal: pourquoi ? ptirce qu'il se met par Va à couvort
d'un des péchés les plus griefs, et en même lenips
es plus ordinaires.
Non , mes chers auditeurs, rien de plus ordinaire
que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais
contes qui se font, et à toutes les histoires scanda-
leuses qui se récitent. Je puis ajouter , que c'est aus^i
lun des plus dangereux écueils où l'innocence soit
exposée dans le commerce du monde. Une ame
chrétienne et prévenue des senlimens de la religion,
peut avec moins de difliculté s'abstenir de la médi-
sance et ne la prononcer jamais elle-même : mais
de ne la pas entendre , c'est de quoi il n'est pas pos-
sible de se garantir sans une vigilance continuelle
sur soi-même', et sans une résolution à l'épreuve de
toutes les occasions et de toutes les tentations. De
là vient, pour peu qu'on ait la conscience timorée,
qu'il est rare que nous allions parmi le monde , et
que nous nous mêlions dans les conversations du
monde , sans en revenir avec quelque scrupule dans
le cœur sur ce qui s'est dit du prochain , ei sur la
manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe , chré-
tiens, et je devrois plutôt reconnoitre , en le dé-
plorant, qu'il est rare et très-rare que nous ayons
là-dessus le moindre scrupule , parce que !a plupart
ne comptent pour rien d'écouter une médisance, et
d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute
avec indiiïérence , on l'écoute avec complaisance ,
on l'écoute par un respect humain et par une lâche
condescendance, on l'écoute par une vaine curiosité;
et ce qu'il y a de plus criminel enfin , on 1 écoule
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 23
par mip secrète mnlignité. Amant de caractères, ou
autanl de degrés à distinguer dans le péché dont on
se charge devant Dieu. Suivez-moi.
On l'écoute avec inditlérence. Comme on n'est
guère touché des intérêts du prochain, et qu'on ne
se croit nullement engagé dans sa cause , on laisse
parler chacun ainsi qu'il juge à propos. Ce n'est pas
mon affaire , dit-on , et cela ne me regarde point ;
ce n'est point moi qui ai entamé celte matière ; et
dans tout cet entretien , je n'ai été qu auditeur et que
témoin. Sur ce beau principe, on se rassure , et l'on
se tient quille de tout. Si , dans les visites qn'oii
rend et qu'on reçoit, si dans les compagnies que
l'on fréquente, la charité est fidèlement observée et
l'honneur d autrui ménagé, on en est bien aise, et
l'on en bénit le Seigneur : mais du reste, que la mé-
disance y vienne prendre place, que la réputation
de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement
déchirée, on en est peu en peine : pourquoi? parce
qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice ;
parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on
ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neuire
et de ne se point déclarer : comme si voyant mon
frère attaqué avec violence et sur le point de périr,
je pouvois sans crime l'abandonner à l'ennemi qui
le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je
suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour
connollre l'indignilé d'une telle conduite et pour la
condamner, d'avoir recours à la religion : il suflit
de consulter la loi de la nature et la raison.
On l'écoute avec complaisance. De tout temps la
24 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
médisance a été , et est encore plus que jamais l'as-
saisonnement des conversations. Tout languit sans
elle, et rien ne pique. Les discours les plus raison-
nables ennuient, et les sujets les plus solides causent
bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller
les esprits et pour y répandre une gaîié qui leur
rende le commerce de la vie agréable ? 11 faut que
dans les assemblées le prochain soit joué et donné
en spectacle par des langues médisantes : il faut que
par des narrations entrelacées des traits les plus vifs
et les plus pénétrans, tout ce qui se passe de plus
secret dans une ville , dans un quartier, soit repré-
senté au naturel et avec toute sa difformité : il faut
que toutes les nouvelles du jour viennent en leur
rang et soient étalées successivement et par ordre.
C'est alors que chacun sort de l'assoupissement ou
il étoit, que les cœurs s'épanouissent, que l'allenlion
redouble , et que les plus distraits ne perdent pas une
circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se
fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui maraue
pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre ,
il le voit assez par la joie qui paroît sur les visages ,
par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots ,
par les signes , les gestes , les coups de tête. Tout
1 anime ; et se trouvant en pouvoir de tout dire,
sans que personne l'arrête , oii sa passion , où son
imagination ne Temporte-t-elle pas? On ne se relire
point qu'il n'ait cessé , et Ton s'en revient enfin
d'autant plus content de soi , que sans blesser , à ce
qu'on prétend , sa conscience , on a eu tout le di-
Yerlissemenl de la conversation la plus spirituelle et
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRl&T. 23
la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre
des amusemens permis , et de quoi l'on simagme
être en droit de goûter toute la douceur, sans que
l'innocence de l'ame en soit endommagée.
On l'écoute par un respect tout humain et par
une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint
de choquer , c'est un maître qu'on ménage et qu'on
veut flatter , c'est même un inférieur qu'on n'a pas
la force de reprendre , et dont on se laisse dominer.
On sait bien ce qui seroit du devoir de la charité ,
et l'on voudroit y satisfaire ; mais l'assurance et le
courage manquent. On gémit inlérieuremenl de la
contrainte où l'on est, et l'on se reproche sa foi-
blesse , mais on ne peut venir à bout de la surmonter.
De là ce consentement forcé , mais apparent, qu'on
donne à la médisance. On la condamne dans le fond
du cœur : mais de la manière dont on y répond , il
semble au dehors qu'on l'approuve; il semble qu'on
entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes
ses idées et tous ses sentimens. Or , par là même on
l'y confirme ; et bien loin de le guérir , on le perd ,
et l'on se perd soi-même avec lui.
On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de
gens veulent être informés de tout et tout savoir? je
dis tout ce qui ne les regarde point, et qui ne les
intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de
plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore ses
propres alfaires , qu'on n'a nul soin de les apprendre,
ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison ,
tandis qu'on veut avoir une connoissance exacte des
aifaires des autres, et qu'on tient en quelque sorte
r;G SUR LKS FAUX TÉMOIGNAGES
registre de (oiU ce qu'ils font et de tout ce qui s<Ç
fail cJiez eux. An lieu donc de rejeter mille rapports,
non-seulement inutiles, mais très injurieux et très-
pernicieux , on en est avide , on les recherche , et
l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités.
Cest ce qu'on appelle ouvertures de cœur, conh-
dences; et moi, c'est ce que j'appelle peitîdies et
médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le
droit de l'amitié; et moi, c'est ce que je réprouve
par le droit de la charité. Et où est-elle celte charité
évangélique ? comment l'accorder avec ces tours
d'adresse, avec ces perquisitions , ces questions sub-
tiles et captieuses ; avec ces longs circuits , pour ame-
ner une personne dans le piège , pour lui tirer ce
qu'elle a de plus caché dans l'ame , pour l'engager
insensiblement à vous le révéler, pour abuser de sou
ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudroit lui
enseigner à se taire, et l'on nse de toutes les indus-
tries et de toutes les instances , pour lui arracher
ime parole qu'elle devroit retenir. Cependant on se
sait bon gré d'avoir décoiivert telle chose qui n'est
pas connue ; on en triomphe , on s'en fait un faux
mérite ; et ce sera beaucoup si dans peu l'on ne la
rend pas publique , et l'on ne produit pas au jour
tout le mj'Slère. Achevons.
On l'écoute par une secrète malignité. Un homme
a des précautions à prendre et des mesures à garder ;
il n'auroil pas bonne grâce de s'élever hautement
contre cet autre, et de déclamer contre lui ; on ne
l'en croiroil pas, et tout ce qu'il diroit ne feroit nulle
impression ; on l'altribueroit à chagrin , à ressenù-
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 27
ment, à prévention, à raniivaise volonté, parce qu'ils
son» mal ensemble, el qu'ils ne se voient point; parce
qu'ils sonl liés à des partis tout contraires, et que le
inonde est iuslruil de leur division ; parce qu ils sont
actuellement en concurrence pour un emploi, pour
une charge, pour quelque avantage que ce paisse
être* Mais s'il ne peut s'expliquer lui même, el s'il
ne lui convient pas , qu'il lui est doux de trouver
quelqu'un qui prenne sa place el qui parle pour lui'.
Peut être par bienséance en fera-t-il paroître quelque
peine ; peut-être même aSeciera-t-il d excuser ce
qu'il entend , et d'y donner un bon sens. Mais que
la malignité est artificieuse ! il en dira trop peu pour
une solide justification, et assez pour animer l'en-
trelien , et pour engager encore à de plus amples
détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit
de cette prétendue modération. Autant et mieux
vaudroit-il qu'il eût ouvert son cœur , qu'il en eût
suivi tous les sentimens , et qu'il eût jeté au dehors
tout le fiel dont il est rempli.
Quoi qu'il en soit , mes frères , préservons -nous
de la médisance comme du poison le plus contagieux
et le plus mortel. C'est l'idée que nous eu fait con-
cevoir le Saint-Esprit , en comparant la langue du
médisant avec la langue du serpent : Acuerunt lin-
guas suas sicut serpentis (1). Le serpent pique ;
ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le
venin se communique dans toutes les parties du corps.
Le médisant parle ; ce n'est qu'une parole : mais
bientôt cette parole retentit partout; on se la redit
(1) Ps. 139.
2S SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES
les uns aux autres, et pour user de celte figure ,
comme un souille empesté , elle infecte égaleiueut,
et toutes les bouches d'où elle sort , et toutes les
oreilles oii elle entre. Ne nous arrêtons point tant
à examiner ce que fait le prochain et ce qu'il ne fait
pas. Si Dieu nous en a confié la conduite, veiilous-y
avec toute l'attention nécessaire ; mais du reste , en
y observant toutes les règles d'une correction chari-
table ; c'est-à-dire , en l'avertissant , en le reprenant
de lui à nous , et non en publiant ses imperfections
et ses vices, ni en le décriant. S'il ne dépend point
de nous , et que nous n'en soyons point responsables ,
qu'avons-nous à faire de rechercher ses actions? de
quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de
le censurer? Chacun devant Dieu portera son fardeau ;
c'est à chacun de penser à soi , sans vouloir étendre
plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on
se délivreroit ! que de retours fâcheux qu'on s'épar-
gneroit ! que de querelles et de démêlés qu'on pré-
viendroit ! que de péchés qu'on éviteroit ! Combien
une médisance a-t-elle troublé de familles , de so-
ciétés , de communautés ? combien a-t-elle blessé
de consciences , et combien d'ames a-l-eîle damnées?
De toutes les tentations dont nous avons à nous ga-
rantir, on peut dire que celle-ci est, non-seulement
la plus universelle , mais la plus dangereuse et la plus
difficile à vaincre. L'apôtre saint Jacques en étoit
bien persuadé , et nous n'éprouvons que trop tous
les jours la vérité du témoignage qu'il en a rendu ,
quand il nous dit que la langue est un feu qui ne
cherche qu'à s'échapper et à consumer tout : Ei
RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST. 29
lingua ignis est (1); que c'est un mal inquiet , qui
n'a point de repos et qui n'en donne point: inquietum
malum ; qu'il n'y a aucune espèce de bêtes si sau-
vages et si farouches que l'homme n'ait su réduire ;
mais que pour la langue , on ne la peut dompter :
Linguam autem nullus hominum domare potest.
Et n'est-ce pas elle en effet qui fait tomber les plus
sages , et qui entraîne les plus vertueux ? Il n'y a
point d'e'tat où elle n'ait causé des dommages infinis.
Au reste , mes chers auditeurs , si nous nous sen-
tons quelquefois atteints de ses coups , et si nous
nous voyons en bulle à la médisance , nous avons
dans Jésus-Christ un beau modèle de patience.
Imitons ce divin maître, et ne soyons point plus
jaloux de notre réputation qu'il ne l'a été de la sienne.
Ou ce qu'on dit de nous est vrai : reconnois.sons-Ie
humblement devant Dieu , et consentons , puisqu'il
le permet, à en porter devant les hommes toute la
confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison
qu'on nous accuse : contentons-nous, pour notre dé-
fense , d'une simple exposition de la vérité, et lais-
sons au Seigneur le soin d'une plus entière justifi-
cation ; il y pourvoira dès celle vie même , au moins
dans l'autre. Quand le monde nous combleroit de
ses malédictions , nous sommes heureux si nous
pouvons à ce prix mériier les bénédictions du ciel ,
et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite, etc.
(i) Jacob. 3.
EXHORTATION
SUR LE JUGE3IEM DU PEUPLE
CONTRE JÉSUS-CHRIST,
EN FAVEUR DE BAUABBAS.
Rr>spondens antem prseses , ait iliis : Quem vuîtîs robis de
duobus cliniitti l At illi dixerunt : Barabbain. Dicit iliis Pila-
tHS : Qiiid igitur faciait» de Jesa , qui dicitur Gbristus? Di-
ciint oinnps : Grucifigatur,.. Sanguis ejus super uos etsuptr
fillos nostros.
Pilaf e leur dît : Qui voulcz-cous qu'on i>ous remette des
deux ! Barabhns , dirent-ils. Pilote l/.ur repartit : Que fer aî-
je donc de Jésus quon appelle Christ ! Pous lui répondirent:
Ç)uil soit crucifié... Que son sang retombe sur nous et sur nos
en/ans. En saint Matthieu , cbap. 27.
o'iL y a une image naturelle du péché , et du pé-
cheur qui le commet , n'est-ce pas celle-ci , chréiiensj
où nous voyons tout un peuple animé de la plus
aveugle passion , donner , sur le Fils même de Dieu ,
la préférence à un insigne voleur , et consentir à
porter toute la malédiction que doit attirer sur leur
tête le sang de ce Dieu-homme si injustement ré-
pandu , et sa mort poursuivie avec tant de violence ?
Combien d'autres réflexions me fourniroil l'incons-
tance de celte nation , qui depuis peu de jours avoit
reçu le Sauveur du monde avec tant d'.jpplaudisse-
mens et de cris de joie , et l'avoit comblé de béné-
dictions ; lobsiination invincible et l'animosilé des
SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE, etC. 3l
pharisiens, qui, non contensde loulce qu ilsavoient
déjà entrepris contre Jésus-Christ , veulent achever
de le perdre, et forment le détestable dessein de le
faire crucifier ; la foiblesse de Pilate , qui n'a pas
la force d'employer son autorité à défendre ce pré-
tendu criminel, dont il connoîl toute l'innocence,
et qui, pour le tirer de leurs mains, use d artifice,
et lui fait l'aQVont de le mettre en parallèle avec
Barabbas : que ne pourrois-je pas , dis-je , vous re-
présenter sur tout cela, et quels sujets de morale
n'aurois-je pas à traiter ? mais je m'en tiens à la pen-
sée de saint Ghrysoslôme ; et dans une juste appli-
cation de la conduite des Juifs à la nôtre , quand nous
nous élevons contre Dieu par de grièves transgres-
sions de sa loi , il me suffit aujourd'hui de vous appren-
dre à craindre le péché , à le haïr et à le fuir , à le
regarder comme le plus mortel ennemi de vos âmes ,
€t à vous en préserver comme du plus grand de
tous les maux. Nous avons deux choses à considérer
dans le péché ; premièrement , la malice du péché,
et secondement , la peine du péché. Or l'une et
l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées,
el ce sera le partage de cet entretien. Les Juifs , en
renonçant Jésus-Christ, lui préfèrent Barabbas :
voilà la malice du péché. Et par une si indigne pré-
férence , ils se rendent devant Dieu responsables du
sang de Jésus-Christ : voilà la peine du péché. Je dis
la malice du péché, dont nous devenons nous-mêmes
coupables , en sacrifiant à nos passions tous les in-
térêts de Dieu. Je dis la peine du péché , dont nous
nous chargeons nous-mêmes, el à quoi nous nous
02 SUU LE JUGEMENT DU PEUPLE
exposons , en suscitant contre nous le sang de Jésus-
Christ et toute la justice de Dieu. C'est tout le sujet
de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Pllate éioit trop éclairé pour ne pas voir la faus-
seté des accusations que formoient les Juifs contre
le Fils de Dieu. Après l'avoir interrogé lui-même ,
il ne trouvoit rien qui lui parût digne de mort; et
selon un reste d'équité que son cœur ne pouvoit dé-
mentir , il pensoit aux moyens de sauver le juste
opprimé parla calomnie, et de le délivrer des mains
de ses persécuteurs. C'étoit une coutume depuis
long-temps établie et constamment observée , qu'à
la solennité de Pâques on élargît un prisonnier , et
qu'on en laissât au peuple le choix. Or , entre les
autres , il y en avoil un plus connu par ses crimes:
c'étoit Barabbas , homme convaincu de meurtre, de
sédition, des attentais les plus noirs, et pour cela
réservé au dernier supplice. Que l'occasion , ce
semble , éîoit favorable au dessein de Pilate ! Il ne
la manqua pas. Il s'adresse en particulier aux princes
des prêtres et aux anciens de la synagogue , il
s'adresse en général à tout le peuple assemblé devant
lui : Qui des deux, leur dit-il, metlrai-je en liberté
à celte fête , et qui voulez-vous que je renvoie , ou
de Barabbas , ou de Jésus ? Quem i^ultis s>ohis de
àuohus dimitti (i) ? S'il eût eu à traiter avec des
esprits moins prévenus et moins possédés de leur
barbare envie contre le Sauveur des hommes , y
(i)Matth. 27.
avoil-il
(CONTRE JÉSUS-CriRîST. 33
avoit-ii Heu de douter qu'ils ne se déclarassent en
sa faveur , et que dans une telle comparaison ils
ne prissent au moins des sentimens assez équitables
pour ne le pas abaisser au-dessous d'un scélérat et
d'un infâme? Pilale l'espéroit , il se l'éioit promis;
mais que peut-on se promettre d'une populace émue,
conjurée , furieuse ; surtout quand de faux docteurs
secondent ses emporlemens , et qu'elle se voit au-
torisée des mêmes chefs qui dévoient l'arrêter et la
réprimer? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même
voix , qu'un même cri , pour demander le coupable
et pour condamner l'innocent : Non hune , sed Ba~
rahham (i); Ne nous parlez point de cet homme ,
mais donnez-nous Barabbas ; c'est celui que nous
voulons préférablemenl à l'autre.
Quelle surprise pour Pilale ! et une si étrange ré-
solution ne dut-elle pas le troubler elle déconcerter?
En vain, pour calmer celte émotion populaire, fail-il
de fortes instances , et veut-il , pour les convaincre ,
entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur for-
cenée qui les transporte , ils sont incapables d'en-
tendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur dit :
Que prétendez-vous donc que je fasse de ce Jésus
que vous m'avez amené, et qui porte la qualité de
Christ ? sans hésiter un moment et sans autre pro-
cédure , ils prononcent l'arrêt de sa mori , et con-
cluent qu'il le faut crucifier : Défaites-nous-en, et
crucifiez-le : toile , toile , crueijige (2). Si prenant
une seconde fois la parole, il exige d'eux qu'ils pro-
duisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils en vieniiene
(i) Joan. 18. — (2) Luc. 23,
TOME IX. 3
34 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
à la preuve de leurs dépositions : Car quel maï
a-l-il fait? Quid enim mali fecit (i) ? ils croient ce
détail inutile , et ne daignent pas s'y engager , tant ils
sont persuadés de la vérité de leur témoignage : Si
ce n'étoit pas un méchant homme , nous ne l'au-
rions pas conduit à votre tribunal, ni ne vous l'au-
rions pas livré. Sur cela , nouveaux mouvemens ,
nouvelles poursuites , nouvelles clameurs : Qu'on le
mette en croix , et qu'il périsse : At illi magïs cla-
mahant , dicentes : CrucifigatuT (2). Enfin , si Pi-
late ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs ,
et que d'attenter à sa vie c'est pour eux le crime le
plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le
reconnoissent point , qu'ils n'en dépendent point ,
qu'ils n'ont point d'autre roi que César , et qu'ils
ne soniFriront jamais que celui-ci ait dans la Judée
le moindre pouvoir : ISon hahemus regem , nisi
Cœsarem (3).
Ah ! peuple indocile et rebelle , c'étoil en effet
votre roi , et c'étoit en même temps le roi de gloire :
mais vous n'en avez point voulu : pourquoi ? parce
qu'il vous apportolt la lumière , et que vous aimiez
les ténèbres ; parce qu'il vous annonçoit des vérités
auxquelles vous refusiez de vous soumettre , et que ,
par sa parole toute divine et ses œuvres merveil-
leuses, il confondoil votre incrédulité; parce qu'il
vous prècholt une loi dont vous aviez peine à vous
accommoder , et dont vous vous faisiez un scandale ;
parce qu'il rabattoit l'orgueil de vos pharisiens et
qu'il démasquoit leur hypocrisie ; parce qu'ils vous
(1) Malth. 57, — (5.) TUd. — (5) Joan. 19.
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 35
aigrissoient , qu'ils vous envenimoient , qu'ils vous
soulevoient contre lui , et vous inspiroient toutes
leurs passions. Voilà, dis-je , pourquoi vous l'avez
rejeté , et vous lui avez fait le plus sanglant outrage
qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances.
Car, jamais fut-il plus humilié, que dans ce juge-
ment , où vous l'avez couvert d'opprobre et d'igno-
minie ? D'être comparé avec Barabbas , c'étoit déjà
une des plus grandes humiliations : mais le dernier
degré et le comble de l'humiliation , n'a-ce pas été
de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage ?
et le Fils unique de Dieu pouvoil-il être traité avec
plus d'indignité et plus de mépris ?
Ne nous flattons point , mes chers auditeurs ; et
sans nous épancher en d'inutiles reproches contre
les Juifs , tournons toute notre indiijnaiion contre
nous-mêmes , et convenons que cette rebelle nation
n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ ,
que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujets ei
en tant d'occasions oii nous nous laissons entraîner,
et nous nous abandonnons au désordre du péché.
Quand Tertullien parle du péché de rechute après
la pénitence , il en fait consister la grièveté et la
malice en ce que l'homme , dit-il , après avoir éprouvé
l'empire du démon et celui de Dieu ; l'empire du
démon , lorsqu'il étoit dans l'étal du péché , et celui
de Dieu, tandis qu'il vivoit dans l'état de la grâce,
se détermine enfin , et se livre au démon préféra-
blementàDieu; de sorte que, faisant la comparaison
de l'un et de l'autre , il semble conclure que le joug
de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable
3.
36 SUll LE JUGEMENT DU PEUPLE
que celui du denion , puisqu'après avoir secoué danJ
sa pénitence le joug du démon pour se convertir à
Dieu , il quille loul de nouveau le joug de Dieu , el
se réduil sous lesclavage et la servitude du démon.
Ainsi raisonnoit ce savant africain.
Mais il n'est pas nécessaire , pour justifier ma
pensée, de la renfermer dans cette espèce de péché.
Je prétends que tout péché , je dis tout péché mortel,
çst i.ne préférence refusée à Dieu et donnée à la
créature. Je prétends que tout homme qui par une
offensé griève pèche contre Dieu , est aussi coupable
envers Dieu, que le furent les Juifs envers le Fils
de Dieu , dans le choix qu'ils firent de Barabbas au
préjudice et à la ruine de cet adorable Sauveur. Je
prétends que c'est la même injure de pari el d'autre,
que c'est le même jugement , le même crime : com-
ment cela ? comprenez-en la preuve ; elle est incon-
testable et sans réplique. Car , selon toute la théo-
logie , qu'est - ce que le péché ? un éioignement
volontaire de Dieu , et un attachement libre et dé-
libéré aux objets créés. Dès-là que nous péchons ,
nous quittons Dieu , nous nous séparons de Dieu ,
et pourquoi ? l'un pour une volupté sensuelle , l'autre
pour un vil intérêt; celui-là pour un fantôme d'hon-
neur , celui - ci pour un caprice , pour une vaine
idée , pour un rien. Or, n'est-ce pas une vraie
préférence , où des objets périssables et mortels , où
d indignes créatures , plus méprisables souvent et
plus abominables que Barabbas, l'emportent sur tous
les droits de Dieu ?
En elFel, je ne puis pécher que je ne connoisse
CONTRE JESUS-CHRIST, 87
ie mal que je vais commettre. Je sais , en pëcliant ,
que telle action est criminelle , que telle liberté ,
que telle injustice , que telle médisance, que telle
vengeance est défendue et contre la loi de Dieu.
Quand donc, indépendamment de la loi et malgré la
loi qui condamne tout cela , je m'y porte néanmoins,
c'est que j'aime mieux me contenter en tout cela ,
que d'obéir à cette loi ; par conséquent , c'est qu'en
vue de tout cela , je la méprise cette loi divine , et
le souverain auteur qui me l'a imposée. Sans me
déclarer aussi ouvertement que les Juifs , ni m'en
expliquer en des termes si formels , je dis comme
eux dans mon cœur ; Non hune , sed Barahbam ;
C'est un maître trop exact et trop sévère qu'on me
propose à servir. La voie de ses commandemens est
trop étroite pour moi , et il m'en faut une plus
large. Le monde est mille fois plus commode; et en
le suivant , il n'y a point tant de gêne ni de con-
trainte. Il se conforme à mes inclinations , il seconde
mes désirs , il me laisse une licence entière pour
vivre à mon gré et selon mes volontés : voilà le Dieu
qui me plaît , et que je demande. Toile , toile :
Olez-moi ce Dieu si saint , qu'une œillade , qu'un
geste , qu'une parole est capable de le blesser; ce
Dieu si clairvoyant , qui ne pardonne rien. Toile :
Otez-moi cet évangile , cette loi si rigoureuse et si
opposée a tous mes sentimens naturels. Non habe-
mus regem , nisi Cœsarem : Je n'ai point d'autre
loi que mon ambition , point d'autre loi que ma
convoitise , point d'autre loi que mon amour-propre ,
point d'autre loi que toutes mes cupidités , et tout
38 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
ce qui peut me rendre la vie plus douce et plus
agréable. Ce sont là mes guides , mes docteurs ,
mes maîtres : Non habemus regern , nisi Cœsarem,
Ces pensées , chrétiens , font horreur ; mais à bien
considérer la nature du péché , voilà dans la pra-
tique où il se réduit , en voilà le fond et le carac-
tère le plus essentiel.
Vous me direz qu'on n'y procède pas communé-
ment avec tant de délibération , et qu'on n'y fait
pas toutes ces réflexions. Ah! mes frères ^ c'est ici
le prodige , et de la malice de l'homme pécheur , et
de l'énormité de son péché. Car , écoutez deux
choses que j'ai à vous répondre. Je soutiens d'abord ,
et j'en prends à témoin la conscience d'un nombre in-
fini de pécheurs , et même de plusieurs qui m'écoutent
actuellement : encore une fois, je soutiens qu'il y en
a qui pèchent avec toutes ces vues, qui délibèrent, qui
raisonnent, qui combattent en eux-mêmes et contre
eux-mêmes , et qui ne s'abandonnent à leurs désordres
que par cette conclusion formée : Je le veux. Péchés
d'un plein choix , d'une pleine résolution et de la
volonté la plus parfaite : mais en même temps , pé-
chés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés
qui conduisent le plus directement à la réprobation ,
ou qui sont déjà comme une réprobation , anticipée ;
péchés que Dieu souvent ne remet ni en cette vie
ni en l'autre , et qu'il punit dans toute la rigueur
de sa justice. Quelle abomination , quelle désolation !
Du reste , et c'est l'autre réponse , je conviens
aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès , et
n'embiassent pas de la sorie le péché. Je ne ferai
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 89
pas même difficulté de reconnoîlre qu'une grande
partie de ceux qu'il entraîne , s'y engagent plus
légèrement : c'est-à-dire , qu ils s'y engagent avec
moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y
engagent par un premier mouvement et par précipi-
tation , soit parce que les objets présens les frappent
tout à coup et les excitent , soit parce que le pen-
chant les domine , et que le poids de l'habitude les
emporte. Tel est , je veux bien l'avouer , tel est
l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais cela
même les excuse - t -il , et cela diminue- t-il l'in-
jure que fait à Dieu le péché ? Quoi! je prétendrois
tirer avantage de mon inadvertance et de ma légè-
reté dans un sujet qui demandoit toute mon atten-
tion et toute ma précaution ! Quoi ! lorsqu'il s'est
agi de perdre mon Dieu et de le sacrifier aux sales
appétits d'une sensibilité brutale , je me croirai bien
justifié de dire que je ne pensois guère à ce que je
faisois ! Quand il étoit question d'immoler Jésus-
Christ et de le crucifier dans mon cœur , je me
tiendrai moins coupable , parce que je n'examinois
rien là-dessus , et que je ne m'appliquois pas à en
prévoir les affreuses conséquences ! et où. est-ce
donc que j'emploierai toutes mes lumières , que j'ap-
porterai toute ma vigUance , que j'userai de toute
ma circonspection ? La passion m'a entraîné ! et voilà
justement ce qui offense mon Dieu , et ce qui l'ou-
Irage. Car le respect d'un tel Maître et 1 honneur
qui lui est dû par tant de titres , ne devoit- il pas
être plus puissant pour m'arrêtcr , que toute l'ardiur
de la plus violente passion , pour me précipiter et
4o SUU LE JUGEMENT DU PEUPLE
m'emporter ? Si les Juifs tumulluairemcm assemblés
crioient à Pilale : Tol/e hune , et dimiite nohis Ba-
ralham (i) ; Faites le mourir , et remettez- nous
Barabbas ; c'éloil dans un transport qui les aveugloili
mais en éloienl - ils moins criminels ? Ainsi , j'ai
commis ce péché par vivacité de tempérament , par
inconsidéralion , et presque sans y prendre garde ;
mais c'est ce qu'il y a de bien surprenant et de bien
étrange , que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune
démarche qui pût être préjudiciable à la gloire el ,
aux intérêts d'un Dieu , de qui j'ai tout reçu et à t
qui je dois tout. Mon devoir capital , n'étoit-ce pas
d'étudier toutes ses volontés , et de me rendre con- j
tinuellemenl attentif à les accomplir , et à ne m'en
départir jamais ? Il falloit que j y fusse bien peu
ailaché _, pour en perdre si aisément le souvenir;
et si je veux de bonne foi me consulter moi-même;
si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véri-
tables dispositions, je trouverai que je n'ai franchi
si précipitamment et si hardiment le pas , que parce
que la loi de Dieu ne me louchoit guère , el que
j'élois beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés .
et aux sujets malheureux qui les allumoient.
De tout ceci donc , chrétiens , vous comprenez
l'énormiié du péché et le degré de malice qui lui
est propre. Que dis-je ? et quel esprit humain la peut
comprendre telle qu'elle est ? Car , pour concevoir
toute la grièveté de celte préférence donnée à la
créature au - dessus de Dieu , il faudroit en même
temps concevoir toute la grandeur de Dieu au dessus
(i) Luc. tZ,
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4^
de la créature. Tt^ieinent que la malice du péché
doit êlre aussi grande par proportion que Dieu est
grand , que Dieu est juste , que Dieu est bon , que
Dieu est parfait dans tous ses attributs : or , tout
cela est infini , et par conséquent hors de la portée
d une raison aussi foible et aussi bornée que la nôtre.
Et comme il est de l'essence de Dieu , que quelque
idée que je me forme de son souverain être , il passe
toujours infiniment tout ce que j'en connois; il est
de l'essence du péché , que , quoi que j'en imagine,
il soit toujours plus difforme et plus odieux que
tout ce que je m'en puis figurer. Quand je conçois
qu'il a converti les anges en démons ; qu'il a ruiné
pour jamais l'état d'innocence oiî furent créés nos
premiers parens , ei qu'il les a perdus avec toute leur
postérité ; qu'il dépouille l'ame de tous ses mérites ,
€n eût-elle amassé des trésors sans nombre , et qu'il
l'expose à des supplices éternels ; quand je mo re-
présente tout cela , ce n'est rien encore , dit saint
Augustin , parce que tout cela n'est rien en compa-
raison de ce que je ne puis me représenter, qui est
la majesté du Créateur offensée et comme dégradée
dans l'estime du pécheur.
Ah ! chrétiens, que ne connoissons-nous mieux le
péché , ou que n'en perdons-nous absolument toute
la connoissance! notre malheur est de le connoître ,
et de ne le pas connoître assez. Si nous ne le connois-
sions point du tout , nous ne serions plus en danger
de le commettre; ou si nous le connoissions mieux
et dans toute sa laideur, bien loin de le rechercher
eide nous y plaire , nous ne penserions qu'à nous en
42 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
préserver et à le fuir. Mais , hëlas ! nous le connois-
sons aulani qu'il faut pour pouvoir devenir coupables
devant Dieu , et nous ne le connoissons pas autant qu'il
seroit nécessaire , pour être en état de ne le pouvoir
plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. Etat d'im-
peccabilité , état bienheureux ! Quand est-ce que nous
y serons ? ce sera quand nous verrons Dieu , et que
nous le contemplerons dans toute sa gloire, parce
qu'alors nous aurons une connoissance du péché
beaucoup plus vive et plus étendue , puisque nous
le connoilrons dans Dieu même ; et que d'ailleurs
attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble ,
nous nous trouverons par là dans la sainte nécessité
de haïr tout ce qui peut nous en éloigner et nous
Fenlever. Cependant , mes frères , sans être dès main-
tenant en cet étal, il ne tient qu'à nous de quitter
le péché , de nous retirer du péché , de ne plus
retourner au péché , parce que la grâce ne nous
manque pas pour cela, et qu'avec la grâce tout nous
est possible. C'est ainsi qu'exempts de la malice du
péché , nous nous mettrons encore à couvert de la
peine qui le suit , et dont j'ai à vous eutretenir dans
la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'étoit une espèce d'imprécation parmi les Hé-
breux , de souhaiter à un homme que le sang d'un
autre homme retombât sur lui. Nous en voyons l'usage
dans le Lévilique ; et si quelqu'un se la faisoit à soi-
même par forme de serment , et qu'il dît : Je veux
que le sang de celui-ci ou de celui-là retombe sur
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 43
moi , c'est comme s'il eût dit : Je veux que tout le
crime qu'il peut y avoir en le répandant , me soit
imputé. S'il y a des peines et des malédictions qui y
soient attachées , je veux m'en charger. Si ce sang
est innocent, je m'en fais le coupable, et je m'engage à
être la victime et l'analhème de son expiation. Voilà,
chrétiens , l'affreuse extrémité où la fureur des Juifs
les porta; jusqu'à consentir, après l'indigne préfé-
rence qu'ils avoient donnée à Barabbas , que le sang
de Jésus-Christ , non-seulement retombât sur eux ,
mais sur leurs enfans : Sanguis ejus super nos et
super Jilios nosiros (i).
Imprécation dont le sens est plein d'horreur ; car
c'est-à-dire : si cet homme que vous appelez juste,
et qui s'appelle Dieu, est aussi juste que vous le croyez,
el qu'il soit , ainsi qu'il le prétend , égal à Dieu et Dieu
lui-même; nous voulons bien , en vous demandant
sa mort , devenir responsables de toute l'injustice
qu'elle renferme , et nous consentons à être traités ,
nous et toute notre postérité , comme des déicides.
Imprécation que je ne puis prononcer , et que vous
ne pouvez entendre , sans en être saisis d'effroi , puis-
qu'elle nous fait voir dans ce peuple le plus violent
transport de haine , et qu'elle nous présage pour eux
dans l'avenir et pour leurs descendans les plus terri-
bles malheurs. Imprécation où Pilaie , tout païen
qu'il étoit , craignit d'avoir part , et dont il voulut se
mettre à couvert, lorsqu'en présence de cette multi-
tude ,^t au milieu des cris qu'ils redoubloient sans
cesse et qu'ils lui adressoient , il se fit apporter de
(i) MattL. 27.
44 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
l'eau , qu'il se lava les mains et leur déclara hautement ,
qu'il se tenoit quitte de l'énorme attentat qu'ils alloienl
commettre , qu'il n'y contribuoit en aucune sorte, que
c'étoil à eux d'en rendre compte , etque pour lui il s'en
croyoit mnocenl: In nocens ego sum à sanguine justi
hujus (i). Mais enfin, imprécation dont l'eÛ'el, dans
le cours des siècles , n'a été que trop réel et que trop
visible. Nation réprouvée , race maudite du ciel et
de la terre , vous l'éprouvez encore maintenant !
Ce n'étoit pas seulement un souhait que formoient
vos pères j c'étoit une vérité qu'ils annonçoienl. Ce
sang qu'ils ont versé , en retombant sur eux, a rejailli
sur vous; et prophètes contre leur pensée et contre
leur intention , ils n'ont rien prédit qui ne soit
accompli, et qui ne s'accomplisse tous les jours.
Cependant , chrétiens, voyons la chose plus en
détail quoique toujours en abrégé ; et par l'applica-
tion que j'en vais faire , apprenons quels sont les
redoutables jugemens de Dieu sur les pécheurs, et
à quoi nous nous exposons en profanant par le péché
le sang de Jésus-Christ , et en le suscitant contre nous.
Car prenez garde , s'il vous plaît ; en vertu de ce sang
divin si injustement répandu par les Juifs, et si jus-
tement retombé sur cette nation sacrilège. Dieu les
a affligés de trois grands maux , ou plutôt Dieu les a
affligés de tous les maux , que nous pouvons réduire
à trois espèces : ruine temporelle , aveuglement
spirituel , réprobation éternelle. Je m'explique , et
ceci, sans doute , mérite bien nos réflexions, et doit
bien nous faire connoître quelle vengeance le Sei-
(i) MaUh. 37.
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4^
gneur sait tirer de ses ennemis , et comment il sait
punir les offenses qu'il reçoit.
Ruine temporelle. Jamais il n'en fut de plus entière .
et en pouvons-nous avoir une peinture plus vive,
que celle même qu'en avoit tracée le Fils de Dieu
avant sa dernière entrée en Jérusalem ? Car il vit dès-
lors tout ce qui de voit arriver à cette ville criminelle :
il en parut touché jusqu'aux larmes ; et quelle désola-
lion lui annonça-t-il ? Qu'il viendroit un temps où
les étrangers l'assiégeroient ; qu'ils en seroient bientôt
maîtres, qu'ils la pilleroienl, qu'ils la saccageroient ,
qu'ils la renverseroienl de fond en comble , qu'ils ne
laisseroient pas pierre sur pierre; que ces calamités
s'étendroient sur toute la nation , qu'elle seroit sé-
parée , dispersée , et qu'il ne lui resteroil ni empire,
ni demeure , ni temple. Or , personne n'ignore com-
ment tout cela de point en point s'est vérifie. Nous
en sommes témoins; et si nous voulons remontera
la cause , le même Sauveur a pris soin de la marquer:
parce que ce peuple malheureux n'a pas connu la
visite du Seigneur; parce que n'écoutant ni reproches
intérieurs de la conscience, ni remontrances tant de
fois réitérées de la part de Pllale, ni droit, ni équité,
ils n'ont suivi que leur passion et que la haine qui les
transportoll ; parce que depuis tant de siècles qu'ils
ont trempé leurs mains parricides dans le sang d'un
Dieu , ce sang adorable n'a point cessé , ni jamais ne
cessera dans tous les siècles , de crier au ciel ven-
geance contre eux. De sorte que ce même sang qui
devoitêlre la ressource de tout Israël et leur rédemp-
tion , est devenu , selon qu'ils s'y étoient eux-mêmes
46 SDR LE JUGEMENT DU PEUPLE
condamnés, leur perle et leur deslruclion : Safiguis
ejus super nos et super Jilios nostros.
Aveuglement spirituel. C'est ce voile dont a parlé
saint Paul ; ce voile qu'ils ont sur les yeux , et qui ,
jusques à présent les a empêchés d'apercevoir la
lumière qui les cnvironnede toutes parts, et se montre
à eux dans toute sa clarté. Et n'est-il pas étrange
qu'après tant de témoignages les plus sensibles et les
plus évidens de la justice divine qui les poursuit , et
qui voudroit leur faire enfin reconnoître la grièveté
de leur crime , ils ne se rendent point encore ; que
toujours également obstinés et endurcis , ils conser-
vent le même ressentiment contre le vrai Messie qu ilâ
ont renoncé , et s'en promettent un autre qu'ils ne
verront jamais ; que de génération en génération ,
cette inflexible dureté de cœur et cette impénitence
se perpétue comme un héritage ; que par là ils irri-
tent toujours de plus en plus la colère du Seigneur ,
et qu'ils achèvent, ainsi qu'il est dit dans l'évangile ,
de remplir la mesure de leurs pères ? A quoi devons-
nous attribuer ce mortel assoupissement , et d'oii
a-t-il pu venir ? c'est qu'ils se sont retirés de Dieu,
et que Dieu s'est retiré d'eux; c'est qu'ils ont aban-
donné Dieu , et que Dieu les a abandonnés. Car c'est
en ce sens que le Seigneur disoit à son Prophète :
Aveuglez-les , et rendez-les sourds , afin qu'ils voient
comme s'ils ne voyoient point, et quils entendent
comme s'ils n'entendoient point. Ils ont méconnu
leur libérateur , et son sang qu'ils ont fait couler est
encore tout fumant. Au Heu d'être pour eux une
source inépuisabk de grâces , comme il pourroiî
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 4?
l'être après tout, s'ils en vouloient profiler, c'est lui
qui en détourne le cours et qui les arrête. Au lieu de
servir à leur guérison , c'est lui qui aigrit leurs plaies
et qui les envenime. Suite funeste de cet arrêt qu'ils
ont porté contre eux-mêmes , et qui s'exécute dans
toute son étendue et toute sa force : Sanguis ejus
super nos et super filios nostros.
Réprobation éternelle. Je ne dis pas que ce sbit
dès la vie une réprobation déjà parfaite et consom-
mée; mais je veux dire que Dieu les ayant livrés à
leur sens réprouvé , il arrive de là qu'ils marchent
dans la voie de perdition , et qu'il est d'une difficulté
extrême de les en faire jamais revenir. On gagneroit
à Jésus-Christ des millions de païens et d'idolâtres ,
plutôt qu'on ne lui ramèneroit un seul de ce peuple
perverti et marqué du plus visible caractère de la
damnation. C'est le triste sort où ils sont réservés.
Au jugement de Dieu, à ce jugement où Jésus-Christ
présidera en personne, ils paroîtront devant lui tout
couverts , ou pour mieux dire , tout souillés de son
sang. La tache alors en sera ineifacable : tous les feux
de l'enfer ne la purifieront pas; sans cesse elle se pré-
sentera à leurs yeux, et sans cesse ils s'écrieront pen-
dant toute l'éternité, non plus en insultant à ce Dieu
Sauveur , mais en se désespérant : San guis ejus super
nos et super filios nostros»
Or , mes frères, pour en venir à nous-mêmes,
pour tirer de là une instruction qui nous retienne
dans le devoir, ou qui nous engage fortement et
promptement à y rentrer , il est certain , et c'est l'ex-
presse docirine du grand Apôtre, que par le péché
48 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
nous faisons outrage au sangde Jésus-Christ , comme
si nous le répandions tout de nouveau et nous le fou-
lions aux pieds. D'où il s'ensuit que nous l'attirons
contre nous-mêmes , ce sang précieux ; que nous le
faisons retomber sur nous-mêmes , et que par pro-
portion nous nous exposons aux mêmes châtimens
que les Juifs et aux mêmes vengeances du ciel.
Je n'exagère point , et ce que j'avance ici n'est
que trop vrai et que trop solidement fondé. Car ,
quoique nous ne soyons plus à ces temps oi^i Dieu ,
gouvernant un peuple grossier et tout charnel , faisoit
plus communément éclater contre lui sa justice par
des maux temporels, comme il le récompensoil par
des prospérités humaines, nous ne pouvons néan-
moins douter quil ne punisse encore de la même
sorte bien des pécheurs , et qu'il ne les afflige des
mêmes misères. Tant de malheurs publics qui dé-
solent les Etats , tant de fléaux qui y portent le ravage ,
guerres , pestes , famines , ne sont-ce pas souvent les
effets de la licence des peuples et de la corruption
de leurs mœurs? Tant d'accidens particuliers et de
revers qui renversent des famiiles , qui en dissipent
les biens 5 qui en ternissent l'éclat , qui en troublent
la paix, qui font échouer les desseins les mieux con-
certés , qui font évanouir les espérances les mieux
établies , qui empêchent que rien n'avance jque rien
ne réussisse et ne succède heureusement : ne sont-ce
pas souvent de justes punitions , ou des injustices
d'un père , de ses fraudes et de ses mauvais tours ,
de ses excès et de ses débauches ; ou des monda-
nités d'une mère , de son faste et de son orgueil , de
,ses
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 49
ses inlrigiies et de ses scandales ; ou de la conduite
déréglée des enfans, les uns mal élevés et maîtres
d'eux-mêmes , les autres rebelles à toutes les leçons
qu'on leur fait , et emportés par le feu d'une jeu-
nesse libertine et passionnée? Combien de déca-
dences, de chutes, de disgrâces; combien d'humi-
liations, d'afflictions, de chagrins ; combii^n de con-
tre-temps fâcheux, de traverses, de contradictions;
combien d'infirmités, de maladies , de morts subites;
combien d'infortunes, et de toutes les espèces, que
nous imputons, ou à la malice des hommes, ou aux
caprices du hasard, sont des coups de Dieu et de
secrètes malédictions dont il nous frappe ?
On ne le voit pas, on n'y pense pas , parce qu'on
s'accoutume à regarder toutes choses avec les yeux
de la chair , sans ouvrir Jamais les yeux de la foi.
On prend bien des mesures , on imagine bien des
moyens pour se rétablir dans un meilleur état : mais
le plus sûr 5 ce seroit celui que donnoit le Prophète
à Jérusalem : Lavamini .^ miindi estote (i) ; Purifiez-
vous , et lavez -vous de tant d'iniquités : Auferte
malum cogitationum vestrarum ab oculis meis (2) ;
Bannissez de votre cœur le péché qui l'infecte, et
qui blesse la vue de votre Dieu : Quiescite agere
perverse 3 discite henèfacerc (3); Cessez de faire le
mal, apprenez à faire le bien. Alors vous commen-
cerez à jouir d'un sort plus heureux , même selon
le monde. Dieu bénira vos entreprises, il adoucira
vos peines ; vous verrez votre maison se relever ,
vos alFaires prospérer; tout ira selon vos voeux, et
(1) Isaï. 1. — (a) Ihid, — (3) Ihid.
TOME IX. L
5o SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
VOUS connoîtrez de quel avantage il est, non-seule-
ment par rapport au salut , mais par rapport à la
vie présente, d'avoir pour vous le Seigneur , et de
vivre dans sa grâce : Si volueritis et audieritis me y
hona terrœ comedetls (i).
Je sais ce que vous me direz : que cette règle n'est
pas générale. J'en conviens : on voit des pécheurs
dans l'opulence , on en voit dans la splendeur , on
en voit qui passent leurs jours dans le plaisir , et qui
goûtent ou semblent goûter toutes les douceurs de
la vie. Mais écoutez la réponse de saint Augustin :
c'est que s'ils sont exempts de toute peine temporelle,
ils n'en sont que plus rigoureusement punis ; et que
le plus grand de tons les châtimens , est que Dieu
maintenant les épargne , et ne prenne pas soin de
les châtier : pourquoi ? parce qu'il les laisse par là
tomber dans un aveuglement d'esprit et un endur-
cissement de cœur, qui leur ôtent presque toute
espérance de retour , et qui les conduisent à l'im-
pénitence finale. Si Dieu dès à présent envoyoit à
ce pécheur quelque adversité , il se dégoûteroit du
monde , il rentreroit en lui-même, il feroit des ré-
flexions sérieuses sur la disposition de son ame , il
comprendroit que c'est la main de Dieu qui s'est
appesantie sur lui, il reconnoîtroit ses égareraens,
et penseroit à se remettre dans l'ordre et à reprendre
la bonne voie qu'il a quittée : mais parce que le monde
a toujours pour lui les mêmes agrémens , parce que
tout répond à ses désirs et que tout flatte ses incli-
nations , de là vient qu'il se plaît dans son péché ,
(i) Isaï. 1.
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 5t
^u'il s'y attache sans cesse par de nouveaux liens ,
qu'il s'y endort si profondément , que sans un mi-
racle de la grâce , on ne peut plus attendre qu'il se
réveille de ce sommeil léthargique.
Vengeance de Dieu d'autant plus funeste, qu'on
la ressent moins , et que Lien loin d'en être effrayé ,
on s'en applaudit , et on la prend pour un bonheur
et une féhcité. Les plus sages même s'y laissent sur-
prendre , et ont peine de voir des gens sans piété ,
sans règle, peut-être sans religion et sans foi; dos
gens adonnés aux vices les plus honteux , et plongés
en toutes sortes de désordres; des gens à aui rien
ne coule , ou pour leur fortune, ou pour leur plaisir,
ni trahisons, ni mensonges, ni fourberies, ni chi-
canes , ni violences , ni concussions : de les voir , dis-
je , en effet s'élever, s'agrandir , s'enrichir, venir à
bout de tous leurs projets , quoique les pkis iniques,
et avoir tout à souhait. Dieu, dit -on quelquefois,
est témoin de cela ; et comment le souffre-t-il? Ahî
mes frères , comment il le souffre? vous me le de-
mandez , et moi je prétends que c'est par un des plus
redoutables arrêts de sa justice. Car je m imn'Mno
l'entendre prononcer contre ces pécheurs enivrés do
leur prospérité prétendue , le même anathême qu'il
prononça contre les peuples d'Ephraïm : Vœ coroncs
superhiœ , ebriis Ephraïm (i); Malheur à ces am-
bitieux , qui ne font que monter de degrés en degrés;
malheur à ces voluptueux qui ne font que passer de
plaisirs en plaisirs ; malheur à ces riches avares et
intéressés , qui ne font qu'ajouter héritages à héri-
(i) Isaï. aS.
4-
52 SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE
tages, et qu'entasser trésors sur trésors: pourquoi?
parce que c'est ce qui les entretient dans leur ivresse,
c'est-à-dire , dans leur attachement à la terre , dans
leur insensibilié pour le ciel , dans toutes leurs cu-
pidités. Aussi rien ne les touche , je dis rien de tout
ce qui regarde leur éternité; et n'est-ce pas là l'état
de tant de mondains et de mondaines? On a beau
leur représenter le péril où ils se trouvent exposés:
ils ont perdu là-dessus toute vue , tout sentiment.
Ils marchent toujours du même pas sans s'alarmer >
et suivent toujours le même train de vie , jusqu'à
ce qu'ils se soient enfin précipités dans l'abîme.
Et en quel abîme? voilà chrétiens, le comble des
vengeances divines contre le péché , et voilà le der-
nier coup de la justice du Seigneur qui le punit :
une réprobation éternelle. Voilà le terme fatal où le
pécheur se laisse entraîner et ce qui lui est dû. Vé-
rité incontestable dans la religion que nous profes-
sons. Il n'est point ici question de douter, de rai-
sonner, de disputer. Nous sommes chrétiens; et nous
ne pouvons l'être, que nous ne reconnoissions celle
éternité de peines comme le juste salaire du péché ,
comme la suite naturelle du péché, comme la fin
malheureuse où mène par lui-même le péché. G'étoit
pour nous délivrer de ce souverain malheur , que
Jésus-Christ avoit donné son sang, et tout son sang;
mais par l'abus criminel que le pécheur en a fait , ce
sang , qui devoit le laver , ne sert qu'à le rendre aux
yeux de Dieu plus difforme ; ce sang, qui devoit le
réconcilier , ne sert qu'à le rendre devant Dieu plus
coupable; ce sang, qui devoit être son salut, de-
CONTRE JÉSUS-CHRIST. 53
vient la perte irréparable de son ame et sa dam-
nation.
Ah 1 mes frères , qui pourroit exprimer, je ne dis
pas la douleur , mais le désespoir du réprouvé sur
qui coule le sang de son Sauveur , non plus pour
éteindre les flammes qui le dévorent , mais pour les
allumer! Car ce sang divin descendra jusque dans
l'enfer; et c'est là que doit se vérifier dans toute son
étendue cette parole de l'Ecriture , que le Seigneur ,
le Dieu tout- puissant , a fait distiller sa fureur sur
ses ennemis , et sa plus grande fureur ; Magnus enim
Jïiror Domini stillaçit super Jios (i). De vous ex-
pliquer quels sont les effets de celte colère du Sei-
gneur , aigrie et irritée par cela même qui devoit
l'adoucir et l'apaiser, c'est ce qui me conduiroil trop
loin , et ce qu'on vous a fait mille fois entendre ; c'est
ce qu'éprouvent tant de pécheurs déjà condamnés;
et plaise au ciel que nous nous mettions en état de
ne l'éprouver jamais.
Pour cela que nous resle-t-il , mes cliers auditeurs?
contrition, réformation dévie, satisfaciiou. Contri-
tion à la vue de tant de péchés qui nous ont éloignés
de notre Dieu , de ce Dieu digne de tout notre
amour , et dont nous n'avons payé les bienfaits que
d'ingratitudes et d'offenses. Réformalion : car il ne
sufîil pas de pleurer le passé, il faut penser àTavenir.
Il faut le régler, il faut le sanctifier, il faut rendre
à Dieu toute la gloire que le péché lui a ravie, il
faut se dédommager de tous les mérites qu'on a
perdus , ou qu'on n'a pas amassés : or , on ne le peut
(1)2. Paralip. 34.
^4- SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE, ClC.
que par une vie loiUe nouvelle , el d'autant plus
ri'mplic (le bonnes œuvres, qu'elle a été plus souille'e
de crimes. Salisfacilon : n'allons point, mes frères,
n'allons point chercher plus loin que dans ce saint
temple , le prix nécessaire pour nous acquitter auprès
de la justice divine. C'est dans ce tabernacle qu'il
est renfermé; c'est là que repose ce sang, qui seul
a pu expier tons les péchés du monde, et qui peut
h plus forte raison expier les nôtres. Prosîernons-
nous devant lui, et adressons-nous à lui. Sang ado-
rable, relique vivante de mon Dieu, remède souve-
rain et toul-puissani , c'est en vous que je me confie
et que je mets toute mon espérance. Quand je serois
mille fois encore plus chargé de délies, il n'est rien
que vous ne puissiez payer pour moi , et c'est ce que
j'attends de vous. Aussi coupable que je le suis, je
devrois pour lexpialion de mes iniquités, répandre
tout mon sang ; mais sans vous que serviroit mon
sang, elle sang de tous les hommes? Vous êtes
donc ma ressource, et c'est à vous que j'ai recours.
Ison pas que je veuille m'épargner moi-même : je
suis pécheur, et par conséquent, je veux désormais
el je dois me traiter en pécheur. Mais ma pénitence
tirera de vous toute sa vertu , et n'aura de mérite
qu'autant qu'elle vous sera unie. Vous la sanctifierez,
vous la consacrerez , vous me la rendrez salutaire
pour l'éternité bienheureuse , où. nous conduise , etc.
EXHORTATION
SUR LA
FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST.
t
Tune appreliendit Pilatas Jesum , et flagellavlt.
' Alors Pilate fit prendre Jésus , et le fit flageller. En saint
Jean , chap. 19.
Vj/UEL nouveau spectacle , chrétiens , et quelle san-
glante scène ! on conduit notre divin Maître dans le
prétoire de Pilate; on le dépouille de ses habits et
on l'attache à une colonne : outre une nombreuse
multitude de peuple qui l'investit de toutes parts ,
une troupe de soldats s'assemble autour de lui ; ils
sont armés de fouets , et ils se disposent à le dé-
chirer de coups! Pourquoi ce supplice, et qui l'a
ainsi ordonné ? Comment s'y comportent les mi-
nistres du juge qui vient de rendre cet arrêt, et
comment est-il exécuté ? c'est ce que je me suis pro-
posé de vous mettre aujourd'hui devant les yeux , et
ce qui doit faire également le sujet de votre compas-
sion et de votre instruction. Pour y procéder avec
ordre, observez, s'il vous plaît, qu'un supplice de-
vient surtout rigoureux, et par la honle qui l'accom-
pagne, et par l'excès de la douleur qu'il est capable
de causer. En quoi l'esprit et le corps ont tout à la
fois à soutiVir ; car la honle afflige l'esprit, et la dou-
leur fait impression sur les sens et lourmeiiie le corps»
56 SUR LA FLAGELLATION
L'une et l'aiure ne se trouvent pas toujours jointes
ensemble. La honte d'un supplice peut être extrême,
Sans qu'il y ait nulle douleur à supporter ; ou la
douleur en peut élre très-cuisante et très-violente ,
sans qu'il s'y rencontre nulle confusion à soutenir.
Mais voici ce que je dis touchant celle cruelle fla-
gellation , où le Sauveur des hommes se vit con-
damné : c'est que ce fut tout ensemble un des sup-
plices de sa passion , et le plus honteux ^ et le plus
douloureux. Celle honte qu'il a voulu subir , tout
Dieu qu'il éloit, nous apprendra à corriger les dé-
sordres d'une honle criminelle , qui souvent nous
arrête dans le service de Dieu , et à nous prémunir
contre le péché , de la honle salutaire que nous en
devons concevoir. El celte douleur qu'il a vouhi res-
sentir dans tous les membres de son corps, nous ani-
mera à retrancher en nous les délicatesses de la chair,
et à nous armer contre nous-mêmes des saintes ri-^
gueurs de la pénitence chrétienne. Voilà en deux
mots lout le fond de cet entretien et tout le fruit
que vous en devez relirer.
PREMIÈRE PARTIE.
C'étoît une nécessité bien dure pour Pilate , que
celle où l'obstination des Juifs seaibloit le réduire,
de trahir ses propres sentimens et d'agir contre tous
les reproches de son cœur, en livrant à la mort un
homme dont il ne pouvoit ignorer la bonne foi, la
candeur, la sainteté, et en l'abandonnant à toute la
violence de ses ennemis. Il est vrai que ce gouver-
neur, revêlu de l'autorité du prince, pouvoit re-
DE JÉSUS-CHRIST. Sj
pousser la violence par la violence ; qne dans la place ,
qu'il occupoil et dans le crédit que lui donnoit son
rang , il ne tenoil qu'à lui de se déclarer le protec-
teur du Fils de Dieu , de l'enlever d'entre les mains
de ses persécuteurs , et de le mettre à couvert de
leurs poursuites. Il est même encore vrai , que non-
seulement il le pouvoit , mais qu'il le devoit : car il
éloit juge , et selon toutes les lois de la justice , il
devoit défendre le bon droit contre l'iniquité et
l'oppression. Mais il craignoit le bruit ; et par un
caractère de timidité si ordinaire jusque dans les plus
grandes dignités, il ne vouloit point faire d'éclat:
mais il craignoit les Juifs; et par une lâche prudence,
il ne vouloit pas s'exposer à une émeute populaire :
mais il craignoit l'empereur, dont on le menaçoil;
et par un vil intérêt , il ne vouloit pas qu'on pût
l'accuser devant lui et le citer à son tribunal.
Quelle est donc sa dernière ressource , et quel est
enfin l'expédient qu'il imagine pour fléchir des cœurs
que rien jusque-là n'avoit pu toucher ? Ah ! mes
frères , l'étrange moyen ! et fut-il jamais une conduire
plus bizarre et plus opposée à toutes les règles de
l'équité ? c'est de condamner Jésus-Christ au fouet,
dans l'espérance de calmer ainsi les esprits et de leur
inspirer des senlimens plus humains, en leur don-
nant une partie de la satisfaction qu'ils demandoient:
car telle est la vue de Pilate. Quoi qu'il en soit , la
sentence est à peine portée , qu'on en vient à la plus
barbare exécution. Des mains sacrilèges saisissent cet
adorable Sauveur, lui déchirent ses vêtemens et les
arrachent , le lient à un infâme poteau , et se pré-
58 SUR LA FLAGELLATION
pareiil a lui faite éprouver le iraiiement le plus in-
digru ti le plus sensible outrage. Que vous dirai-je,
cbrtîieti.s? ei quelle honeur! ce corps virginal, ce
c rp» formé pj;r lEspiit même de Dieu dans le sein
Ce Marie , ce leuîpîe vivant de la divinité, est ex-
posé aux yeux d'une populace insolcnie et à la risée
d'une brutale soldatesque. Il l'avoil piédit, ce Verbe
éternel; il nous l'avoil annoncé par son Prophète,
lorsque parlant à son Père, il lui disoit: Quoniam
■propier te sustinui opprohrium , opcruit confusio
faciem meam (i) ; C'est pour vous , mon Père , c est
pour la gloire de votre nom que j'ai voulu être comblé
d'opprobre, et couvert de honte et de confusion.
Arrêtons-nous là , mes chers auditeurs , et sans
BOUS retracer des images dont les âmes innocentes
pourroient être blessées, considérons seulement et
en général cette honte du Fils de Dieu comme le
modèle ou le correctif de la nôtre. Dieu nous a
donné la honte, ou du moins il nous en a donné
* le principe pour nous servir de préservatif contre le
péché. La honte est une passion que la nature rai-
sonnable excite en nous , et qui nous détourne , sans
que nous remarquions même ni comment, ni pour-
quoi , de tous les excès et de toutes les impuretés du
\ice. C'est une bonne passion en elle-même; mais
elle n'est que trop sujette à se dérégler dans l'usage
que nous en faisons ; et il nous falloit un aussi grand
exemple que celui de Jésus-Christ pour en corriger
le désordre. Or , je prétends que jamais cet homme-
Dieu ne nous a fait là-dessus de leçon plus solide ni
(i) Psalm. 6S.
DE JÉSUS-CHRIST. 5^
plus touchante que dans le mystère que nous mé-
ditons.
En effet, chrétiens, savez-vous d'où lui vient
celle confusion , qui le jetie dans le plus profond
accablement ? Ah ! mon Père , ajouloii-il , comme
il n'y a que vous qui connoissiez toute la mesure de
mes humiliations , il n'y a que vous qui , par les lu-
mières infinies de votre sagesse, en puissiez bien
pénétrer le fond et découvrir le véritable sujet : Tu
sels improperium meum et confusionein meam{y).
Les hommes en ont été témoins, ils en ont vu les
dehors , et rien de plus; mais vous , Seigneur, sous
ces apparences et ces dehors qui n'en représenloient
que la plus foible partie , vous avez démêlé ce qu'il
y avoit de plus intérieur et de plus secret, et vous
en avez eu une science parfaite : Tu scis conjusio-
nem meam. Or, cette science des opprobres de Jésus-
Christ et de la confusion qui lui a couvert le visage,
c'est , mes frères, ce qu il a plu à Dieu de nous
révéler. Qu'est-ce donc ici qui Ihumilie , et de quoi
a-t-il plus de honte? est-ce d'avoir à subir un châ-
timent qui ne convient qu'aux esclaves ? en consen-
tant à prendre la forme d'un esclave , il a consenti
à en porter toute l'ignominie. Est-ce d être fouetté
publiquement comme un scélérat? il proleste lui-
même qu'il y est tout disposé , et il est le premier à
s'y offrir , parce que c'est obéir à son Père , parce
que c'est pour honorer la majesté de son Père et
pour satisfaire à sa justice : Quoniam ego in Jlagella
paratus sum (2). Est-ce même de l'élat où il paroît
(1) Ps. 6§. — ('j) Pialiii. 57.
^O SUR LA FLAGELLATION
devant tout un peuple qui l'insulie et qui lance contre
lui les traits de la j^lus piquante et de la plus maligne
raillerie ? voilà, je 1 avoue , voilà de quoi faire rougir
le ciel et de quoi confondre le Dieu de l'univers;
mais j'ose dire après tout , et vous devez, mon cher
auditeur, le reconnoîire , que ce qui redouble sa
confusion , que ce qui la lui fait sentir plus vivement ,
que ce qui la lui rend presque insoutenable , ce n'est
point tant l'insolence des Juifs que la nôtre. Expli-
quons-nous , et confondons-nous nous-mêmes.
Oui , chrétiens , de quoi il rougit ce Saint des saints
et ce Dieu de pureté , c'est de vos discours licen-
cieux, c'est de vos paroles dissolues, c'est de vos
conversations impures, c'est de vos libertés scan-
daleuses, c'est de vos parures immodestes, c'est de
vos regards lascifs, c'est de vos atlachemens sen-
suels , de vos intrigues , de vos rendez-vous , de vos
débauches, de vos débordemens , de toules vos abo-
minations. Car c'est là ce qu'il se rappelle dans cet
état de confusion où le texte sacré nous le propose :
c'est de tout cela qu'il est chargé , de tout cela qu'il
est responsable à la justice divine , et de tout cela ,
encore une fois , qu'il rougit d'autant plus , que par
l'alFreuse corruption du siècle et par l'audace la plus
effrénée du libertinage , vous en rougissez moins.
De là, mes frères , j'ai dit que nous devions ap-
prendre à réformer en nous les pernicieux effets de
la honte et à sanctifier même cette passion pour
l'employer à notre salut. Quel en est le dérèglement
et l'abus le plus ordinaire ? Je le réduis à deux chefs :
l'un , de nous porter sans honte à ce qu'il y a pour
DE JÉSUS-CHRIST. 6l
nous de plus honteux; et l'autre , de nous éloigner
par honte de ce qui devroit faire notre gloire aussi
Lien que notre bonheur. Voici ma pensée , qui n'est
pas difficile à comprendre. Nous n'avons nulle honte
de commettre le mal, et nous en avons de pratiquer
le bien. D'où il arrive que nous péchons le plus
ouvertement , et que souvent même nous nous en
glorifions : au lieu que s'il s'agit dun exercice de
piété , de charité, de quelque bonne œuvre que ce
puisse être , ou nous l'omettons lâchement , parce
qu'un respect tout humain nous retient, ou nous ne
nous en acquittons qu'en particulier et secrètement ,
parce que nous craignons la vue du public et les
vains jugemensdu monde. Deux dispositions les plus
dangereuses et les plus mortelles. Car il n'est pas
possible que j'entre jamais dans la voie de Dieu , ou
que je m'y établisse, si je ne me défais de cette
honte mondaine, qui me relire de l'observation de
mes devoirs et de la pratique des vertus chrétiennes;
si je n'acquiers cette honte salutaire , qui nous sert
de barrière contre le vice, et qui nous en détourne.
Il faut donc que je bannisse l'une de mon cœur, et
que j'y entretienne l'aufe. La honte du bien , dit
saint Bernard , est en nous la source de tout mal , et la
honte du mal est le principe de tout bien. Par con-
séquent je dois apporter tous mes soins à maintenir
celle-ci dans mon ame , et combattre celle-là de
toutes mes forces. Sans la honte du péché, ajoute
saint Chrysostôme,bien loin de pouvoir me conser-
ver dans l'innocence , je ne puis pas même après
ma chute me relever par la pénitence : pourquoi ?
62 SUR T-A FLAGELLATION
parce que la pénllence est fondée sur la honte du
péché, ou plutôt, parce que la pénitence n'est autre
chose qu'une sainte honte et qu'une horreur eiïicace
du péché. D'oii il s'ensuit que c'est par la honte du
péché que je dois retourner à Dieu , que je dois me
rapprocher de Dieu , que je dois commencer Tou-
vraee de ma réconciliation avec Dieu.
Mais du reste , en vain le commencerai-je par là ,
si dans un assemblage monstrueux , je joins à la
honte du péché une fausse et damnable honte de la
vertu. Car alors ce que j'aurai commencé , je ne
I achèverai jamais , puisque cette honte de la vertu
ruinera dans moi tout ce qu'aura produit la honte du
péché. Ainsi, mes frères, voulons-nous consommer
l'œuvre de notre sanctification ? outre la honte du
péché , revêtons-nous des armes du salut , c'est-à-
dire , d'une fermeté , d'une intrépidité , d'une har-
diesse , et , selon l'expression de saint Augustin ,
d'une sage et pieuse effronterie dans le culte de
notre Dieu et dans l'accomplissement de tous les
devoirs de la religion. Règles divines , et admirables
enseignemens , que nous recevons de Jésus-Christ
même. Tournons encore vers lui les yeux , et for-
mons-nous sur un modèle si parfait.
Le voilà , ce Sauveur adorable , dans la plus
grande confusion : et ce qui fuit sa honte , ce sont les
péchés d' autrui : comment n'en aurols-je pas de mes
propres péchés ? Ah ! mallieureuse , disoit le Sei-
gneur par la bouche de Jérémie à une ame pécheresse,
où en es-tu réduite ? Je ne vois plus de ressource
pour loi. Ton iniquité est montée à sou dernier terme^
DE JÉSUS-CHRIST. 63
et je suis sur le point de l'abandonner : pourquoi ?
parce que lu l'es fait un front de prosliluée , et que
tu ne sais plus ce que c'est que de rougir : Frons
meretricis focta est tihi ; noluisti eruhcscere (i).
Tandis que tu n'étois pas tout-à-fail insensible à la
honte que dévoient le causer tes crimes et les disso-
lutions , j'espérois de toi quelque chose ; car celle
honte ëtoil encore un reste de grâce , et un moyen
de conversion : mais maintenant que tu l'as perdue ,
qui sera capable de le ramener de les égaremens ,
et qui pourra te rappeler à ton devoir ? La crainle
de mes jugemens est bien forte , mais elle s'efface
en même temps que la honte du péché. La vue de
l'éternilé est bien terrible , mais on n'y pense guère
dès qu'une fois on a déposé toute honte du péché.
Ma grâce est toute-puissante , mais elle ne l'est que
pour inspirer la honte el la douleur du péché. De
là , tant que lu demeureras sans honte et sans pudeur
dans ion péché, il n'y arien à attendre de ta part,
et tes plaies deviennent incurables : Frons meretricis
facto est tihi ; noluisti eruhescere.
En effet , chrétiens , s'il y a en celte vie un étal
de perdition et presque sans remède , c'est celui d'un
pécheur qui ne rougit plus de son péché ; el la
raison qu'en apporte saint Bernard devroit faire
trembler tout ce qui se rencontre ici de pécheurs
disposés à tomber en ce fatal endurcissement. C'est ,
dit- il , que la honte du péché est la dernière de
toutes les grâces que Dieu nous donne ; et qu'après
cette grâce , il n'y a presque plus de ces grâces de
(i) Jerem. 3.
64 SUR LA FLAGELLATION
salut , de ces grâces spéciales et de choix , qui font
impression sur une ame criminelle , et qui , par une
espèce de miracle, la retirent de l'abîme oh elle est
plongée. L'expérience nous le fait assez connoîire ,
et la chose ne se vérifie que trop par la nature même
des grâces. Si donc, reprend saint Bernard, je ne
ressens plus celle grâce de honte et cette confusion
qui me troubloit autrefois à la présence du péché ,
et qui m'en éloignoit , j'ai lieu de craindre que je
ne sois bien près de ma ruine , et que Dieu ne me
laiise dans un funeste abandon nement.
Mais le moyen de réveiller en moi celle grâce si
précieuse , et d'y exciter celle confusion ? Jésus-
Christ, mes frères , Jésus-Christ: c'est celui qui la
ranimera, qui la ressuscitera, qui la fera renaître,
quand elle seroil pleinement éteinte. Il nous suffit de
le contempler dans le mystère de sa flagellation. Nous
l'y verrons chargé d'opprobres pour nos péchés ;
mais beaucoup moins confus de ses opprobres que
de nos péchés. Hé , mon frère, s'écrie saint Chry-
soslôme , si tu ne rougis pas de ton crime , rougis
au moins de la honte qui en retombe sur ton Sau-
veur ! Si lu ne rougis pas de pécher , rougis au moins
de ne pas rougir en péchant ! Car le plus grand
sujet de honte pour toi , c'est de n'en avoir point,
et peut être cette honte ne le sera pas inutile , puis-
quelle servira à faire revivre en toi la honte du pé-
ché même, et qu'A force d'avoir honte de n'en point
avoir , lu pourras en avoir dans la suite et la
reprendre.
Oui doute, chrétiens, que cette pensée ne pût
êlre
DE JÉSUS-CIIRIST. C5
être un frein pour le plus déterminé pécheur, s'il
faisoit dans son péché cette réflexion : Ce péché
que je commets a fait rougir mon Dieu ! Il en a
porté la tache , et cette tache avec laquelle il s'est
présenté aux yeux de son Père , lui fut , tout inno-
cent qu'il étoit , plus ignominieuse que tous les coups
de fouet dont l'accablèrent ses bourreaux. Combien
plus encore doit-elle donc me défigurer devant Dieu?
Ce qui fut plus sensible à Jésus-Christ dans le pré-
toire , ce n'étoit pas d'être exposé à la vue des Juifs ,
ni d'être en butte à tous leurs traits , mais de pa-
roître avec mon péché devant tous les esprits bien-
heureux et toute la cour céleste. Or , n'ai-je pas
actuellement moi-même tout le ciel pour témoin ,
et n'est-ce pas assez pour me confondre , et pour
arrêter par cette utile confusion le cours de mon
désordre ? Veux-je me réserver à cette confusion
universelle du jugement de Dieu, où ma honte
éclatera aux yeux du monde entier ? Et ne vaut-il
pas mieux en rougir présentement avec fruit dans
le souvenir d'un Dieu sauveur attaché à la colonne ,
que d'en rougir inutilement et avec le plus cruel
désespoir, aux pieds d'un Dieu vengeur assis sur le
tribunal de sa justice ?
Mais ce n'est pas tout. La môme honte que nous
n'avons pas pour le mal, ou que nous travaillons u
éloufter , nous l'avons pour le bien , et nous man-
quons de courage pour la surmonter. Du moins , eu
rougissant du péché , nous rougissons également
de la vertu. De sorte que par l'alliance la plus réelle,
quoique la plus bizarre et la plus injuste , c'est pour
TOME JX. f>
66 SUPt LA FLAGELLATION
nous tout à la fois une confusion , et de mal faire ,
el de bien faire : de mal faire, parce qu'il nous resle
toujours un certain fonds de conscience ; de hien
faire , parce que nous nous conduisons selon les idées
du monde , et que nous en craignons la censure.
Etat le plus ordinaire dans le christianisme. Les li-
bertins déclarés n'ont honte que du bien qu'il fau-
droit faire , et qu'ils ne font pas ; les âmes vertueuses
de profession et les vrais chrétiens n'ont honte que
du vice, qui leur est odieux et dont ils lâchent de
se préserver : mais la plupart , ni libertins tout à
fait , ni tout à fait chrétiens , marchent enlre ces
deux extrémités , et réunissent dans eux l'une et
l'autre honte , la honte du péché et la honte de la
piété.
En combien d'occasions où Dieu exige que nous
fassions connoître ce que nous sommes , nous te-
nons-nous renfermés dans nous-mêmes , et dégui-
sons-nous nos sentimens , parce que nous avons de
la peine à prendre parti contre telles personnes , et
que nous ne voulons pas avoir à essuyer leurs rai-
sonnemens et leurs discours ? Combien de fols par-
lons-nous et agissons-nous contre toutes nos lumières
et tous les reproches de noire cœur , parce que nous
n'avons pas la force de parler et d'agir autrement
que celui-ci ou que celui-là avec qui nous vivons,
et que nous n'avons pas l'assurance de le contre-
dire ? Un homme a de la religion , il a de la crainte
de Dieu , et il voudroit vivre régulièrement el chré-
tiennement ; il voudroit assister au sacrifice de nos
autels avec respect ; il voudroit fréquenter les sa-
DE JÉSUS-CHIllST. 67
Cremens avec plus d'assicluilé ; il voudroit accomplir
avec fidélité tous les préceptes de l'Eglise ; il voudroit
s'opposer à certains scandales , abolir certaines cou-
tumes, réformer certains abus; il voudroit s'absen-
ter de certains lieux , rompre certaines liaisons , et
s'engager en d'autres sociétés moins dangereuses et
plus honnêtes; la grâce le presse , et il en voudroit
suivre les mouvemens ; il le voudroit , dis-je , et
il se sent de l'attrait à tout cela : mais toutes ces
bonnes volontés et tous ces bons désirs , que faut-il
pour les déconcerter et les renverser ? une répugnance
naturelle à se distinguer et à paroitre plus religieux
et plus scrupuleux , qu'on ne l'est communément
à son âge et dans sa condition.
Honte du service de Dieu , où n'es-tu pas répan-
due , et quels dommages ne causes-tu pas jusque dans
les plus saintes assemblées ? Combien de desseins
fais-tu avorter? combien de vertus retiens-tu cap-
tives ? en combien d'ames délruis-lu l'esprit de la
fol , et combien de gloire dérobes-tu à Dieu ? Or 11
faut, chrétiens , triompher de cet ennemi; il faut,
à quelque prix que ce puisse être , vaincre cette
honte , non-seulement parce qu'elle est indigne du
caractère que nous portons, mais parce qu'elle est
absolument incompatible avec les maximes et les
règles du salut. Et pour ncnis fortifier dans ce com-
bat , quel exemple est plus puissant que celui de
Jésus-Christ ? Car si toute la honte , disons mieux ,
si toute l'infamie de sa flctgellatlon n'a pu ralentir
son zèle pour l'honneur de son Père , ne serois-jtî
pas bien condamnable de trahir la cause de mf:ti.
68 SUR LA FLAGELLATION
Dieu par la crainte d'une parole, d'un mépris que
j'aurai à supporter de la pari du monde ? Si je dois
rougir , ce n'est point des railleries du monde , ce
n'est point des jugemens et des rebuts du monde;
mais c'est de ma lâcheté, c'est de mon infidélité ,
c'est de mon ingratitude, quand un aussi vain
respect que celui du monde me fait oublier tous
les droits et tous les intérêts du Dieu que j'adore ;
d'un Dieu à qui j'appartiens par tant de titres, d'un
Dieu à qui je suis redevable de tant de biens ; d'un
Dieu le souverain auteur de mon être et mon unique
fin , mon unique béailtude dans l'éternité. N'insistons
pas davantage sur un point si évident par lui-même;
et passons à un autre , où nous devons considérer
la flagellation du Fils de Dieu , non plus comme
un des supplices les plus honteux , mais les plus
douloureux ; et apprendre de là à retrancher , par
la mortification évangélique, toutes les délicatesses
des sens et de la chair : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C etoit beaucoup pour le Sauveur des hommes
d'avoir subi toute la honte d'un supplice aussi hu-
miliant que celui de la flagellation; mais il falloit
encore qu'il en éprouvât toute la cruauté , et que
sa chair, victime d'expiation pour tous les péchés
du monde , fût immolée à la rage de ses bourreaux ,
et mise par là même en étal d'être offerte à Dieu
comme une hostie précieuse , et de fléchir sa co-
lère : c'est le triste objet que nous avons présente-
ment à considérer. Quand les amis de Job , ins-
DE JÉSUS-CHRIST. 69
truits de son infortune et de la déplorable misère
où il se trouvoit réduit , vinrent à lui pour le con-
soler , l'Ecriture dit que le voyant couché sur un
fumier , tout défiguré et tout plein d'ulcères , ils
furent saisis d'un tel étonnement , qu'ils déchirèrent
leurs habits 5 qu'ils se couvrirent la lèie de cendres,
et que, pour marquer la conslernalion oùils étoient,
ils se tinrent là plusieurs jours dans un profond et
morne silenee. Il y auroit encore bien plus lieu ,
chrétiens , de tomber ici dans la même désolation ,
de garder la même conduite , et de demeurer
sans parole à la vue du Fils unique de Dieu , accablé
sous une grêle de coups , tout meurtri de blessures,
et comme donné en proie à une troupe féroce et
à toute leur inhumanité.
Que devoii-on attendre de cette brutale solda-
tesque ? G'étoient des hommes nourris dans le tumulte
et la fureur des armes , et de là plus incapables de
tout ménagement et de tout sentiment de compas-
sion. G'étoient les ministres d'un juge timide et
lâche, qui les abandonnoii à eux-mêmes, et dont
ils pouvoient impunément passer les ordres, s'il en
eût porté quelques-uns , et qu'il leur eût prescrit
des bornes. G'étoient des âmes vénales et merce-
naires , des âmes intéressées et d intelligence avec
les Juifs , dont ils avoient à contenter la haine , pour
en recevoir la récompense qui leur étoit promise et
qu'ils espéroient. G'étoient les suppôts de ce peuple
ennemi de Jésus-Ghrist , c'est-à-dire , du peuple le
plus cruel et le plus barbare , le plus envenimé dans
ses ressenlimens et le plus insaliuble dans ses yen-
yo SUR LA FLAGELLATION
peances. G'éioit toute une cohorte assemblée , afin
de se relever les uns les autres , et que reprenant
tour à tour de nouvelles forces , ils pussent toujours
frapper avec la même violence. Tout cela, autant de
conjectures des excès où ils se portèrent contre cet
innocent agneau qu'ils tcnoienten leur pouvoir, et
contre qui ils étoient maîtres de tout entreprendre.
Que ferai-je ici , mes chers auditeurs, et que vous
dirai-je? m'arréterai-je à vous dépeindre dans toute
son étendue et toute son horreur une scène si san-
{ïhnie ? entrerai-je dans un détail où mille particu-
larités nous sont cachées , et dont nous ne pouvons
avoir qu'une connoissance obscure et générale ? vous
représenterai-je l'acharnement des bourreaux, le feu
dont leurs yeux sont allumés , les fouets grossis de
Tiœuds et tout hérissés de pointes dont leurs bras
sont armés ? compterai-je le nombre des coups qu'ils
déchargent sur ce corps foible et déjà tout épuisé
de forces par l'abondance du sang qu'il a répandu
dans le jardin? Que de cris, que de nouvelles insultes
de la part des prêtres, des pontifes , d'une populace
in unie , témoins de tout ce qui se passe , et animant
tout par leur présence ! Mais je vous laisse , mes
frères, à juger vous-mêmes de toutes ces circons-
tances , comme de mille autres, et à vous en re-
tracer l'affieuse idée. G est assez de vous dire que
cette chair sacrée du Sauveur n'est plus bientôt
«u'une plaie ; que ce n'est plus partout que meur-
trissures , que contusions , et qu'à peine y peul-on
découvrir quelque apparence d'une forme humaine ;
qu'au milieu de ce tourment, cet homme de dou-
DE JÉSUS-CHRIST. 71
leurs , après s'être soutenu d'abord, est enfin obligé
de succomber ; que dans une défaillance entière , il
tombe au pied de la colonne ; qu'il y demeure couché
par terre , perclus de tous ses membres et privé de
l'usage de tous ses sens ; qu'il ne lui reste ni mou-
vement, ni action, ni voix, ni paroles; et que bien
loin de pouvoir s'expliquer et se plaindre, il conserve
à peine un dernier souffle et une étincelle de vie.
Que dis-je , chrétiens ? c'est en cet étal qu'il s'ex-
plique à nous plus hautement et plus fortement qu'il
ne s'est jamais expliqué. Il n'a qu'à se montrer à nos
yeux : cela suffit. Il ne lui faut point d'autre voii
que celle de son sang , pour nous instruire ; il ne lui
faut point d'autre organe que ses plaies ; ce sont
autant de bouches ouvertes pour nous redire ce
qu'il s'est tant efforcé de nous persuader en nous
prêchant son évangile: que quiconque aime sou
ame en ce monde , c'est-à-dire , sa chair , que qui-
conque y est attaché , et veut l'épargner et la choyer,
la perdra immanquablement ; mais que pour la
sauver dans l'éternité, c'est une nécessité indispen-
sable de la haïr en cette vie , de réprimer ses sensua-
lités , de lui refuser ses aises et ses commodités , de
lui faire une guerre continuelle en la mortifiant, en
l'assujettissant, en la domptant : Qiii amat animam
suam , perdet eam ; et qui odit animant suam in
hoc mundo y in vitam œternam custodit eam (i).
Maxime essentielle dans la morale de Jésus-Christ ;
maxime la plus juste , et fondée sur les principes les
plus solides ; parce que celle chair que nous avons à
(1) Joao. 12.
^2 SUR LA FLAGELLATION
combalire , est une cliair souillée de mille désordres,
«ne chair de péché ; et qu'étant criminelle, elle doit
être punie temporeliemenl, si nous ne voulons pas
qu'elle le soit éternellement ; parce que c'est une
chair rebelle , et qu'il n'est pas possible de la tenir
dans la soumission et dans l'ordre , si l'on ne prend
soin de la réduire sous le joug , à force de la châtier
et de la mater ; parce que c'est une chair corrompue
et la source de toute corruption ; puisque c'est d elle
que vient tout ce que saint Paul appelle œuvres de la
chair : les débauches et les impudicilés , les querelles
et les dissensions, les colères et les envies , et que
nous ne pouvons nous mettre à couvert de ses traits
contagieux , ni les repousser , que par de salutaires
violences ; parce que c'est une chair conjurée contre
Dieu et contre nous-mêmes : contre Dieu dont elle
rejette la loi , contre nous-mêmes dont elle ruine le
salut ; et que nous devons par conséquent la regarder
et la traiter comme notre plus mortelle ennemie.
La chair du Fils de Dieu n'avoil rien de tout cela.
C'éloit une chair sainte et sanciifiante, une chair
sans tache et toute pure , une chair pleinement sou-
mise à l'esprit; c'éloit la chair d'un Dieu , et tou-
tefois nous voyons quels traitemens elle a reçus : or,
c'est sur cela même que cet homme -Dieu baigné
dans son sang, se fait entendre à nous du pied de
la colonne , et qu'il nous reproche , tout muet qu'il
est , nos délicatesses et l'extrême attention que nous
avons à flatter nos corps ; comme s'il nous disoit :
Jetez sur moi les yeux , et par une double compa-
l-aisoa , confondez-vous. Idolâtres de votre cliair ,
DE JÉSUS-CHRIST. j3
VOUS ne voulez pas que rien lui manque , que rien
la blesse , que rien l'incommode ; et moi , me voici
déchiré de fouets et tout ensanglanté. Mais encore ,
qu'est-ce que cette chair dont vous prenez tant les
intérêts, et qii'éloit-ce que la mienne, que j'ai si
peu ménagée? reproche le plus touchant, et dont
TApôtre avoit senti toute la force lorsqu'il traçoit
aux premiers fidèles ces grandes règles de la péni-
tence et de la mortification chrétienne : que si
nous voulons être à Jésus-Christ , nous devons
crucifier notre chair avec tous ses vices et toutes ses
concupiscences: Qui sunt Christi , carnem suam
crucifix erunt cum vitiis et concupiscentiis (i); que
nous ne devons nous conduire que selon l'esprit ,
sans écouter jamais la chair , ni avoir égard ou à ses
répugnances ou à ses désirs : Spiritu amhitlate , et
dcsidefia carnis non perficietis (2) ; qu'au lieu de
la consulter et de la suivre , nous devons expres-
sément y renoncer , et même en quelque sorte nous
en dépouiller: Expoliantesvosveierem hominem (3);
que, quelque efïort qu'il y ait à faire pour cela, quelque
sacrifice qu'il nous en puisse coûter, il ne doit être
compté pour rien , et que nous ne devons jamais
oublier, en considérant Jésus- Christ , que nous
n'avons point encore comme lui répandu noire sang :
JSondum enim usque ad sangumem restilistis (4)-
Quel langage , mes chers auditeurs ! et qui de
vous l'entend ? Ne sont-ce pas là des termes dont le
monde ignore souvent jusqu'à la signification, ou
que le monde au moins croit ne convenir qu'à des
(1) Gaîat. 5. — (2) llid, — (3) Coloss. 3. — {'\) Hcbr. i2.
74 SUR LA FLAGELLATION
solitaires el à des religieux ? Or , prenez garde néan-
moins à qui saint Paul donnoit ces divines leçons ,
et à qui il enseignoii cette excellente morale : car
ce nétoit ni à des religieux , ni à des solitaires qu'il
parloit ; cétoil à des chrétiens comme vous , n'ayant
au-dessus de vous d'autre avantage ni d'autre dis-
tinction , sinon qu'ils étoient de vrais chrétiens , et
que vous ne l'êtes pas ; c'étoil à des hommes em-
ployés comme vous , selon leur profession , aux
affaires du monde ; à des femmes engagées comme
vous par leur état et leur condition dans la société
et dans le commerce du monde. Voilà ceux à qui il
recommandoit de mener une vie austère, non-seu-
îemenl selon le cœur , mais selon les sens ; de mourir
à eux-mêmes et à leur chair ; de se contenter du
nécessaire , ou pour le logement , ou pour le vê-
tement , ou pour l'aliment , et de retrancher tout ce
qui est au-delà comme superflu , comme dangereux ,
comme indécent dans la religion d'un Dieu qui, par
ses souffrances;, est venu consacrer l'abnégation de
soi-même et de tout soi-même. Ces expressions ne
les étonnoient point , ces propositions ne leur sem-
bloient point outrées -, ils les comprenoient , ils les
goùloient 5 ils se les appliquoient. Le christianisme
a-t-il donc changé , et n'esl-il plus le même ? Ah !
mes frères , le christianisme a toujours subsisté ;
mais reconnoissons, à notre confusion, que cène
sont plus les mêmes chrétiens : nous en avons retenu
le nom , et nous en avons laissé toute la substance
el tout le fond.
Quoi qu'il en soit, c'est dans celle sainte morti-
DE JÉSUS-CHRIST. ']5
ficatioa de la chair que les saints de tous les siècles
et de tous les états ont fait consister une partie de
leur sainteté. Parcourez leurs histoires , et trouvez-eii
un qui n'ait pas témoigné pour sa chair une haine
parJiculière. Soit qu'ils eussent toujours vécu dans
l'innocence , ou qu'après une vie mondaine ils se
fussent convertis à Dieu; soit qu'ils eussent aban-
donné le siècle pour se retirer dans le désert et dans
le cloître , ou qu'ils fussent restés au milieu du
monde pour satisfaire à leurs engagemens et à leurs
devoirs : en quelque situation qu'ils aient éié, et par
quelque voie qu'ils aient marché, du moment qu'ils
ont commencé a embrasser le service de Dieu, ils
ont commencé à se déclarer contre leurs corps, ei
en sont devenus les implacables ennemis. Leurs vo-
cations étoient différentes , et leur sainlelé avoit,
ce semble , des caractères tout opposés : c'étoit, dans
les uns , une sainteté de silence et de retraite , et dans
les autres , une sainteté de zèle et d'action ; dans les
uns, une sainteté toute pour elle-même, et dans
les autres, une sainteté presque toute pour le public ;
mais maigre cette diversité de vocations , ils sont
convenus en ce point de haïr leur chair et de la
traiter durement. La foiblesse du sexe , la com-
plexion , le travail , les infirmités même n'ont point
été des excuses pour eux. Bien loin qu'il fallût les
exciter, il falloit au contraire leur prescrire des
bornes et les modérer ; tant ils étoient , je ne dirai
pas seulement sévères, mais saintement cruels envers
eux-mêmes.
D'où leur venoit celle haine si vive et si nniver-
76 Sun LA FLAGELLATION
selle dont ils étoient tous animés? de l'ardonl de'sir
qu'ils avoient conçu de conformer, autant qu'il
t'ioit possible , leur cliair à la cliair de Jésus-Glirist;
de la forte persuasion oii ils ëloient , que jamais leur ■
chair ne parliciperoil à la gloire de la résurrection
de Jésus-Christ , si elle ne pariicipoii à sa mortifi-
cation et aux douleurs de sa passion ; du souvenir
qu'ils portoient profondément gravé dans le cœur ,
que c'éioil pour notre chair et pour ses voluptés
sensuelles , que la chair de Jésus-Christ avoit été si
violemment tourmentée ; d'où ils concluoient qu'une
chair ennemie de Jésus-Christ , qu'une chair cou-
pable de tous les maux qu'avoit endurés la chair de
Jésus-Christ, étoit indigne de toute compassion, et
ne pouvoit être trop affligée elle - même , ni trop
maltraitée. C'est ainsi qu'ils en jugeoient ; mais pour
nous , mes chers auditeurs , nous raisonnons , ou du
moins nous agissons bien autrement : la maxime la
plus commune et la plus établie dans toutes les
conditions, est d'avoir soin de son corps, et de ne
l'endommager en rien , de ne le point fatiguer , de
ne le point aflbiblir , de l'entretenir toujours dans le
même embonpoint, d'en étudier les goûts, les ap-
pétits , et de lui fournir abondamment tout ce qui
raccommode : voilà notre principale , et souvent
même notre unique occupation.
Ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus étrange,
c'est qu'avec cela l'on prétend être pénitent, l'on
prétend être dévot, l'on prétend s'ériger en réfor-
mateur du relâchement des mœurs et de la doctrine.
Appliqutz-vous à ma pensée : c'est un point de
DE JÉSUS-CIIRIST. 77
morale à quoi vous n'avez peul-êlre jamais fait assez
d'attention. Que des impies déclarés, que des liber-
lins de profession , que des mondains par état , se
rendent esclaves de leur corps, et lui accordent tout
ce qu'il demande, je n'en suis point surpris : comme
ils n'aspirent , ou du moins qu'ils ne pensent à nul
autre bonheur qu'à celui de la vie présente , il est
naturel qu'ils en recherchent toutes les douceurs.
Dès-là que ce sont des mondains , ils sont possédés
du monde et de l'esprit du monde : or , tout ce qui
est dans le monde , dit saint Jean , n'est qu'orgueil
de la vie , que concupiscence des yeux et que concu-
piscence de la chair ; il est donc moins étonnant
qu'ils soient si attachés à leur chair, et qu'ils la laissent
vivre à l'aise et au gré de tous ses désirs.
Mais ce qui doit bien nous surprendre , et ce que
je déplore comme un des plus grands abus du chris-
tianisme , je l'ai dit et je le répète , c'est qu'on pré-
tende être pénilent sans pratiquer aucune œuvre de
pénitence. Un homme est revenu de ses criminelles
habitudes, une femme a quitté le monde, après
l'avoir aimé jusqu'au scandale : il y a sujet de bénir
Dieu d'un tel changement , et je l'en bénis. Ce ne
sont plus les mêmes intrigues , ni les mêmes dé-
sordres ; mais du reste , parlez à l'un et à l'autre de
satisfaire à la justice de Dieu; représentez-leur avec
l'Apoire que , comme ils ont fait servir leur corps
à l'iniquilé , ils doivent le faire servir à la justice
et à l'expiation de leurs péchés; dites-leur, avec
saint Grégoire , qu'autant qu'ils se sont procuré de
plaisirs défendus et illicites , autant ils doivent s'in-
jg s DU LA FLAGKLLATION
leidire de plaisirs même permis el innocens : c psI
ime langue étrangère pour eux , et toute leur pi'ui-
lence ne va qu'à corriger certains excès el ceriaius
vices, sans en être moins amaleuis d'eux-mêmes,
ni moins occupés de leurs personnes.
Ce qui doit bien nous surprendre , c'est qu'on
prétende être dévot sans être chrétien ; je veux dire ,
sans marcher par la voie étroite du christianisme :
car le christianisme est une loi austère et morti-
fiante; el cependant tout dévot qu'on est, on ne
veut rien avoir à souffrir : on renonce au luxe , au
faste , à la pompe ; mais d'ailleurs on veut être servi
ponctuellement , nourri délicatement , couché mol-
lement , vêtu et logé commodément. Rien que de
modeste en tout : mais rien en tout que de propre ,
que de choisi , que d'agréable. Telle dans la dévotion
mène une vie millt- fois plus douce , et je pourrois
ajouter , plus délicieuse , qu'une autre dans son dérè-
glement et son libertinage.
Ce qui doit bien nous surprendre , c'est qu'on pré-
tende s'ériger en censeur des mœurs et en réfor-
o
mateurdes relâchemens du siècle, sans penser d'abord
à réformer le relâchement où l'on vit soi-même à
l'égard de la mortification des sens : n'est-ce pas là
l'illusion de nos jours ? Crier sans cesse contre des
doctrines prétendues relâchées ; gémir à toute occa-
sion et avec amertume de cœur sur le renversement
de la morale évangr-lique ; s'élever avec zèle , ou
plutôt avec emportement et avec aigreur , contre
ceux qu'on veut faire passer pour destructeurs de
cette sainte morale ; les regarder comme i'ivraie
DE JÉSUS-CHRIST. 79
semée dans le champ de 1 Eglise , et former de pieux
desseins pour arracher ce mauvais grain : Vis imus,
et colligîmus eu (i) F ne parler que de sévérité, et
en lever partout l'élendart , dans les discours publics,
dans les entre liens particuliers , dans les tribunaux
de la pénitence , dans les ouvrages de piété : voilà
les beaux dehors et les spécieuses apparences dont
une infmité d'ames , ou simples , ou prévenues , se
laissent fasciner les yeux. Mais quand, moins cré-
dule et moins facile à confondre les apparences avec
la vérité , on vient à percer au travers de ces dehors ;
et que , prenant la règle de Jésus-Christ , on juge
des paroles par les oeuvres : A fructibus eorum cog-
noscetis cos (2) ; que trouve-t- on ? des gens sévères ,
ou réputés tels , mais en même temps bien pourvus
de toutes choses, et ayant grand soin de l'être; des
gens sévères , mais en même temps répandas dans
le monde, et dans le plus beau monde, pour en
goûter tous les agrémens ; des gens sévères , mais
n'étant toutefois ennemis ni des diverlissemens pro-
fanes , ni des conversations plaisantes et enjouées ,
ni des bons repas ; disons en deux mots, des gens
de la dernière sévérité dans leurs leçons , mais de
la dernière indulgence dans leurs exemples; anges
dans leurs maximes , mais hommes , et très-hommes
dans leur conduite. Ce n'est pas qu'ils ne veuillent
que cette sévérité qu'ils prêchent avec tant d'em-
phase , soit mise en pratique, mais par d'autres, et
non par eux : comme maîtres et comme docteurs ,
(1) MatlU. i3. — (2) MaUb. 7.
8o SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST.
ils s'en liennent à rinstruciion , et se déchargent sur
leurs disciples de l'exécution.
Ah ! mes chers auditeurs , ne nous trompons point ,
et mettons-nous bien en garde contre les artifices
et les prestiges de notre chair ; tout animale et toute
matérielle qu'elle est , il n'est rien de plus subtil et
de plus adroit à défendre ses intérêts ; ne perdons
jamais de vue le grand modèle que nous propose notre
mystère , et faisons à notre égard ce que fil Pilale à
l'égard des Juifs, lorsqu'après la flagellation de Jésus-
Christ, il le leur présenta dans l'étal le plus pitoyable ,
et qu'il dit : Voilà l'homme : Ecce homo (i) ; disons-
le-nous à nous-mêmes en le contemplant : Voilà
l'homme , et voilà le Dieu de mon salut ; voilà par
cil il m'a sauvé et par oi!i je me sauverai. Les Juifs,
en le voyant, n'en devinrent que plus endurcis; mais
je puis me promettre que nous en serons touchés , .
que nous nous sentirons animés d'une ardeur et d'une
résolution toute nouvelle , pour ruiner en nous l'em-
pire de la chair, afin de ne plus vivre désormais que
de cet esprit de grâce qui nous élèvera à Dieu, et
qui , par les saintes rigueurs de la mortification évan-
gélique, nous conduira à la béatitude éternelle , que
je vous souhaile , etc.
(i) Joan. 19.
EXHORTATION
EXHORTATION
SUR LE
COURONNEMENT DE JÉSUS-CHRIST.
Tanc milites Praesidis suscipîentes Jesum in praetorium ,
congregaverunt ad eum aniversaiu cohortem : et exuentes
eum , clilamidem coccineara circumdederant ei : et p)ec-
tentes coronam de spinis , posueruat super caput ejus , et
aruDdineru in dextei^a ejus.
Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus dans
le prétoire , rassemblèrent autour de lui toute la cohorte ; et
après Vai?oîr dépouillé ^ ils le couvrirent d'un manteau de
pourpre : puis faisant une couronne d'épines , ils la lui mirent
sur la fête. Ils lui mirent aussi un roseau à la main droite. Ea
saint Matthieu , chap. 27.
JN'ÉTOIT-CE donc pas assez de tant d'outrages déjà
faits au Fils de Dieu ? et puisqu'il étoit enfin con-
damné à mourir , falloit-il ajouter à l'injustice et à
la rigueur de cet arrêt, de si amères insultes et de
si barbares cruautés? Il semble, dit saint Glirysos-
tôme , que tout l'enfer en cette triste journée fut
déchaîné , et eût donné le signal pour soulever tout
le monde contre Jésus-Christ. Car ce ne sont plus
même les Juifs , ce ne sont plus les princesdes prêtres,
ce ne sont plus les scribes et les pharisiens, qui pou-
voienl avoir des raisons cachées et des sujets parti-
culiers de haine contre ce divin Sauveur; ce ne sont
plus là , dis-je , ceux qui le persécutent ; mais ce sojut
TOME IX. (j
82 SUR LE COURONNEMEKi'
les soldats de Pilale , ce sont des gentils et des étran-
gers, qui en font leur jouet, et qui le préparent au
supplice et à l'ignominie de la croix par les plus sen-
sibles dérisions , et par toutes les inhumanités que
leur inspire une brutale férocité. Les paroles démon
texte nous les marquent en détail ; et voilà le mystère
que nous méditerons, s'il vous plaît , aujourd'hui , et
que je puis appeler le mystère de la royauté du Fils
de Dieu. Car , à bien considérer toutes les circons-
tances qui s'y rencontrent, j'y trouve tout à la fois
la royauté de ce Dieu-homme méprisée et reconnue ,
avilie et déclarée , profanée , et néanmoins établie
et solidement vérifiée. Je dis méprisée , avilie , pro-
fanée par les indignités qu'exercent contre lui les
soldats : mais je dis en même temps reconnue , établie,
et solidement vérifiée par une conduite supérieure et
une secrète disposition de la Providence , qui se sert
pour cela de l'insolence même des soldats et de leur
impiété. L'un et l'autre ne sera pas pour nous sans
instruction. En voyant la royauté de Jésus-Christ si
outrageusement méprisée , nous nous confondrons
de l'avoir tant de fois méprisé nous-mêmes , ce Roi
du ciel et de la terre ; et en la voyant si justement
reconnue et si solidement vérifiée, nous apprendrons
à quoi nous la devons nous-mêmes reconnoîlre , et
en quoi nous la devons honorer. La suite vous déve-
loppera ces doux pensées, qui comprennent tout le
sujet et tout le partage de celte exhortation.
1
DE jf sus-cîuusr. 83
PREMJÈRE PARTIE.
Jamais la barbarie fut-elle plus ingénieuse qne
dans la passion de Jésus-Christ, à salisfaire sou
aveugle fureur ? et quelles lois si sévères ont jamais
produit aucun exemple d'un supplice pareil à celui
que vient d'imaginer une cohorte entière de soldats ,
etqu'ilsmetienten œuvre contre cet adorable maître?
Ils avoient entendu dire qu'il prenoit la qualité d^
roi ; et pour se jouer de celte royauté prétendue ,
selon leur sens, le dessein qu'ils forment est de hâ
en déférer , avec une espèce de cérémonie et d'appa-
reil , tous les honneurs , et d'observer à son égard
tout ce que l'on a coutume de pratiquer envers les
roi<. Ou le conduit encoT-e dans le prétoire de Pllate,
on lui présente un siège qui lui doit servir de trône,
on lui commande de s'asseoir, tousse rangent autour
de lui : Congregat^erunl ad eum unit^ersam cokor-
tem (i) ; et chacun témoigne son empressement pour
être admis au nombre de ses sujets.
Ce n'est pas assez : afin de lerevêùr des marques
de sa dignité , on le dépouille de ses habits collés
sur son corps , déchiré et tout ensanglanté par la
cruelle flagellation qu'il a endurée. Ou lui jette sur
les épaules un manteau de pourpre comme son man-
teau royal; on lui met un roseau à la main , qui lui
lient lieu de sceptre , et qui représente son autorité
et son pouvoir. On fait plus encore , et pour diadème
on prend une couronne d'épines qu on lui enfonce
dans la tète. De toutes les parties de ce corps sacré
(i) Matth. ay.
6.
84 SUR LE COURONNEMENT
il n'y avolt que la tête qui fiil restée saine , et qu'on
n'eût point attaquée. Aussi dans les supplices des plus
grands criminels , épargnoit-on toujours la tête ,
parce que c'est le chef où domine la raison , et où
résident les plus nobles puissances de l'ame. Mais
par rapport à Jésus-Christ , il n'y a plus de règles.
Il faut qu'il soit couronné; mais que son couronne-
ment lui coûte cher! 11 faut que ce soit un couronne-
ment de souffrances et un martyre. Les épines appli-
quées avec force , le percent de toutes parts; autant
de pointes , autant de plaies ; le sang coule tout de
nouveau , et , selon la parole du Prophète qui s'ac-
complit à la lettre , depuis la plante des pieds jus-
qu'au sommet de la tête , il n'y a plus rien en a&t
homme de douleurs qui n'ait eu sa peine et son tour-
ment : A planta pedis usquc ad verticem non est in
eo sanitas (i).
Du moins si l'on en demeuroit là ; mais tout cela
ne peut suffire à des cœurs si durs et si impitoyables.
Il faut qu on lui rende dans cet état les hommages
qui lui sont dus , c'est-à-dire , des hommages pro-
portionnés à la pourpre , au sceptre et à la couronne
qu il porte. Gomment donc l'adorent- ils? en s'hu-
miliant par raillerie devant lui, et lui disant, un
genou en terre et d'un ton moqueur : Nous vous
saluons, roi des Juifs : Ai?e^ Rex Judœoiurn (2). Quels
tributs lui payent-ils? ils lui crachent au visage , ils
le meurtrissent de soufflets, ilsluiôtentla canne qu'il
tient dans la main et lui en déchargent mille coups
sur la têle. Tout ce que je dis , c'est ce que les évan-
(i) Isaï. 1. — (vî) Matth. 27.
DE JÉSUS-CHRIST. 85
gelisies nous ont rapporté , et je n'ajoule rien au té-
moignage qu'ils ont rendu : Et expuentes in eum ,
acceperunt arundinem, etpercutiehant caput ejus ( i ).
Voilà, chrétiens, à quoi fut exposé le Roi des rois;
voilà , j'ose l'espérer de votre piété , voilà ce qui vous
touche, ce qui vous pénètre, peut-être ce qui vous
attendrit jusques aux larmes , ou ce qui vous anime
au moins de la plus juste indignation. Mais du reste ,
n'allumons point inutilement notre zèle contre les
ennemis de Jésus-Christ : reservons-Ie pour nous-
mêmes, et tournons-le contre nous-mêmes. Car n'est-
ce pas ainsi que nous avons cent fois traité ce Roi
de 1 univers , et que nous le traitons tous les jours ?
Nous le couronnons ; mais nous le couronnons d'épi-
nes ;, et d'épines mille fois plus piquantes que toutes
celles dont il fut couronné par ses bourreaux. Je
m'explique, et concevez ceci, je vous prie.
Nous sommes chrétiens ; et en qualité de chrétiens ,
nous faisons profession d'appartenir à ce Dieu sau-
veur , comme à notre Roi. Nous savons , et la foi
nous l'enseigne , que toute puissance lui a été donnée
au-dessus de toutes les nations du monde , et même
au-dessus de toute la cour céleste ; Data est mihi
omnis polestas in cœlo et in terra (2). Nous savons
qu il a été établi de son Père , pour régner , non-seu-
lement en Sion : Ego autem constitutus sum Rex ah
eo super Sion (3) ; mais pour étendre son empire
jusqu'aux extrémités de la terre : Postula à me , et
dabo tibi génies hœreditatem tuam, etpossessionem
iuam terminos terrœ (4). H est vrai qu'il dit à Filalc
(1) Matth. 27. — (2) Malth. 28. — (3) Ps. 2. — (4) Ihid.
S(] bUR Lii COURONNEMENT
cjue son royaume n'éloil point de ce monde : mais il
ne prétendoit point en cela lui fîiire entendre que
ce monde ne fût pas soumis à sa domination. 11 ne
vouloil lui dire autre chose , sinon qu'il n'étoit venu
dans le monde que pour y exercer une domination
spirituelle, et non point une domination temporelle :
car voilà le sens de ces paroles . Regnum meum non
est de hoc mundo (i ). Dominatiun qu'il na fait con-
sister que dans Tévangile qu'il nous a annoncé , que
dans la loi qu il !ious a prechée , que dans les pré-
ceptes 5 dans les conseils , dans les exemples et les
règles de conduite qu'ils nous a donnés : Ego autem
lonstiluius siim Rcx ah e,o , prœdicans prœceptum
ejus (2). Nous savons , dis-je , tout cela , mes frères;
cl prévenus de ces connoissaucesel de ces principes
de religion , nous embrassons l'évangile de cet envoyé
de Dieu , nous acceptons la loi de ce souverain légis-
lateur , nous recevons sa morale, et nous révérons,
ce semble , ses préceptes et ses maximes ; nous allons
àses autels lui <!iîrir notre cuhe,et nous nous pros-
ternons en sa présence pour l'adorer. Ainsi , pour
«l'exprimer de la sorte, le voilà proclamé Roi par
notre bouche, et couronné de nos propres mains: Et
cœperunt salutam eum : A^^e , Rex (3).
Mais cette couronne que nous lui présentons , de
quelles épines n'est - elle pas mêlée , ou plutôt de
quelles épines n'est-elle pas toute composée ? Car,
ne nous trompons point , mes chers auditeurs , et
ne nous arrêtons point à de spécieuses démonstra-
tions. Quand en même temps que nous couronnons
(0 Joan. iS. — (2) Ps. 2. — (5) Marc. i5.
DK JÉSLS-CIIUIS r. 1^7
Jesus-Chrisl , nous le renom mus du reste dans loule
la conduite de notre vie ; quand après lui avoir rendu
devant un autel ou au pied d'un oratoire , je ne sais
quel culte d'un moment et de pure cérémonie, nous
agissons ensuite d'une manière toute contraire à
l'évangile qu'il nous a prêché ; que nous violons
impunément et habituellement la loi qu'il nous a
annoncée ; que nous suivons dans la pratique une
toute autre morale que celle qu'il nous a enseignée;
que nous abandonnons les règles, les maximes, les
principes qu'il nous a tracés ; que nous traitons même
de foiblesse , et nous tournons en raillerie la fidélité
de quelques âmes chrétiennes qui refusent de s'en
départir , et font une profession ouverte de s'y con-
former ; quand nous ne prenons pour guides dans
toutes nos démarches que le monde , que notre am-
bition , que notre plaisir , que notre intérêt , que
nos ressentimens , que nos passions et tous nos désirs
déréglés ; encore une fois , quand nous nous décla-
rons ses sujets , et que néanmoins nous en usons de
la sorte et nous nous comportons en mondains et
en païens, n'est-ce pas le couronner d'épines? et
ne peut-on pas alors dire de nous ce que le texte
sacré nous rapporte des soldats : Et plectentes co-
ronam de spinis , posuerunt super caput ejus (i)?
Car jamais les épines qui lui percèrent la tête , lui ^
furent-elles plus douloureuses et plus sensibles, que
tant de désordres , que tant d'injustices , que tant
de vengeances , que tant de médisances , que tant
d'impiétés , que tant d'excès et de débauches , où
(i)MaUh.27.
(58 SUR LE COURONNEMENT
ions les jours l'on se porte jusque dans le chrislia-
nisme , qui est proprement son royaume ? Est- ce
donc là le tribut que nous lui payons? Les rois , dit
saint Bernard, se font des couronnes de ce qui leur
est offert par les peuples qui leur sont soumis ; et
comme l'or est le tribut qu'ils exigent de leurs
sujets , de là vient aussi qu'ils ont des couronnes
d'or : mais que reçoit de nous notre Dieu , et que
lui produisons - nous autre chose que des épines ,
c'est-à-dire , que des négligences et des lâchetés ,
que des imperfections et des infidélités , que des
habitudes vicieuses , que des attaches criminelles ?
Tellement que notre ame est comme ce champ , ou
comme celte vigne dont a parlé le Sage , lorsqu'il
disoit : J'ai passé par le champ du paresseux , et j'ai
considéré la vigne de l'insensé : Per agrum Jiominis
pigri transivi , et per vineam viri stulti (i) ; Mais
qu'y ai-je aperçu? tout éioil plein d'orties, et toute
la surface étoit couverte d épines : Et ecce totum
reple^erant uriicœ , et opcruerant superjiciem ejus
spinœ (2).
Il ne peut s'en taire , ce Roi digne de toutes nos
adorations et de tout notre amour , mais dont nous
profanons si indignement la souveraine majesté , et
à qui nous causons tous les jours de si vives douleurs.
Il nous adresse sur cela ses plaintes , et sa grâce nous
les fait entendre au fond du cœur. Mais où tombe
sa parole ? comme ce bon grain de l'évangile , elle
tombe au milieu des épines : Et aliud cecidit inter ;
spinas (3) ; c'est- à- dire , qu'elle tombe dans des
(1) Proy. 24. — (3) Jhld. — (3) Luc. 8.
DE JÉSUS-CHRIST. 89
cœurs sensuels et loul charnels , dans des coeurs
vains et enflés d'orgueil , dans des cœurs possédés
du monde et de ses biens périssables , dans des
cœurs corrompus. Ces épines croissent toujours ,
elles s'étendent, elles se midtiplient, jusqu'à ce
qu'elles viennent à étouffer tous les sentiniens de
la grâce du Seigneur , et qu'elles arrêtent toute la
vertu de sa divine parole : Et simul exortœ spinœ
sujfocai^erunt illud (i).
Ce n'est pas tout , reprend saint Bernard , et nous
déshonorons encore autrement la royauté du Fils de
Dieu. Outre les épines dont nous le couronnons ,
nous ne lui faisons porter pour sceptre qu'un ro-
seau : comment cela ? par nos inconstances et nos
légèretés perpétuelles en tout ce qui concerne son
service. Aujourd hui nous sommes à lui , et demain
nous n'y sommes plus. Aujourd'hui nous nous ran-
geons sous son obéissance pour exécuter fidèlement
ses ordres , et demain nous les transgressons. Au-
jourd'hui nous lui jurons un attachement inviolable ,
et demain nous secouons le joug et nous nous révol-
tons. Tantôt pour Dieu , et tantôt pour le monde ;
tantôt dans l'ardeur d'une dévotion tendre et atTec-
tueuse , et tantôt dans le relâchement d'une vie tiède
et inutile. Or tout, cela qu'est-ce autre chose que
lui mettre un roseau dans la main pour nous gou-
verner ? Je veux dire , que c'est ne lui donner sur
nous qu'un empire passager , sans solidité et sans
consistance.
Car son empire est dans nous-mêmes et au milieu
(1) Luc. 8.
90 SUft LE COURONNEMENT
de nous-mêmes : Regnum Dci intra vos est (i); et
quelque absolu qu'il soit , 11 ne subsiste ( ne vous
oilensez pas de celle proposlllon , je l'expliquerai),
il ne subsiste qu'aulanl que nous le voulons, et que
nous nous y soumellons. Si nous le voulons tou-
jours , et si nous nous y soumellons loujours , il
durera loujours : mais si nous ne le voulons , el si
nous ne nous y soumellons que par intervalles , ce
ne sera plus un empire stable el permanent. Ce n'est
pas que Jésus-Christ , vrai Dieu comme il est vrai
homme , n'ait sur nous un empire indépendant de
nous , un empire inaliénable , immuable , éternel ,
un empire que nous ne pouvons troubler , parce
qu'il est au - dessus de tous nos caprices et de tous
nos changemens. Mais outre ce premier empire ,
cet empire essentiel et nécessaire , il y en a un que
nous pouvons lui donner ou lui refuser , parce qu'il
i'a fait dépendre de nous-mêmes et de notre volonté.
Ainsi, que nous lui soyons volontairement el llbrt-
ment soumis comme à notre Roi ; que volontairement
et de gré nous nous attachions à lui , nous observions
ses commandemens , nous lui rendions tous les
devoirs que nous prescrit la religion , voilà l'empire
que nous pouvons lui ôter. Je ne dis pas que nous
pouvons lui en ôter le droit , mais l'eiTet , puisqu'il
nous a laissé notre libre arbitre pour demeurer dans
la sujétion qui lui est due, et pour satisfaire à tout
ce qu'elle nous impose , ou pour nous en retirer
malgré toutes nos obligations , el pour vivre selon
nos appétits et nos aveugles convoitises.
(i)L»c. 17.
DE JÉSUS-CHRIST. 91
Or , c'est de cet empire , dont il est néanmoins
si jalonx , que nous faisons comme un roseau qui
plie au moindre souffle , et qui tourne de tous les
côtés. Que ne iui disons-nous point à certains jours
et à certaines heures , oii l'esprit divin se commu-
nique plus abondamment à nous , et nous touche
intérieurement ? De quels regrets sommes - nous
pénétrés à la vue de nos égaremens, et que ne pro-
posons - nous point pour l'avenir ? Quelles résolu-
tions , quels sermens de ne nous détacher jamais de
ses intérêts , et de garder de ponit en point toute
sa loi? Piien donc , à ce qu'il semble , rien alors de
mieux établi que son empire. Mais le voici bientôt
détruit : il ne faut pour cela qu'une occasion qui se^
présente , qu'un exemple qui attire, qu'une difficulté
qui naît , qu'un respect humain qui arrête , qu'un
dégoût naturel qui survient , qu'une passion qui se
réveille. On reprend ses premières voies , on se
rengage dans ses mêmes habitudes , on oublie toutes
ses promesses , on quitte toutes ses bonnes pra-
tiques ; on change de maître , et de l'empire de
Jésus-Christ , on retourne sous la domination et la
tyrannie de ses inclinations vicieuses. Peut-être en
revient - on encore , mais pour y rentrer tout de
nouveau. Ce ne sont que vicissitudes , que variations,
et le plus fragile roseau n'est pas sujet à plus de
mouvemens opposés , ni à plus de dispositions toutes
diirérenles.
Cependant , mes frères , l'iniquité se soutient
jusqu'au bout ; et si les soldats couvrent enfin par
déiibioii le Suu\ eur du monde d' une robe de pourpre ,
92 SUR LE COURONNEMENT
cela même , par rapport à nous , renferme un mys-
tère bien étrange. Je dis im mystère véritable , et
que le Saint-Esprit , selon la remarque des Pères ,
a eu expressément intention de nous déclarer. Car,
ce n'est pas sans raison, dit saint Augustin, que le
prophète Isaïe , s'adressant à la personne du Sau-
veur , lui demande l'intelligence de ce mystère , et
qu'il veut apprendre de lui ce que signifie celte
pourpre : Quare ergb ruhrum est indumentum tuum ,
et V estiment a tua sicut calcantium in torculari{y)'^.
Hé , Seigneur , pourquoi votre robe est-elle toute
rouge? et pourquoi vos vêlemens sont -ils comme
les habits de ceux qui foulent le vin dans le pres-
soir ? Le voulez- vous savoir, chrétiens? la chose
vous touche aussi bien que moi. Ecoulez ce que ce
Sauveur lui-même répond à son prophète : Aspersus
est sanguis eorum super vestimenta mea (2) ; Leur
sang a rejailli sur moi , et toute ma robe en a été
tachée. Comme s'il disoit : Ce sont les déréglemens
de mon peuple qui m'ont fait rougir , et c'est de
quoi je rougis encore tous les jours. La honte en
est retombée sur moi ; et ne pouvant faire nulle im-
pression sur ma divinité , elle s'est attachée à l'hu-
manité dont je me suis revêtu. Dans la splendeur
de ma gloire , mes habits étoient aussi blancs que la
neige ; mais depuis que je me suis réduit sous une
forme humaine , ils sont devenus rouges comme
l'écarlate , parce que je me suis vu chargé de toutes
les abominations du monde.
Quel reproche, mes frères, et quel sujet de con-
(1) Isaï. 63. — (2) Ihid.
DE JÉSUS-CHRIST, 98
fusion pour nous-mêmes ! Car la confusion de notre
Roi doit relomber sur nous-mêmes, et doit encore
de plus servir un jour à notre jugement et à notre
condamnation. Il aura son temps pour venger l'hon-
neur de sa royauté flétrie et profanée. Tout l'univers
alors s'humiliera devant lui ; tous les rois de la terre
déposeront à ses pieds leurs couronnes ; il n'y aura
plus là d'autre roi que ce Roi de gloire ; et de quelle
frayeur serons-nous saisis , quand nous le verrons
assis sur son trône, armé du glaive de sa justice et
couronné de tout l'éclat de sa divine et suprême
grandeur ! C'est à ce dernier jour qu'il fera le ter-
rible discernement de ceux qui l'auront honoré , et
de ceux qui l'auront méprisé ; qu'il mettra les uns
à sa droite comme ses prédestinés et ses élus, et les
autres à sa gauche comme des rebelles et des ré-
prouvés; qu'il dira aux uns, en les appelant à lui :
Venez , possédez mon royaume , vous qui m'avez
servi comme votre maître , et qui m'avez obéi comme
à votre Roi : Tune dicet Rex his qui à dexiris erunt:
Venite i possidetc paratum çobis regnum (1); et
qu'il dira aux autres , en les rejetant : Allez , et reti-
rez-vous de moi; vous n'avez point été mon peuple,
et vous n'avez point voulu vivre dans ma dépen-
dance ; je ne sais qui vous êtes, et je vous livre à
ces puissances de ténèbres qui vous ont si long-
temps dominés , et qui vous attendent pour vous
faire part de leur sort , et de leur malheur éternel :
Tune die et et his qui à sinistris erunt : Discedite
(i) Mattb. 25.
94 SUR LE COURONNEMENT
à me in igncm œiernum , ijui paraius est diabolo et
ange lis ejus (i).
Ah ! chrétiens , que ferons-nous lorsqu'il nous
frappera de ce redoutable anatheme? En vain nous
commencerons à craindre et à révérer son souvemin
pouvoir ; en vain nous lui crierons mille fois : Sei-
gneur , Seigneur: Tune respondehunt ei , Domine (2);
en vain prosternés devant son tribunal , nous lui di-
rons : Roi immortel , Roi de tous les siècles , que
toute louange, que toute gloire vous soit reudue :
Rf^gi seculorum immortali honor et gloria (3) ; ce
ne sera plus qu'un culte forcé et contraint , et il de-
mandoit un culte de piété et d'amour; ce ne seront
plus que des soumissions d'esclaves , et il vouloil
une obéissance d'enfans. Or , il n'y a que les enfans
qui trouveront place dans son royaume , et les esclaves
en seront éternellement banuis. Ce n'est pas qu'il
ne retienne toujours sur ces malheureux son empire
naturel; car c'est à lui que son Père a dit ; Régnez
au milieu même de vos ennemis : Dominare in mo
dio inimicorum tuorum (4); mais comment? pour
les gouverner avec un sceptre de fer, et pour leur
faire sentir tout le poids de vos justes vengeances :
Reges eos in ^irgaferrea (5). Je vais trop loin, mes
chers auditeurs, et revenons. Comme il n'y a point
de mystère où la royauté de Jésus-Christ ait été plus
avilie et plus outragée que dans son couronnement,
je prétends d ailleurs, qu'il n'y en a point où elle ait
été plus solidement établie et plus justement vérifiée;
c'est le sujet de la seconde partie.
(1) Matth. 25— (a) Ihid.—{Z) 1. Tim. 1.— (4) Ps. 109— (5) Psal.î-
DE JESUS-CHKIST. 9;>
DEUXIÈME PARTIE.
C'est le caractère particulier de la royauté de Jé-
sus-Christ , d'avoir été reconnue au milieu même
des opprobres et jusque dans le comble de l'humi-
liation. Au Calvaire et sur la croix , entre deux vo-
leurs condamnés au même supplice que lui et mou-
rant avec lui, il fut déclaré Roi; et malgré toutes
les oppositions de la synagogue , lécriteau qu'ori
mit au-dessus de sa tête en le crucifiant, portoit ces
mots : Jésus de Nazareth , Roi des Juifs (i). Il
est étonnant , chrétiens , que Pilate , après avoir
accordé si lâchement aux Juifs tout ce qu'ils lui
avoient demandé touchant la personne du Sauveur ,
jusqu'à le sacrifier à leur haine, ne voulut néanmoins
jamais les entendre, ni rien relâcher, quand ils lui
proposèrent d'effacer ces quatre paroles, ou d'y faire
au moins quelque changement. Quelque méconten-
tement qu'ils pussent lui en témoigner , quelques
instances qu'ils lui fissent, tous leurs efforts et toutes
leurs remontrances furent inutiles. Non , leur ré-
pond-il avec une fermeté inébranlable , il n'y a rien
là à réformer : ce que j'ai écrit , est écrit : Quod
scripsi^ scripsi (2). Pourquoi cela , et d'où lui ve-
noit sur ce point une telle résolution ? n'en soyons
point surpris , dit saint Chrysostôme : c'est qu'il
agissoit alors par le mouvement de l'esprit de Dieu
qui le conduisoit : et comme Caïphe, tout méchant
et tout injuste qu'il étoit, ave il prophétisé par l'ins-
piration divine, sur la mort de Jésus-Christ; aussi
(i) Joan. it). — fa) Ihiiî.
96 SUR LK COURONNEMENT
Pilaie , quoique païen, fui l'organe dont Dieu se
servit pour relever solennellement et autlienllque-
menl la royauté de ce Messie. Jésus-Christ parhtnt
de hii-meme, avoit dit hautement : Je suis Roi; et
les Juifs soulenoienl opiniâtrement qu'il ne l'éioit
pas. 11 falloit un juge qui terminât ce différend, et
un juge désintéressé. Pilaie prononce; et après avoir
ouï les parties, et mûrement examiné le fait, lui
qui éioit étranger et romain , il décide h l'avantage
du Fils de Dieu , et le reconnoîl Pvoi : Jésus Naza-
renus Hex (i).
Mais que fais-je , chrétiens? n'allons pas si loin :
les soldais en le couronnant, ne commencent-ils pas
dès-lors à le reconnoilre pour ce qu'il est? et tout
ignominieux que paroît ce couronnement , n'éioit-
ce pas 5 selon les vues du ciel , une disposition se-
crète au jugement que devoit rendre Pilate ? ce
n'étoit pas là l'intention de cette brutale et insolente
milice; mais , remarque saint Ambroise , contre leur
intention , ils contribuoient , sans le vouloir et sans
le savoir , à l'accomplissement des desseins de Dieu.
Dieu vouloit que son Fils fût salué comme Fxoi , fût
couronné comme vainqueur, fût adoré comme Sei-
gneur et comme Dieu. Or voilà justement ce (jui
s'exécute ; et quoique ce ne fût pour ces soldats
qu'un divertissement et qu'un jeu, c'étoit, pour la
providence et la sagesse éternelle qui l'avoit réglé de
la sorte , un effet réel et une vérité : Et si corde non
credunt , Chrîslo tamen suus non dcfuit honor ,
ijui salutatur ut Rex , coronatur ut nclor , Dcus et
(i)>^oan. ig.
Dominus
DE JÉSUS-CHRIST. 97
Dominus adoratur\ mystère profond et admirable,
mes chers auditeurs ! mystère digne de toutes nos
réflexions. Mettons-le dans un nouveau jour, et tâ-
chons à en découvrir toutes les merveilles.
Car ce qu'il y a , ce me semble , de plus singulier ,
c'est que les mêmes choses par oii les persécuteurs
de notre divin maître croyoient le déshonorer , ont
été les marques les plus naturelles de sa souverai-
neté , et ont servi à nous en donner 1 idée la plus
convenable. Prenez garde, ils l'ont couronné d épi-
nes : à qui cette couronne pouvoit-elle mieux con-
venir, qu'à celui qui devoit être surtout le Roi des
araes souffrantes, et qui ne vouloit à sa suite que des
sujets préparés à la douleur, aux persécutions, au
martyre ? une couronne de fleurs lui eût-elle été
propre , et ces épines n'exprimoient-elles pas le vrai
caractère de sa dignité royale? En effet, chrétiens,
c'est cette couronne d'épines que toute la terre a
révérée ; c'est pour cette couronne d'épines que les
princes et les plus grands monarques ont témoigné
tant de zélé et tant de piété , armant des flottes en-
tières , passant les mers , s'exposant à mille périls ,
et regardant comme une précieuse conquête de l'en-
lever à des peuples infidèles ; c'est cette couronne
d'épines qu'ils ont rapportée dans leurs Etats , et
qu'ils y ont conservée comme le plus riclie trésor;
c'est cette couronne d'épines qui a fait les délices
des saints, et toute leur gloire.
Quand le Sauveur des hommes se présenta à la
bienheureuse Catherine de Sienne , avec deux cou-
ronnes à la main, l'une d'épines , et l'autre de roses,
TOME IX. 7
98 SUli LE COURONNEMENT
et qu'il lui en laissa le choix, délibéra- 1- elle un
moment? Avec quelle ardeur et quelle tendresse,
avec quels transports de joie prit-elle les épines et
rejeta-i-elle les roses ! pourquoi? parce qu'elle savoit
à quel Roi elle s'étoit dévouée; que ce n'éloit point
un Roi de plaisir , mais un Roi de souffrance ; que
dans sa cour il ne permettoii ni délicatesses, ni dou-
ceurs humaines, ni commodités de la vie. D'oii elle
concluoit que, s'éiant toute consacrée à son service ,
elle ne devoit point souhaiter d'autre partage que
les affliclions et les épines les plus aiguës. Nous n'en
demanderons point. d'autre nous-mêmes, dès que
nous serons remplis du même esprit que cette fidèle
épouse de Jésus-Christ , ou , pour mieux dire , dès
que nous serons remplis conmie elle du véritable
esprit de la religion que nous professons.
Cependant, mes frères, à ce Roi couronné d'épi-
nes, il falloit un sceplre, et les soldats y pourvoient.
Le sceptre répond parfaitement à la couronne : car
c'est un roseau qu'ils lui mettent dans la main. Or,
selon la belle observation de saint Augustin , pou-
voient-ils mieux représenter la nature de son pou-
voir, qui n'a point éclaté par la force ni par la vio-
lence , mais par la foiblesse même et par l'infirmité?
Les rois de la terre ont besoin de troupes , de lé-
gions , de corps d'armées , pour dompter leurs enne-
mis , et pour maintenir leurs sujets dans le devoir et
l'obéissance ; ils portent le sceplre , et ce sceptre ,
disoil un ancien, est comme une main empruntée (i),
pour signifier que , si d eux-mêmes ils n'ont pas le
(i) J/anus altéra regain.
DE JÉSUS-CHRIST. 99
bras assez fort, ils ont de quoi l'aflermir et ie roidir,
quand ils voudront l'étendre sur la tête des rebelles.
Mais au Roi que nous adorons , il ne faut , de la part
des hommes, ni appui, ni secours. A le considérer
selon le monde , on diroit qu'il n'est rien de plus
foible , et qu'il n'a ni puissance , ni vertu ; c'est un
Roi pauvre , un Roi humble et petit , un Roi sans
éclat , sans pompe , sans munitions , sans armes ; mais
comme il est le bras de Dieu , rien de tout cela ne
lui est nécessaire ; et sans emprunter sa force d'ail-
leurs, il la trouve dans lui-même : de sorte qu'avec
les moyens les plus impuissans , il peut tout et il vient
à bout de tout. Pour opérer les plus grands miracles,
un roseau lui a suffi; avec ce roseau , qui fut, selon
la remarque de saint Athannse, le symbole de la
croix , il a subjugué plus de nations que les plus
fameux conquérans ; avec ce roseau , il a confondu
les démons et mis toutes les puissances infernales en
déroule; avec ce roseau , il a établi son royaume,
qui est son Eglise; il l'a élevée sur les ruines de Tin-
iidélité, et répandue jusqu'aux extrémités du monde;
avec ce roseau, il a brisé l'orgueil des potentats qui
s'opposoient à sa sainte loi, il a dissipé tous leurs
projets , renversé toutes leurs entreprises , et les a
réduits eux-mêmes sous son empire. O prodige le
plus merveilleux ! ô foiblesse toute puissante !
Sur quoi saint Bernard entroil dans un sentiment
bien affectueux et bien touchant : Ah ! Seigneur,
s'écrioit-il , en s'adressant à Jésus -Christ même ,
puisque les choses les plus foibles acquièrent dans
votre main tant de pouvoir et tant de force , et qu'un
7-
100 SUB LE COURONNEMENT
roseau y a éié comme un sceptre et une verge de
fer pour régir les peuples, prenez mon cœur; ce
n'est qu'un roseau fragile , qu'un roseau creux et vide
de tout bien , vide de charité , vide de dévotion et de
piété , vide de bonnes œuvres et de mérites ; qu'un
roseau flexible et mobile , que son extrême légèreté
fait tourner à tout vent, et que la moindre impres-
sion est capable d'ébranler : mais du moment qu'il
sera entre vos mains, vous le remplirez de votre
grâce et de la force de votre divin Esprit ; vous en
ferez un cœur généreux , un cœur ferme , un cœur
ardent et fervent , un cœur prêt à surmonter toutes
les difficultés , et à vaincre , par une persévérance
infatigable, tous les obstacles. Ainsi parloil ce Père;
et ne nous persuadons pas , au reste , que ce roseau
donné à Jésus-Christ , en forme de sceptre , fût de
l'invention des soldats; il fut du choix même du Fils
de Dieu , qui, selon le témoignage du grand Apôtre ,
a toujours pris ce qu'il y avoit de plus infirme et de
plus petit dans le monde pour abattre les forts; ce
qu'il y avoit de plus vil et de plus bas , pour humilier
les grandeurs; ce qu'il y avoit de plus méprisable ou
ce qui le paroissoit; en un mot, ce qui n'étoit rien,
pour Confondre tout le faste humain et pour anéantir
toute puissance mortelle : Infirma mundi elegit
Dcus , ut confundat fortia ; et ignohilia mundi et
contemptihilia elegit Deus , et ea quœ non sunt , ut
ea quœ sunt destrueret (i).
Ce n'est pas non plus sans mystère qu'on le cou-
vre enfm d'un manteau de pourpre, et il n'est pas
(i)i.Cor. I.
DE JÉSUS-CHRIST, lOl
difficile d'en apercevoir d'abord toute la convenance :
caréîoil-ilunecouleurplus sorlableàiinRoiqiii devoit
former son royaume sur la terre ^ et qui devoit l'am-
plifier par l'effusion de son sang? Ah ! il devoit être
le prince et le Roi des martyrs; il devoit leur don-
ner le signal de ces guerres sanglantes où leurs corps
seroienl livrés à tous les tourmens , où ils seroient
brisés, déchirés, immolés comme des victimes; et
quel autre signal eût été plus propre à leur annoncer
de tels combats et à les animer, que la pourpre dont
il est revêtu? La pourpre fut toujours employée à
l'investiture des rois ; mais jamais roi eût-il droit ,
comme le Sauveur , de la porter , puisque jamais roi
ne fut consacré comme lui , ni ne reçut l'onciion
royale dans son sang? Ce Roi de nos coeurs, belles
paroles de saint Ambroise, ce Roi de nos coeurs se
montre à nous sous la pourpre et sous l'écarlate ,
pour nous désigner les victoires et les triomphes du
martyre : Désignons mariyrum palmas y et regiœ
potesiatis insignia ; il veut nous faire entendre de
quel sang son Eglise seroit un jour toute empour-
prée; il veut nous faire connoîlre sur quoi son
royaume sera fondé, à quel prix il le doit acheter,
et que c'est par le sacrifice de sa vie et par toutes les
douleurs de sa passion qu'il le doit conquérir : Quod
caro ejusfusum pro toto ierrarum orhe sanguinem
esset susceptura pro nohis , et passio regnum pari-
iura de nohis,
La pourpre des Césars étoit teinte de sang, dit
saint Jérôme, mais du sang des hommes, qu'ils avoient
versé , et souvent avec autant d'injustice que de
I02 SUR LE COURONNEMENT
fureur; si elle éclatoit, c'éloit du feu brûlant de leur
ambition ; et si elle rongissoit , c éloil bien moins de
sa propre couleur que de leurs vices. Leur pourpre
les faisoit donc redouter, poursuit ce saint docteur;
mais la pourpre de Jésus-Christ nous la fait égale-
ment respecter et aimer : car qui ne l'aimeroil pas,
voyant dans cette pourpre , avec les marques de
sa royauté , les plus sensibles témoignages de sa
charité ?
Il n'y a dans tout cet appareil qu'une circonstance,
qui ne semble pas pouvoir s'accorder avec la majesté
souveraine : ce sont les injures qu'il reçoit , les blas-
phèmes que profèrent contre lui les soldats , les re-
proches , les malédictions, les coups dont ils l'acca-
blent. Quels hommages en effet pour un roi ! Je me
trompe , chrétiens , et saint Cyrille de Jérusalem cor-
rige sur ce point mon erreur : c'est dans la douzième
de ses catéchèses. Il prétend , et avec raison , que
ces hommages, quelque indignes qu'ils paroissent,
n'ont rien eu que de très-conforme à la mission du
Sauveur et à sa qualité de roi. Si son royaume, dit-
il, eût été comme les autres, un royaume temporel,
il faut avouer qu'il n'y eût eu entre sa royauté et de
pareils trailemens, nulle proportion : mais souve-
nons-nous , mes frères , ajoute ce saint évêque , et
n'oublions jamais , que le royaume de notre maîîre
ne consiste pas dans les honneurs mondains, ou plu-
tôt, souvenons-nous que ce royaume de Jésus-Christ
consiste expressément dans le mépris de tous les
honneurs du monde; que c'en est là une des lois
fondamentales, que c'en est une des maximes les
DE JLSUS-CHRIST. I03
plus essentielles. Or, un Fvul qui venoil ériger en
maxime et en loi le mépris des honneurs, pouvoil-
il être mieux reconnu que par les alFronls el les op-
probres ? Voilà donc encore une fois l.i royauté du
Fils de Dieu déclarée, publiée, manifestée dans toute
la manière qu'elle devoil l'être; et malgré la mali-
gnité des Juifs, voilà les vues du ciel suivies avec
loute l'exactitude possible, et ses ordres pleinement
accomplis.
De là même , chrétiens, devons-nous conclure ce
que nous sommes, à qui nous sommes , pourquoi
nous y sommes , et ce que nous devons enfin deve-
nir, selon le caractère que nous portons et selon les
sacrés rapports que nous avons, en qualité de chré-
tiens, avec Jésus-Christ. Appliquez- vous , s'il vous
plaît, à celle importante morale; c'est tout le fruit
de cette seconde partie. Nous sommes les sujets d'un
Roi couronné d'épines ; nous appartenons à un Roi
de souffrances, à un Roi d'abjection et d'humilia-
tion ; nous ne sommes à lui que pour vivre comme
lui, que pour être animés du même esprit que lui ,
que pour nous rendre ses imitateurs, comme nous
nous déclarons ses disciples el ses sectateurs. Vérités
universellement reconnues dans le christianisme ,
mais bien peu suivies dans la pratique , et même ,
si j'ose le dire , généralement abandonnées el dé-
menties.
Carde cesprincipes, que s'ensuil-il? Ah! mes frères,
que n'en avons-nous mieux compris jusqu'à présent
les conséquences, ou du moins que ne commençons-
nous à les bien comprendre, et à y conformer dé-
104 SUR LE COURONNEMENT
sormais tous nos senlimens et toute notre conduite !
Prenez garde : nous sommes les sujets d'un Pioi cou*
ronné d'épines; nous ne devons donc plus tant re-
chercher les douceurs et les délices de la vie. Car
servir un Roi qui n'a que des épines pour couronne,
et vouloir se couronner de roses , n'est-ce pas une
contradiction? Tel est néanmoins le désordre le plus
commun : et quel autre langage est plus ordinaire
dans le monde, je dis dans le monde, même pré-
tendu chrétien, que celui de ces impies, qui se di-
sent les uns aux autres chez le Sage : Venite etfrua-
mur bonis quœ sunt (i) ; Divertissons-nous , et
jouissons des biens que nous avons : Coronemus nos
rosis (2); Faisons-nous des couronnes de fleurs, et
des fleurs les plus agréables et les plus douces : Uhi~
que reJinquamus signa lœtitiœ (3) ; Que la joie nous
accompagne en tous lieux, et laissons-en partout des
marques : Quoniam hœc est pars nostra , et hœc
est sors (4) ; Car voilà quel doit être notre partage
€t noire sort, voilà quelle doit être notre vie.
Il est vrai néanmoins que celte vie molle et déli-
cieuse n'est pas la vie de tous les gens du monde , et
qu'il s'en faut bien même qu'elle ne le soit. Mais si
ce n'est pas là leur vie en effet, ce l'est au moins en
désir. Ou y aspire sans cesse , à cette vie aisée et
commode ; on se la propose comme la fin de ses
travaux ; on y fait consister le bonheur et la sa-
gesse ; on envie la destinée de ceux qui en goûtent
la tranquillité, et l'on se plaint de ne pouvoir trou-
ver dans sa condition cette félicité temporelle :
(e) Sap. 2. -- (2) Ihid. — (3) Ibid. —(4) Ibid.
DE JÉSUS-CHRIST. Io5
comme si c'éloit un malheur à des sujets de n'être
pas mieux traités que leur Roi , et qu'au lieu des
épines qu'il a portées et consacrées, il ne dût leur
fournir dans son service que des plaisirs.
Nous appartenons à un Roi de souffrances : nous
ne pouvons donc participer aux avantages et aux pré-
rogatives inestimables de sa royauté , qu'autant que
nous participerons à ses douleurs. C'est en cette vue
que les saints ont témoigné tant d'ardeur pour les
souffrances. Il n'est pas nécessaire qne nous les cher-
chions comme eux , ni que nous les demandions à
Dieu. Sa providence prend assez soin d'y pourvoir;
et par une miséricorde aussi favorable qu'elle nous
semble sévère et rigoureuse , il ne nous laisse point
manquer sur la terre de disgrâces et d'afllictions. Il
n'est question pour nous que d'en bien user ; telle-
ment que cette robe de pourpre dont nous consenti-
rons à être revêtus, nous soit une robe d'honneur
et un vêlement de sainteté à quoi il nous recon-
«oisse. Mais voici Terreur la plus déplorable , et c'est
celle où les disciples eux-mêmes tombèrent. Ils se
persuadoient que Jésus-Christ dans la suite seroit un
roi temporel , et que sous son règne ils n'auroient
rien à souffrir : Domine, si in tempore hoc restitues
Tegnum Israël (i)? Ainsi nous nous imaginons faus-
sement, et nous croyons, parce que nous sommes
à Dieu , que nous devons être exempts de toutes
peines et à couvert de toutes adversités. Nous nous
étonnons de voir des gens de bien affligés et sujets
(i) Acte. I.
I06 SUR LE COURONNEMENT
aux calamités humaines ; et comme ce qui nous
touche nous est encore beaucoup pUis sensible , Il
ne faut que le plus léger accident qui nous arrive ,
pour nous troubler et nous déconcerter. D'oi!i vient
cela? c'est que nous ne considérons pas que ce sont
là justement les apanages du Roi que nous servons ,
et que c'est par là qu'il nous distingue , et qu'il nous
fait entrer au nombre de ses élus.
Enfin, nous dépendons d'un Roi ignoré du monde,
abject et obscur selon le monde, regardé, si je puis
m exprimer de la sorte , comme un roseau dans le
inonde : comment donc sommes-nous si jaloux d'y
paroitre et de nous y élever? Je vous laisse, mes
frères , faire vous-mêmes celte monstrueuse opposi-
tion , d'un Roi volontairement réduit dans le dernier
mépris et dans l'humiliation la plus profonde, et
d'un vil sujet qui ne pense qu'à s'agrandir , qu'à
tenir au dessus des autres un rang qui le fasse craindre,
qui le fasse honorer, qui lui attire des respects et de
îa considération parmi les hommes. Car n'est-ce pas
là le terme où tendent tous les désirs , toutes les ré-
flexions ,. tous les projets et toutes les démarches
d'une multitude infinie de chrétiens , adorateurs d'un
Dieu abaissé , moqué , outragé ? C'est à vous , mes
chers auditeurs, à le dédommager de tant d'outrages
qu'il a reçus de ses ennemis , et qu'il a si souvent
reçus de nous-mêmes. Les Juifs n'en ont point voulu
pour leur Roi ; mais nous l'avons choisi pour le nôtre.
Allons lui offrir nos hommages , et des hommages
dignes de lui : Ihoiiimage d'une tendre compcnc-
DE JÉSUS-CHRIST. 107
lion , l'horamage d'une sainte mortification , l'hom-
mage d'une sincère humilité de cœur et d'action.
Voilà par oit il veut être honoré , et par oti nous
parviendrons à régner un jour avec lui dans la gloire ,
que je vous souhaite , etc.
EXHORTATION
SUR
JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CROIX.
Suscepcrunt autem Jesum, et edaxerant. Et bajulans sibi
crucem , exivit in euin qui dicitur Galvariae locuni.
Alor'S ils prirent Jésus , et ils remmenèrent ; et Jésus ,
cliarpé de sa croix , sortit pour aller au lieu appelé Cah'airc.
Eu saiut Jean , chap. ig.
Vous voyez, chrétiens , quel doit être aujour-
d'hui le sujet de noire entretien : Jésus-Christ sor-
tant du prétoire de Pilate, et marchant vers le Cal-
vaire chargé de sa croix. \oilà le triste objet que j'ai
à vous représenter. Après tant de scènes diiïerentes,
et toutes également lugubres , nous approchons enfin
de la funeste catastrophe d'une tragédie si sanglante.
11 faut que le sacrifice soit consommé , et que la
victime perde la vie. C'est pour cela qu'on le conduit
au Calvaire, ce Juste, ce Saint des saints, cet homme-
Dieu condamné à la mort , et qu'on lui donne môme
à porter la croix qui lui est destinée. Contemplons-le
dans cette marche , mes chers auditeurs , et suivons-
le nous-mêmes pas à pas. Que veux-je dire ? mon
dessein est de vous apprendre comment nous de-
vons nous-mêmes dans le christianisme porter la
croix , et la porter après Jésus-Christ. Car il. y a
pour nous des croix en ce monde j il y en a, vous
SUR JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CHOIX. I Og
îe savez , de toutes les sortes , et nous avons cha-
cun la nôtre. Or , il nous est d'une conséquence in-
finie de la bien porter , en la portant sur les traces
de Jésus-Christ; et c'est de quoi je vais tout ensemble
vous faire voir , et la nécessité , et la facilité. Né-
cessité de porter la croix après Jésus-Christ , ce sera
la première partie : facilité de porter la croix après
Jésus-Christ, ce sera la seconde. Que ces deux poinls
bien compris peuvent produire d'heureux effets, et
qu'ils sont capables de nous rendre tant de souf-
frances où nous sommes tous les jours exposés , et
plus salutaires qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent ,
et plus supportables ! Appliquez-vous.
PREMIÈRE PARTIE.
L'arrêt de mort étoit prononcé contre le Fils de
Dieu , et toutes choses éioient préparées pour lexé-
cution. On lui signifie qu'il est temps d'aller au sup-
plice , et on lui présente sa croix , dont on Toblige
à se charger jusques au Calvaire. Toutes ses forces
sont épuisées , tout son corps est meurtri de coups
et couvert de plaies ; il ne se soutient que par mi-
racle , et à chaque moment il est sur le point de
succomber ; le chemin qui mène à la montagne ,
est rude et difficile , et sa croix enfin est d'une pesan-
teur extraordinaire. Il n'importe : les Juifs n'ont nul
éijard à tout cela. C'est l'Isaac de la loi nouvelle :
il faut qu'il porte lui-même le bois de son sacrifice.
Car risaac de l'ancienne loi n'étoit qu'une figure de
celui-ci , et ne porta son propre bûcher que pour
IIO SUR JÉSUS-CHRIST
annoncer ce qui arriveroit dans la plénitude des
temps au vrai Messie.
Ce ne fut point , au reste , ses seuls ennemis qui
lui imposèrent une obligation si rigoureuse : Ce fut
son Père qui l'avoit ordonné de la sorte , et dont
toutes les volontés étoientpour lui autantde préceptes
inviolables. Ainsi Abraham prit-il le bois de 1 holo-
causte , selon le terme de l'Ecriture ; et l'ayant mis
sur les épaules de son fds , il lui commanda de
marcher en cet état vers la montagne où il se dispo-
soit à l'immoler ; Tulit quoque ligna holocausti , 1
et imposuit super Isaac Jilium suum ( i ).
Le voilà donc , mes frères , ce véritable Isaac ,
en qui toutes les nations doivent être bénies; le voilà
ce Fils unique de Dieu , qui paroîl portant le bois
de son holocauste sur ses épaules sacrées , et dans
son cœur le feu qui doit servir à le consumer, je
veux dire , le feu de sa charité divine. Il est accom-
pagné de deux infâmes voleurs, lui qui, dans le séjour
et les splendeurs de la gloire céleste , est assis au-
dessus de tous les chœurs des anges , et qui se fit
voir avec tant d'éclat sur le Thabor au milieu de
Moïse et d'Elie. Tout le ciel est attentif à ce spectacle ;
et jamais y en eut-il un plus digne en efFet de ses
regards ? L'escorte qui l'environne et qui s'avance
avec lui , ce sont les ministres de la justice ; ce sont
tous les prêtres , les pontifes , les princes de la syna-
gogue ; c'est toute la soldatesque et tout le peuple ,
dont l'innombrable multitude lui fait comme une
pompe funèbre. On le presse , on redouble les invec-
f i) Gènes. 22.
PORTANT SA CROIX. II l
tives et les imprécations.. Parmi ce tumulte et cette
confusion , il traîne quelque temps sa croix , plutôt
qu'il ne la porte : mais tous ses efforts ne suffisent pas
au poids qui l'accable , et sans un prompt secours il
n'y a pas lieu d'espérer qu'il poursuive plus loin sa
route , ni qu'il puisse parvenir au terme fatal où les
Juifs souhaitent si ardemment de le voir. C'est donc
par cette crainte, dit saint Jérôme , et non par com-
passion , qu'on pense à l'aider. On ne veut pas que
par une mort précipitée il échappe à une mort mille
fois plus douloureuse et plus ignominieuse. La haine
de ses persécuteurs ne seroil pas assouvie et pleine-
ment rassasiée , s'ils n'éloient spectateurs de toute
la honte et de toute la cruauté de son crucifiement ,
et s ils ne repaissoient leurs yeux de ce plaisir barbare.
Voilà pourquoi Ton arrête Simon le Cyrénéen. Il
se défend , mais on l'engage par force : Il résiste,
mais on lui fait violence , et on le contraint de suivre
Jésus et de le soulager : Et imposuerunt illi crucem
portare post Jesum (i).
Quoi qu'il en soit de l'intention des Juifs , notre
Maîire , mes frères , avoil en cela même ses vues ;
et rien ne se faisoit qui ne dût , selon ses desseins ,
contribuer à notre édification. Cependant , à une
peine où il reçoit quelque soulagement , une tiulre
succède. Il aperçoit une troupe de femmes , qu'une
tendre piété attire après lui , pour compatir du moins
à ses maux , s'il n'est pas en leur pouvoir de l'en
délivrer. Leurs visages sont baignés de larmes, elles
se frappent la poitrine , elles éclatent en gémisse-
(i) Luc. 23.
112 SUR JÉSUS-CHRIST
mens. A cet aspect , que dut ressentir son cœur ?
De quelle pitié , dit saint Ambroise, paya-t-i! lui-
même toute la pitié qu'elles lui témoignoienl ? Il ne
veut pas qu'elles pleurent pour lui ; mais il les avertit
de pleurer pour elles-mêmes. Il ne veut pas qu'elles
s'arrêtent à déplorer sa misère ; mais il leur fait en-
tendre qu'elles doivent bien autrement déplorer les
affreuses calamités et les misères extrêmes dont leurs
enfans sont menacés. Il leur prédit le plus désolant
avenir , et un avenir prochain : qu'alors on dira
d'elles : Bienheureuses les femmes qui sont demeurées
stériles ; bienheureuses les entrailles qui n'ont point
conçu , et les mamelles qui n'ont point donné de
lait : qu'alors elles s'adresseront aux montagnes et
aux collines, et que dans leur désespoir elles sécrie-
ront : Montagnes , tombez sur nous ; collines , cou-
vrez-nous. Car si l'on traite ainsi le bois vert, conclut-
il , que fera-t-on du bois sec ? C'est-à-dire , jugez
par ce que je souffre , ce que vous devez un jour,
à plus forte raison , souffrir vous-mêmes : Quia si
in viridi ligno hœcfaciiint , in arido quid Jiet (i) ?
Raisonnement invincible, mes chers auditeurs, et
preuve la plus convaincante pour nous-mêmes, si nous
nous en faisons à nous-mêmes la juste application.
Tout nous prêche ici la nécessité indispensable de
porter la croix , et la nécessité encore plus étroite de
la porter après Jésus-Christ : car ces deux nécessités
sont bien ditterentes , et l'une enchérit infiniment
sur l'autre. Nécessité de porter la croix : pourquoi ?
parce qu'un homme-Dieu , notre modèle et notre
(i) Luc. 2Ô.
médiateur,
PORTANT SA CROIX. 11^
médiateur , l'a portée : d'où il s'ensuit , que nul
homme n'a droit de s'en exempter. Et en eflet, c'est
un juste , et nous ne sommes que des pécheurs ;
c'est un fils , et le fils du Très-Haut , et nous ne
sommes que des esclaves ; c'est un Dieu , et nous ne
sommes que de viles créatures. De là , les consé-
quences sont aisées à tirer , et se trouvent renfer-
mées dans celte courte et divine parole du Sauveur ,
qui seule contient tout ce que pourroient exprimer
les plus longs discours, et qui devroit être le sujet
éternel de nos réflexions : Si in viridi ligna Jiœc
faciiint , in arido qiiid Jiet ?
Jésus-Christ, remarque saint Augustin , n'a porté
la croix que parce qu'il l'a voulu : mais la volonté
qu'il a eue de la porter lui en a fait une nécessité;
et ce qui fut pour lui une nécessité d'engagement
libre , est devenu pour nous une nécessité de devoir,
une nécessité de loi , une nécessité de condition et
d'état. Entre lui et nous , ajoute le même saint doc-
teur, il y a une dilFérence bien essentielle ; car on
ne peut pas dire de nous que nous portons la croix
parce que nous le voulons. On peut bien dire que
nous la voulons porter, on peut bien dire que nous
la portons et que nous le voulons ; mais que nous
ne la portions que parce que nous le voulons , c'est
ce qui ne nous convient pas. 11 n'appartenoit qu'au
Sauveur du monde de la porter de la sorte , et il
n'y a que lui dont il soit vrai , non-seulement qu ij
l'a portée et qu'il l'a voulu , mais qu'il ne l'a portée
que parce qu'il l'a voulu : Non ohlatus est et K'oluit ,
TOME IX, %
Il4 SUR JÉSUS-CHRIST
ce sont les paroles de saint Augustin , sed ohlaius est
{juia vohiît»
Or , c'est sur cela même que je dois former ma
résolution; car , si Jésus-Christ a bien voulu porter lu
croix sans êlre (obligé à le vouloir , que dois-je faire ,
moi qui ne puis refuser de la porter et ne le pas
vouloir , sans me la rendre d'une part beaucoup
plus pesante , et de l'autre absolument inutile ? Quoi
que je fasse , je la porterai ; et tous mes soius , toutes
mes précautions ne m'en préserveront jamais. Quand
je serois assis sur le trône , je ne l'éviterois pas ; au
contraire , je l'y trouverois plus dure et plus acca-
blante qu'en bien d'autres conditions. Dieu l'a ainsi
réglé et arrêté. Si c'éloit par la disposition des
hommes que cela arrivât, peut-être pourrois - je
prendre des mesures pour m'en garantir; mais c'est
un arrêt du ciel contre lequel il n'y a point de con-
seil ni de prudence : l!^on est prudentia , non est
consUium contra Bominum (i). La grande prudence
est de me conformer à ce souverain arrêt , puisqu'il
est irrévocable , et qu'il n'y a point de tribunal oii
j'en puisse appeler. Le grand secret est de me rendre
la croix volontaire ; et puisque je ne puis avoir la
gloire de la porter parce que je le veux, le plus
sage conseil est d'avoir au moins la gloire de l'ac-
cepter et de la vouloir quand je la porte : ne me
contentant pas là-dessus d'une certaine persuasion
vague et générale , qu'il faut porter sa croix dans
le monde ( car il n'y a personne qui n'en soit con-
(i) Prov. 21.
PORTANT SA CROIX. Il5
vaincu ) ; mais m'appliquant en particulier ce prin-
cipe universel , le réduisant aux occasions et aux
points qui me sont propres , reconnoissanl la croix
dans les sujets oii Dieu me la présente , et prenant
bien garde à ne la pas considérer seulement en spé-
culation et en idée , ce qui fait l'erreur de la plu-
part des chrétiens , mais la déterminant à ceci et à
cela ; bénissant Dieu de cette affliction , me soumet-
tant à celle disgrâce , souQVant avec patience cette
douleur, cette incommodité, cette perle de biens ,
ce rebut et ce mépris de ma personne , parce que
tout cela est véritablement la croix et ma croix qu'il
faut porter , puisque la Providence me Ta préparée,
et qu'elle me vient de la main du Seigneur.
Je n'en dis pas assez mes frères ; et s'il est néces-
saire de la porter cette croix , combien plus l'est-il
de la porter après Jésus-Christ ? car de la porter
simplement, c'est la chose en soi la plus indifférente.
I^es pécheurs la portent aussi bien que les saints, et
tous les jours on la porte pour se damner comme
pour se sauver. Mais de la porter après le Fils de
Dieu, c'est-à-dire, dans le même esprit, avec les
mêmes vues , et par le même chemin que le Fils de
Dieu, voilà le point capital , et ce qui opère le salut.
Or , c'est à quoi il nous engage puissamment dans
le mystère que nous médilons. Les Pères demandent
pourquoi cet adorable Sauveur allant au Calvaire,
voulut qu'on le soulageât , et qu'on lui donnât quel-
qu'un pour porter la croix avec lui. Ne pouvoit-il
pas faire un miracle ? ne pouvoil-il pas mettre en
œuvre cette toute-puissante vertu qui porte le monde,
Ïï6 SUR JÉSUS-CHRIST
et, dans une telle conjonciure , ce miracle n'edl-ii
pas servi à sa gloire ? Ne pouv(3it-il pas ranimer
toutes ses forces, quoique épuisées, et ne le fil-il
pas ensuite , lorsque avant que de rendre son dernier
soupir, il poussa vers le ciel un cri qui, selon tous
les principes de la nature , n'étoit point d'un homme
mourant ? Ne pouvoii-il pas appeler des millions
d'anges, et le secours d'un seul n'eûl-il pas été pour
lui un soutien plus que suilisant ? Ah ! mes frères ,
répond saint Ambroise , il pouvoit tout cela ; mais
tout cela n'éloit point de l'ordre de sa prédestina-
tion et de la notre, llnedevoit point appeler d'anges
à son secours, parce que la croix n'éloit point pour
les anges; il ne devoit point faire de miracle pour
la porter seul , parce que la croix n'étoit pas pour
lui seul. C'éloit la croix des hommes et la sienne; il
falleit donc qu'il la portai avec les hommes, ou que
les hommes la portassent avec lui; et c'est pourquoi
il soufiVe que Simon , ce pauvre étranger , lui soit
associé. Bonus ordo nostri profeclûs , ut prias cru--
cis suce jugum ipse Inimeris imponeret , àcinde
nohis tradidcrit suhlevandum : en cela il s'est pro-
posé noire avancement et notre bien. Il a pris
d'abord le joug de la croix et l'a chargé sur ses
épaules, et puis il nous l'a donné, comme pour
nous dire : Voilà désormais votre partage , n'en
cherchez point d'autre ; c'est celui des élus de Dieu.
Cette croix n'est pas moins pour vous que pour
moi , et elle doit être même plus pour vous que pour
moi , puisqu'elle n'a été pour moi que parce qu'elle
devoit être pour vous.
PORTANT SA CROIX. I17
C'est ainsi, dis-je, qu'il nous parle : et parce que
la plupart des hommesn'entendent pas ce langage,
el qu'ils ont peine à l'écouler; parce qu'au lieu de
s'attachera la pratique de celte grande maxime , ils
se repaissent de vaines idées et de fausses appa-
rences ; parce que tout le fruit qu'ils recueillent de
la passion de Jésus-Christ , est d'en concevoir , à
certains momens , quelques sentimens tendres et
affectueux ; parce qu'en même temps que nous la
pleurons , nous n'y voulons participer en aucune
manière, versant des larmes de dévotion au souvenir
el à la vue de la croix, mais du reste, employant
tous nos efforts à l'éloigner de nous autant qu'il nous
est possible; enfin, parce que la considération des
souffrances du Sauveur n'a pu encore nous mettre
dans celle disposition chrétienne , de vouloir souffrir
avec lui : que fait-il ? il s'adresse à nous pour nous
faire la même leçon qu'il fit à ces femmes de Jéru-
salem : Nolitc Jlere super me (i). Délrompez-vous ,
nous dit-il , et instruisez-vous. Pleurer ma passiion ,
c'est sans doute un saint entretien ; mais ce n'es?:
point de cela seulement qu'il s'agit ; et si vous vous
en tenez là, autant vaudroit de n'y point penser, et
de ne la pleurer jamais. Car il y a si long-temps que
vous la pleurez, sans que vos pleurs aient produit
en vous un changement solide et véritable ! Super
vos ipsos Jleic : Commencez par pleurer sur vous-
mêmes, et puis vous pourrez pleurer sur moi. Pleurez
sur tant de désordres où vous vous laissez sans cesse
entraîner; Dlcurez sur l'éiernel malheur dont vous
(i)Lac. 20,
Il8 STîR JÉSUS-CHRIST
êtes menacés, et à quoi vous vous exposez ; pleurez
de co qu'après avoir cent fois médite le mystère de
ma croix, vous n'en êtes pas moins sensuels, pas
moins amateurs de vous-mêmes , pas moins ennemis
de tout ce qui peut mortifier ou votre cœur , ou
votre chair ; pleurez de ce que, malgré toutes vos
larmes et toute votre compassion pour moi , vous
n'en êtes pas plus déterminés à partager avec moi
mes peines, ni à tenir la même route que moi ;
pleurez de ce que vous n'avez point encore appris
de mon exemple à faire chréliennemenl ce que néan-
moins vous ferez nécessairement jusqu'au dernier
jour de votre vie, qui est de marcher dans la voie
de la iribulation et de la croix : Noiite J/ere super
me ; sed super vos ipsosjleie. A cela , mes , frères ,
que devons-nous répondre , et en quels senlimens
devons-nous là-dessus entrer ? Je les réduis à trois :
le premier , d'une vive douleur; le second, d'une
huml)le reconnoissance ; et le troisième , d'une ferme
résolution : car ce que je dois d'abord témoigner à
Dieu , et ce que je dois amèrement et véritablement
ressentir devant Dieu , c'est un regret sincère d'avoir
depuis tant d'années si mal porté ma croix , je veux
dire, de l'avoir portée par contrainte et non par
vertu; de l'avoir portée en me défendant , en me ré-
voltant, en me plaignant, en me désolant, en mur-
murant; de l'avoir portée pour le monde , pour les
vains respects du monde , pour les fausses espérances
du monde, et jamais pour le ciel ni pour Dieu; de
l'avoir par conséquent portée sans mérite et même
à ma condamnation , au lieu de la porter pour mon
PORTANT SA CROIX. ll«j
salut 5 et de m'en faire un mojen de sancllfi-
cation.
Tels sont en effet, chrétiens, les déplorables éga-
remens oii nous tombons à l'égard des souffrances et
des afflictions de la vie. Nous portons la croix ; mais,
si j'ose user de cette expression , nous la portons
comme des forçats qu'on tient enchaînés, et qu'on
soumet au joug et au travail à force de coups. Ainsi
la porta ce Simon de Cjrène; il fallut le menacer,
l'intimider , l'arrêter : Hune angariaverunt ut tol-
leret crucem (i). Nous portons la croix, mais en fai-
sant tous les efforts possibles pour la secouer et nous
en décharger. De là tant de mesures qu'on prend ,
tant d'inquiétudes et d'agitations où l'on entre , tant
de mouvemens que l'on se donne ; et parce que tous
ces mouvemens, toutes ces agitalions et ces inquié-
tudes , toutes ces mesures n'ont communément d'autre
succès que de nous tourmenter davantage , bien loin
d'apporter quelque soulagement au mal qui nous
presse; de là les chagrins , les mélancolies , les amer-
tumes de cœur , les emportemens , quelquefois les
plus violens désespoirs et les blasphèmes les plus
impics contre le Seigneur et sa providence. Nous
porUjns la croix , mais nous la portons pour nous
avancer dans le monde et selon le monde ; car y
a-t-il une croix plus rude que celle d'un homme in-
téressé, qui, pour satisfaire son avare convoitise, se
se mine de soins et de fatigues ; que celle d'un
homme vain et orgueilleux, qui, pour un honneur
frivole , se consume d'études et de veilles j que celle
(i) MaUh. 27.
ï20 SUR JESUS-CHRIST
même d'un homme sensuel et voluptueux , que sa
passion expose à mille dégoûts , et qu'elle dévore de
soupçons et de jalousie ? Nous portons la croix, et
ne la portant pas comme nous le devons , nous nous
la rendons infructueuse devant Dieu , et inutile pour
le royaume de Dieu.
Encore si elle nous devenoit seulement inutile,
mais nous la portons à notre ruine ; et cette même
croix par où Dieu vouloit nous attirer à lui et nous
assurer la possession de sa gloire, sera éternelle-
ment contre nous un titre de réprobation , puisque
ce sera une grâce dont nous aurons abusé et dont
Dieu nous demandera compte. Voilà de quoi je dois
m'humilier en la présence de Dieu. Ah ! Seigneur,
je ne serai pas moins jugé selon les maux dont vous
m'aurez affligé sur la terre , que selon les biens dont
vous m'aurez comblé ; et votre justice ne me punira
pas moins du mauvais usage des uns que des autres ;
car les uns et les autres parloient également de votre
miséricorde, et dévoient contribuer à l'accomplis-
sement de ses favorables desseins. Je vois, mon Dieu ,
toutes les pertes que j'ai faites , et j'en gémis. Heu-
reux de n'y être pas insensible , et d'en concevoir
actuellement le vrai repentir qu'il vous plaît de m'en
inspirer !
L'autre sentiment est celui d'une humble reconnois-
sance envers Dieu , qui nous a mis dans cette néces-
sité déporter la croix et de souHrir. Non-seulement
je ne dois pas la regarder, cette nécessité inévitable,
comme un malheur, mais je la dois considérer comme
un des plus solides avantages de celte vie. Non-seii=
PORTANT SA CR&IX. 121
lemenl j'y dois consentir, mais j'en dois être bien
aise , mais j'en dois louer Dieu , mais je dois
m'e'crier avec saint Augustin : Félix nécessitas ! O
salutaire et précieuse nécessité ! car puisque c'est
la croix- qui me doit sauver, n'est-ce pas un bien
pour moi quelle me suive partout, et qu'il ne soit
pas en moft pouvoir de l'éloigner de moi et de m'en
préserver ? Si Dieu me laissoit sur cela le choix , je
n'aurois pas le courage de la chercher, et il y a bien
de l'apparence que je sucomberois aux révoltes de.
la nature et aux répugnances de mes sens qui se
soulèvent contre , et qui ne peuvent s'en accom-
moder. Ainsi je passerois mes jours sans combats,
sans victoires sur moi-même , sans mortification et
sans pénitence. Or , une vie sans pénitence est une
vie de damnation ; mais grâces au Seigneur dont la
sagesse y a pourvu, il ne m'est pas libre de fuir la
croix et de m'en garantir. Il n'y a que la manière
de la porter qui dépend de moi , et dès qu'il ne
s'agit plus que de la manière , on a moins de peine
à se résoudre et à prendre le plus sage et le meilleur
parti. Je serois bien aveugle et bien ennemi de moi-
même , si , me trouvant attaché inséparablement à la
croix , je ne la portois pas au moins de bonne grâce,
et ne tâchois pas d'en profiter.
Quel est donc le dernier sentiment qui me reste à
prendre? c'est une ferme résolution de bien porter
ma croix, jusqu'à ce que je sois arrivé au sommet
de la montagne, c'est-à-dire, jusqu'à ce que je sois
parvenu à la fin de ma vie et au terme de ma féli-
cité éternelle où je suis appelé de Dieu, Car m'ap-
123 SUR JÉSUS-CHRIST
pliquant les paroles de l'ange au prophète Elie, je
me dis à moi-même : Surge (i); Prends counige,
mon ame , el ne le laisse point abattre. Tu n'es pas
au bout de ta course. Il y a encore bien du chemin
à faire pour y atteindre; et puisque la voie qui nous
y conduit, est celle de la croix, il y a bien encore
pour loi des croix à porter : Grandis* eni m tihi
restât via (2). C'est ici qu'il faut de la fermeté el de
la persévérance. On en voit qui portent assez bien
la croix une partie du chemin ; qui la portent bien
pour un temps , mais qui se relâchent ensuite et qui
demeurent. Ce n'est point à eux que la couronne
est promise , el ce n'est point ainsi qu'on emporte
le prix. Il n'est réservé qu'au vainqueur , et on ne
l'est qu'après avoir fourni toute la carrière. Mais il
en doit coilter pour cela ! vous le dites , mon cher
auditeur; et moi je vais vous montrer, non plus la
nécessité , mais la facilité de porter la croix après
Jésus - Christ. Ceci demande une attention toute
nouvelle, el ce sera la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Je ne puis mieux entrer dans celte seconde partie
que par une figure dont j ai lieu de croire que vous
serez touchés, el qui pourra faire une forte impres-
sion sur vos cœurs. Je m'imagine le Sauveur du
monde chargé de sa croix , montant au Calvaire ,
et suivi, non des Juifs qui sont ses ennemis , mais
des chrétiens qui sont ses disciples. Je me le repré-
sente en cet état, nous adressant la parole et nous
(i) 3. Rcg. 19. — (2; /Z/jJ.
PORTANT SA CROIX. ' I ::3
faisant celle même invilalion qu'il a faite tant de fuis
à ses apôtres, et qiii renferme en abrégé toute la
doctrine évangélique : Si quis çult post me venirs ,
tollat crucem suam et serjuatur me (i) ; Chréliens ,
vous qui professez ma loi , et qui vous flattez de
m'appartenir 5 déclarez-vous; ou plutôt, éprouvez-
vous vous-mêmes , et voyez si vous voulez en effet
venir après moi. Ah ! il le faut bien , Seigneur , et à
qui irions-nous , puisque c'est vous seul qui avez les
promesses et les gages de la vie éternelle "i Adquem,
ihimus ? verha vitœ œternœ hahes (2). Vous y êtes
donc résolus, reprend ce divin maître, et vous
m'en faites une sincère protestation. Or, si cela est ,
écoutez la condition que je vous propose : c'est que
vous prendrez sur vous mon joug, qui est ma croix ,
et que vous la porterez avec moi : Tollite jugum
meum super ços (3).
Voilà des paroles, mes chers auditeurs, qui de
tout temps ont paru bien dures aux âmes mondaines,
et dont notre mollesse et notre amour-propre à tou-
jours témoigné une extrême horreur: pourquoi cela?
parce que nous ne les avons jamais comprises dans
toute la force de leur sens , et que nous n'en avons
jamais eu une inlt'lligence parfaite. Car en même
temps que ces divines paroles nous imposent une
obligation dont notre foibk^sse est élomiée, et qui
nous semlile trop rigoureuse pour la pouvoir sou-
tenir, elles nous présentent d'ailleurs tout ce qui peut
nous en adoucir la rigueur et nous en faciliter la pra-
(i) Matth. i6. — {->.) Joan. 6. — (5) Matth. ii.
124 SUR JÉSUS-CHRIST
tique. Appliquez-vous , je vous prie , et tâchez à vous
en convaincre.
De quoi s'agit-il ? Ce n'est pas seulement de porter
la croix , mais de porter la croix de Jésus-Christ, ce
n'est pas seulement de la porter seul et sans guide,
mais de la porter après Jésus-Christ et avec Jésus-
Christ ; ce n'est pas seulement de la porter volontai-
rement et de gré , mais de la porter en vue de Jésus-
Christ et pour Jésus-Christ. Or, dès que c'est la croix
de Jésus-Christ , dès qu'il est question de la porter
avec Jésus-Christ et après Jésus-Christ , pour Jésus-
Christ et en vue de Jésus-Christ , un chrétien , frère
et membre de Jésus-Christ, y peut-il alors trouver
des difficultés , ou quelques difficultés qu'il y puisse
d'abord rencontrer , ne sont-elles pas bientôt levées
par la douceur et l'abondance des consolations dont
il est rempli ? Du moment que le soldat voit avancer
le capitaine, il marche, il court, il vole; point de
péril qui l'arrête , et qui même ne disparoisse à ses
yeux ; totit lui devient aisé. S'il hésitoit , s'il délibé-
roit, s'il restoit en arrière, ne seroit-ce pas une
honte et un opprobre dont la confusion lui feroit
mille fois plus de peine que tous les dangers qu'il
eût eu à essuyer ? Hé quoi , mes frères, ne sommes-
nous pas encore plus étroitement engagés à Jésus-
Christ ? Le caractère dont nous sommes revêtus , la
fidélité que nous lui avons jurée, le serment que
nous lui avons fait, tout cela a-t-il moins de pou-
voir pour nous animer à le suivre ? Nous seroit-il
moins honteux de reculer ; et témoins de ses dé-
PORTANT SA CROIX. 125
Tnarclies, serions-nous moins piqués d'une généreuse
et snin'e émulation ? Car il ne nous dit pas : Mar-
chez devant moi ; mais : Après moi ; il ne nous dit
pas : Ouvrez-vous le chemin ; mais : Entrez dans le
chemin que je vous ai ouvert ; il ne nous dit pas :
Faites les premiers efforts et donnez les premières
attaques; mais : Venez me joindre dans le combat,
et partager avec moi le travail. A cette proposition ,
tout noire zèle ne doit-il pas s'allumer, et y a-t-il
obstacle qui nous puisse retenir ?
Autrefois , dit saint Bernard , et dans l'ancienne
loi , il n'en étoit pas de même à l'égard d'un juste.
Quand Dieu lui offroit une croix à porter, il pouvoit
craindre, il pouvoit se défier de lui-même, il pouvoit,
si j'ose parler ainsi, avant que de la prendre, en
mesurer l'étendue et la comparer avec ses forces:
pourquoi? parce qu'il n'avoit point devant lui de
chef visible qui le soutînt par son exemple. Cepen-
dant ces justes de l'ancien Testament , sans être sou-
tenus comme nous de l'exemple de Jésus - Christ ,
<jue n'ont-ils pas souffert , et que n'ont-ils pas voulu
souffrir ? Il n'y a qu'à lire le détail qu'en a fait saint
Paul , et qu'à jeter les yeux sur l'admirable peinture
que ce grand apôtre nous en a tracée. Quelles mi-
sères ont-ils eu à supporter ? la disette , la faim , la
soif, tous les ennuis de l'exil et toute la violence des
plus cruelles persécutions: E génies , angustiati ,
cijlicti (^\). Par quelles épreuves ont-ils passé? ils
ont été exposés aux outrages, aux ignominies, aux
coups ; ils ont été arrêtés , chargés de fers , enfermés
(3) Hebr. ii.
126 SUR JÉSUS-CHRIST
dans les prisons : Alii ludihria et vnrhera expertî ,
insuper et vincula ^ et carceres (i). Quels totirmens
onl-ils endurés? on les liroit sur des clievaleis , on
les lapidoit, on les scioil, on les faisoit périr par le
tranchant de 1 épée : Alii autcm distcnti siint^ lapi-
da ti sunt , secti sunt y in occisione gladii moriui
sunt (2). Tout cela les ébranlolt-il , leur paroissoil-il
insoutenable ? Ali ! ils n'en étoient que plus cons-
tans, que plus intrépides et plus forts: Com'aluerunt
de injirmitate , fortes in hello focii sunt (3). Or
voilà notre confusion. Avant Jésus-Christ , tout ce
que la croix peut avoir de plus douloureux et de plus
pesant , leur est devenu léger et doux par le seul
zèle de l'honneur du Dieu d'Israël qu'ils adoroienl :
€t nous , depuis Jésus-Christ , nous excités, non-
seulement par l'intérêt et la gloire de ce même Dieu
que nous adorons comme eux , mais parla présence
d'un homme-Dieu qui s'est montré à nous , et qu'ils
n*ont pas vu comme nous, tout nous fait peine et
tout nous abat ! 0 insensati , ante quorum oculos
Jésus Christus prœscriptus est (4) ! c'éioitle reproche
que faisoit aux Galales le docteur des Gentils , et
qu'on peut bien nous faire à nous-mêmes. Chrétiens
aveugles et insensés , ou , pour mieux dire , chré-
tiens lâches et timides , levez les yeux , regardez
devant vous, et considérez quel est celui qui vous
précède: c'est votre maître, c'est votre Sauveur,
c'est votre Dieu. Avec cela y a-t-il rien qui ne doive
s'aplanir pour vous? Si la route qu'il tient, vous
semble trop étroite et trop épineuse , êtes - vous
(1) HRbr. n. — (2) Idem. — (3) Idem. — (4) Galat. 3.
PORTANT SA CROIX. 127
dignes de son nom , el mériiez-vous la glorieuse
qualité donl il vous a honorés? 0 insensati ^ ante
quorum oculos Jésus Christus prœscriptus est !
D'autant plus que c'est sa croix que nous devons
porter, et non point précisément la nôtre. Oui, c'est
la croix de Jésus-Christ; el de là vient, remarque
saint Chrysoîjtôme , qu'en nous invitant à le suivre ,
il ne nous a pas dit: Prenez votre joug; mais:
Prenez mon joug: Tollite jugu.n mcum super vos ( i);
parce qu'il vouloit nous engager par un puissant
attrait à son service , el nous rendre la croix dont
il nous chargeoit , aussi aimable que vénérable. S'il
nous eût dit: Prenez voire joug et portez -le , il
nous eût effrayés et rebutés : car qu'y a-t-il de plus
dur à un homme et de moins supportable , que son
propre joug , que le joug de sa foiblesse naturelle ,
que le joug de ses passions , de ses appétits sensuels
et de ses désirs déréglés ? Mais non , nous dit-il ,
ce n'est point votre joug que je vous impose , au
contraire , je vous permets de le rejeter, je vous y
exhorte , je vous l'ordonne , puisque je vous ordonne
de vous renoncer vous-mêmes et de vous dépouiller
de vous-mêmes. C'est donc , en la place du vôtre , le
mien que je vous présente el que je vous enjoins de
prendre. Je veux faire un échange avec vous. J'ai
pris votre joug sur moi, en me revêlant de votre
chair mortelle el de votre humanité : prenez main-
tenant le mien sur vous, en participant aux souf-
frances de ma passion et en portant ma croix. C'éloit
une humiliation pour moi de porter votre joug , et
(i)Matth. II.
128 SUR JÉSUS-CHRIST
ce ne peut-être qji'une gloire pour vous de porter
le mien. Je n'ai trouvé dans votre joug que de l'amer-
lume , et j'en ai senti tout le poids ; mais vous goû-
terez dans le mien les douceurs les plus solides , et
souvent les plus sensibles. J'ai été accablé de votre
joug , et j'y ai enfin succombé ; mais le mien vous
fortifiera , et bien loin de vous fatiguer , il vous
soulagera : Tollite jugum nieum super vos .^ et inve-
nietis reijuiem animahus i^esîris.
C'est ainsi, dis-je, que nous parle notre adorable
Sauveur ; et c'est par là même , mes chers auditeurs,
qu'au lieu d'un joug d'esclaves et de malheureux ,
tel qu'est celui que nous portons communément
dans le monde, il ne tient qu'à nous de porter le
joug d'un Dieu. Voilà ce que souhaitoit si ardemment
saint Bernard j et ce qu'il demandoil à Jésus-Christ
avec tant d'instance dans ses pieux Colloques : Sei-
gneur , déchargez-moi de mon joug : je ne le puis
plus soutenir ; et puisqu'il faut nécessairement en
avoir un , donnez-moi le vôtre. Car dès que ce sera
le vôtre , vous me le ferez porter avec une sainte
allégresse et comm€ en triomphe.
Il le fera , chrétiens, et tout ce qu'éprouva saint
Bernard nous l'éprouverons nous-mêmes. Et en effet
(c'est la belle réflexion de saint Chrysostôme ) , si
ce pauvre Cyrénéen , que les Juifs forcèrent de
porter la croix de Jésus-Christ , eût su que c'étoit
la croix du Sauveur des hommes , que c'étoit le trésor
du monde , l'instrument et le gage de notre rédemp-
tion; que c'étoit la croix de son Dieu , et du Dieu
de l'univers; s'il en eût connu le prix infini et le
mérite
PORTANT SA CROî:?C. 129
mérite sans mesure; si Dieu, dans ce moment, lai
eût ouvert les yeux pour voir tous les fruits de grâce
et de salut que cette croix alloit produire , de quels
seniimens de joie eût-il été transporté ? avec quelle
ardeur l'eiit-il embrassée? eut- il fallu le presser et
!e solliciter , eûi^il fallu le contraindre ? eiil-il été
besoin de lui promettre une récompense, et en eût-il
voulu d'autre que l'avantage et l'honneur de toucher
ce bois précieux et de l'appliquer sur lui? Ne s'y
seroit-il pas présenté de lui-même, n'auroil-il pas
redoublé ses prières auprès des soldats , auprès des
ministres de la justice , pour obtenir un bonheur qu'il
eût plus estimé que toutes les richesses de la terre ?
Cette seule pensée : ce n'est point la croix d'un cri-
minel que je porte , mais c'est la croix de mon Créa-
teur et de mon Piédempteur ; voilà ce qui l'eût
enlevé , ce qui l'eût consolé , et , si je Fose dire , ce
qui l'eût béatifié. Nous sommes à sa place , chré-
tiens ; ce qu'il ne connoissoit pas , nous le connois-*
sons. Nous savons ce que c'est que la croix de Jésus-
Christ , et quelle en est l'excellence el la valeur. La
foi nous l'apprend ; et ce qu'elle nous en découvre ,
ne doit-il pas être pour nous l'adoucissement de
toutes ses rigueurs ?
Surtout lorsque nous ne la portons pas toute en-
tière ; et voici ce qui nous rend encore plus inexcu-
. sables quand nous faisons si peu d'elïbrts pour
vaincre notre délicatesse , et que nous en tirons tant
de prétextes, pour exagérer nos peines, et pour y
chercher tous les soulagemens que nous inspire un
amour désordonné de nous-mêmes. Car que souf-
TOME IX, (j
ï3o SUR JÉSUS-CHRIST
frons-nous qui puisse êlre en quelque soiie compare
avec tout ce qu'a soulïerl Jésus-Cluisl ? Je pourrols
vous dire : Que souffrons -nous en comparaison de
ce que nous méritons après tant de péchés , dont
un seul ne pourroit êlre dignement expié par tous
les supplices de l'enfer? Je pourrois vous dire : Que
souffrons-nous en comparaison de tant de misé-
rables sur la terre , que nous voyons dans la pau-
vreté , dans la nécessité , dans l'obscurité , manquant
de tout, et ayant néanmoins besoin de tout dans les
infirmités et les maladies qui les affligent , et dans
les douleurs aigiies qui les tourmentent ? En sommes-
nous réduits là ? et au lieu des plaintes que nous for-
mons , n'aurions-nous pas de quoi remercier Dieu ,
qui nous a mis à couvert de tous ces maux et de
bien d'autres?
Mais ceci n"cst point de mon sujet , et je m'en
tiens toujours au même exemple. Je vous le dis donc
encore une fois , mon cher auditeur , el je le répète :
Que souffrons-nous en comparaison de Jésus-Christ ?
voilà la grande mesure et la grande règle par oii
nous devons juger de notre état: oserions- nous le
mettre en parallèle avec l'état d'un Dieu anéanti ;
avec l'état d'un Dieu abandonné à toute l'envie et à
tous les attentats d'un peuple ennemi et furieux ;
avec l'état d'un Dieu traîné à tous les tribunaux , et
là, accusé , calomnié , traité comme le plus abomi-
nable des hommes elle plus impie; avec l'état d'un
Dieu condamné à la mort , et à la mort la plus in-
fâme? Par conséquent la croix que nous portons
n'est qu'une partie de la croix de ce Dieu sauveur.
PORTANT SA CROIX. loi
€î n'en est même qu'une très-petite partie. Or , dans
une si foible portion de celte croix , qu'y a-l-il qui
doive tant nous couler ?
Vous me direz que la difficuîté ne doit pas se
mesurer par les choses , selon ce qu elles sont en
elles-mêmes, mais selon nos forces, et qu'étant aussi
fragiles que nous le sommes, le moindre fardeau est
capable de nous abattre. Il est vrai , mes frères, et
j'en conviens, si nous nous trouvons abandonnés à
nous-mêmes, si nous sommes seuls à porter la croix ,
et que nous soyons privés du secours d'en haut.
Mais ce qui doit achever de nous convaincre, c'est
qu'en portant la croix de Jésus-Christ, nous la
portons avec lui , ou qu'il la porte avec nous , comme
il la portoit avec le Cyrénéen. Principe incontestable
dans la religion ; car il est de la foi que Jésus-Christ
souffre dans nous , que Jésus - Christ est ailligé et
persécuté dans nous. Tellement que quelque adver-
sité qui nous arrive, nous pouvons avec la même
confiance que saint Paul , nous dire à nous-mêmes,
en nous encourageant et nous animant: Non cqo y
sed gratta Dei niecum (i) ; Ce coup est bien rude,
ce calice bien amer , cet accident bien triste et bien
fâcheux ; mais le Seigneur ne me manquera pas au
besoin. Il sera auprès de moi, avec moi, dans moi ,
pour me seconder et me conforier. Or , avec le Sei-
gneur et avec sa griice toute-puissante , que ne
peut -on pas, et de quoi ne vient -on pas à bout?
Omnia possum in eo ijui me. confortât (:2).
Le point essentiel est de se bien persuader celle
(i) 1. Cor. i5. — (2) Philip. 4>
9-
l3a SUR JÉSUS-CHRIST
împortanie vérité , el de se l'imprimer bien avant
dans l'esprit. : Jésus - Christ porte avec moi celte
croix, ou du moins il est toujours prêt à la porter,
si j'ai recours à lui et que je veuille l'accepter comme
m'élant présentée de sa main. Tant que je serai sou-
tenu de cette pensée , et que dans celte pensée je
me tiendrai soumis aux ordres de Dieu , quand tous
les fléaux du ciel tomberoient sur moi , quand toute
la terre se ligneroit contre moi , quand je me verrois
assailli de toutes les infortunes et de toutes les cala-
mités de la vie , au milieu de tous les assauts je de-
meurerai inébranlable : pourquoi ? parce que j'aurai
pour appui Jésus-Christ, et que par une verlu supé-
rieure il m'élèvera au-dessus de tout. Dans une humble
ei sainte assurance , je m'écrierai avec le Prophète :
Que les armées entières conjurent ma perte : Si
consistant ad^ersùm me castra (i) ; que de toutes
parts les puissances des ténèbres viennent m'atiaquer :
Si exurgat adversùm me prœlium (2) , mon cœur
n'en sera point ému , et mon ame d'autant plus ferme
qu'elle comptera moins sur elle-même , ne perdra
rien de sa tranquillité et de son repos : Non timehii
cor meum (3).
D'où partira celle force? c'est que le Seigneur me
favorisera de sa présence , et qu'il m'aidera. Or, dès
que je pourrai me répondre de l'assistance du Sei-
gneur , tout s'aplanira sous mes pas , et tout me de-
viendra possible ; c'est trop peu, tout me deviendra
iiit me aisé et facile : Omnia possum in eo qui me
conJoTlat. Mais , chrétiens , du momciil que nous ne
(i) Ps. 26. — (2) Idem, — (5; Idem.
PORTANT SA CROIX. l33
pensons poînl à celte présence de Jésus-Christ, et que
nous nous reposons sur nous-mêmes, nous sonnnes
perdus; car indépendamment de Jésus-Christ, que
pouvons-nous attendre de nous-mêmes ? et voilà par
où les croix nous paroissent intolérables ; nous ne
les regardons que par rapport à notre foiblesse, et
alors il n'est pas surprenant qu'elles nous causent
tant d'alarmes , et qu'elles nous jettent dans le dé-
couragement et le désespoir. Si les saints les avoient
ainsi envisagées, ils en auroient été effrayés comme
nous : mais parce que dans toutes leurs souffrances
ils avoient toujours en vue Jésus-Christ, et qu'ils
se tenoient inséparablement unis à lui; parce qu'ils
se souvenoient de la promesse qu'il nous a faite
d'être avec nous jusqu'à la dernière consommation
des siècles : Ecce ego i>ohisciim siim usque ad con-^
summationcm secuîi {y) : voilà pourquoi ils s'esli-
moient heureux dans les plus grandes tribulations.
Les apôtres se réjouissoient de tous les opprobres
et de toutes les ignominies où ils se voyoicnt exposés
dans les rues et dans les places publiques: Ibant
gaudentes (2). Les martyrs se montroient devant les
tyrans , et leur répondoient avec une constance dont
ils étoient déconcertés. On les mettoil entre les mains
des bourreaux pour les tourmenter , pour les brûler ,
pour les crucifier; et dans les plus violentes douleurs,
ils se féliciloient eux-mêmes, et goûtoienl les plus
pures délices. G'étoient là, dites- vous , des miracles i
oui, mes frères; mais le même Dieu qui les opéroit
dans eux , ces miracles , ne peul-il pas , par pro-
(i) MaUh. 28. — (2) Act. 5.
î34 SUR JI'SUS-CIIRIST PORTANT SA CROIX,
portion el selon les divers états de souffrance où
nous nous trouvons , les opérer encore dans nous ,
ne le veut-il pas? n'est-ce pas le même Jé.sus-Christ
qui nous offre sa grâce, à cette seule condition que
nous prendrons sa croix chrétiennement , el que
nous nous joindrons à lui pour la porter ? Est-ce
trop nous demander que de nous dire: Venez à moi,
el je vous soulagerai, el je répandrai sur vous toute
l'onction céleste : Venite ad me , et ego Teficîam
vos (i). Profitons, mes chers auditeurs , d'un secours
si présent et si efficace. Bénissons mille fois ce Dieu
sauveur, d'avoir voulu de la sorte nous adoucir lui-
même el par son exemple , el par l'impression de
sa grâce, toutes les peines de cette vie. C'étoit bien
assez de nous les rendre méritoires et salutaires ;
mais il ne s'est pas contenté de cela; il veut que dès
ce monde même notre tristesse , ainsi qu'il le disoit
à ses disciples , se tourne pour nous en joie : Tris-
il lia vestra vertcîur in gaudium (2), Il veut que
nous éprouvions la vérité de sa parole , quand il nous
a proposé comme une béatitude les pleurs ^ les dis-
grâces temporelles, les revers de fortune , les persé-
cutions : Beaii qui lugent (3). Confions-nous en sa
providence , lors même qu'elle nous semble moins
favorable. Après nous avoir fait trouver dès main-
tenant notre félicité dans la croix , il veut enfin par
la croix nous conduire au repos éternel, que je vous
souhaite , etc.
(0 Matth. n. — (2) Joan. i5. — (3) Matlh. 5.
T
SUR LE CRUCIFIEMENT Eï LA MORT
DE JÉSUS-CHRIST.
Postquàm venerurit in locuDi qui vocatur Calvarîae , ibî
crucillxeruat eum.
Quand iZv furent arrivés au lieu appelé Calvaire ^ on ^
crucifia Jésus. En saint Luc, chap. ?.'i.
OuEL souvenir, chrétiens auditeurs, nous rappellent
ces paroles de mon texte ! et si les historiens sacrés
n'avoient pris soin de perpétuer dans le monde la
mémoire d'un tel événement ; si la religion que nous
professons ne nous l'enseignoit d'une manière à ne
permettre pas le moindre doute, qui jamais eill pu
se persuader que le Messie, le Saint des saints dut
mourir sur le Calvaire, c'est-à-dire, dans un lieii
destiné au supplice des criminels , et qu'un homme-
Dieu dût terminer sa vie mortelle par le tourment
et l'opprobre de la croix ? Voilà toutefois ce que
l'évangile nrins représente ; et sans m'arrc^ter à de
stériles lamentations, si j'ose d'abord pénétrer dans
ee profond mystère , il me semble que c'est là que^
se fait cette merveilleuse alliance dont avoit parlé
îe Prophète royal , quand il disoit que la justice et
la miséricorde s'étoient réunies , et que par un
heureux accord , elles se trouvoiont l'une et l'autre
pleinement satisfaites : Justiiia cl pax osculalœ
!î36 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
sunt (i). Du raomeiit que l'horjirae , ea violant le
commandement de Dieu , s'étoit rendu pécheur ,
il y avoil entre cette justice et celle miséricorde
divine une espèce de combat. L'une étoit armée
contre nous , et se disposoit , par notre perle éter-
îielle, à venger les intérêts du Seigneur , et à ré-
parer sa gloire ; mais l'autre , sans oublier ni la
gloire , ni les intérêts du Dieu tout-puissant , sensible
néanmoins à notre malheur , relenoil le glaive sus-
pendu sur nos têtes , et arretoit le coup dont nous
étions menacés. Le moyen de les concilier? ô secret
inconnu à toute la prudence humaine ! o abîme de
la sagesse et des conseils du Très - haut ! le voici ,
mes frères , ce grand moyen , ce moyen prévu de
toute éternité et accompli dans la plénitude des
siècles : c'est que Jésus-Christ, Fils de Dieu et Fils
de riiomme , vrai Dieu et vrai homme lui-même ,
Terse son sang, donne sa vie ; qu'il meure, et que
par sa mort il soit tout ensemble sacrifié , et à \:x
justice du Dieu des vengeances , et à la miséricorde
du Dieu de la paix. En deux mots , Jésus - Christ
mourant sur la croix comme victime de la justice de
Dieu ; ce sera la première partie ; comme victime
de la miséricorde de Dieu , ce sera la seconde. Je ne
puis mieux finir le cours de ces exhortations que
j'avois à vous faire pendant ce saint temps. Puissic/,-
vous encore remporter de celle-ci tout le fruit que
je m'en promets , avec le secoilrs de la grâce , pouî
votre instruction et voire édificaliou î
(i) Ps. 84,
DE JESl 5-CIiaiST. 307
pre:mière partie.
Oui , chrétiens , c'étoit depuis la naissance du
monde , où l'homme rebelle et criminel osa se ré-
voh'er contre l'ordre de son Créateur et de son Dieu ;
c'étoit , dis- je , depuis ce prem'ier péché , que la
justice du ciel attendoit une victime capable de
Tapaiser , el demandoit un sacrifice digne de la
majesté du Seigneur violée et outragée. Ce n'est
pas que dans le cours de tant de siècles écoulés
depuis cette chute fatale à toute la nature humaine ,
les hommes n'eussent offert à Dieu des hosties , et
qu'ils ne lui eussent, présenté divers sacrifices pour
reconnoître sa souveraine grandeur el pour l'hono-
rer ; mais ces hosties n'étoient , ou que des fruits de
la terre , ou que de vils animaux ; et de tels sacrifices
ne pouvoient être proportionnés à la dignité du
Maître dont il s'agissoit de réparer l'honneur et de
venger les intérêts. Il n'y avoit donc qu'une per-
sonne divine , il n'y avoit que le sang d'un Dieu qui
pût effacer pleinement et laver l'offense faite à un
Dieu. Or , voilà ce qui s'accomplit au Calvaire , et
c'est là que cette justice si rigoureuse et si inflexible
dans la défen-se de ses droits, trouve enfin tonte la
satisfaction qu'elle avoit si long-temps exigée sans
la recevoir, et qui lui étoit due par tant de titres.
Car, quelle victime lui est immolée sur Tautel de
la croix? un homme-Dieu, le Fils éternel de Dieu ,
^gal à son Père , et possédant comme lui toute Ja
plénitude de la divinité : In ipso înhahiiat omiiis
j38 sur le crucifiement et la mort
plenitudo divinitatis ( i ). Dès le moment de son
incarnalion , il avoit déjà commencé ce grand sacri-
fice , puisqu'il n'éioit descendu sur la terre qu'en
qualité de victime , et qu'il ne s'étoit revêtu d'un
corps mortel , que pour en faire hommage au Créa-
teur de 1 univers, et pour le lui offrir en holocauste.
Bans le temple de Jérusalem , il avolt continué et
comme perfectionné ce môme sacrifice , lors<{u'il
voulut être porté solennellement entre les bras de
Siméon , et présenté par les mains de Marie. Mais
tout cela n'éioit encore que le sacrifice du înatin ,
et nous voici présentement au sacrifice du soir ; à
ce sacrifice oii la victime doit être consumée toute
entière ; à ce sacrifice oii tendoient depuis trente-
trois ans toutes les vues , toutes les démarches y
toutes les actions du Rédempteur des hommes ; à
ce sacrifice par oii toute la gloire du Seigneur
devoit être réparée et tous les droits de sa justice
rétablis.
Mais , que dis-je , et quelle dette le soumettoit à
cette inexorable justice , cet agneau de Dieu , cet
agneau sans tache ? de quelle offense pouvoit-il être
coupable , et qu'avoit-il fait qui lui attirât la colère
d'en haitt et qui l'exposât à un tel opprobre et à
une telle mort ? ah ! chrétiens auditeurs , c'est un
mystère que vous ne pouvez ignorer , et c'est sur ce
fondement qu'est établie et que roule toute la reli-
gion. Vous savez que de lui-même et de sa nature,
ce Sauveur du monde est la sainteté par excellence ;
que dans le céleste séjour et <3ans les splendeurs
(i) Colos. a.
DE JÉSUS-CHRIST. I 3()
éternelles , il reçoit les adorations de tous les esprits
bienheureux , et en fait toute la félicité ; que même
dans cette terre dexil oii il a paru , et que dans
celle vallée de larmes où il a voulu converser avec
nous , il ne connut jamais le mal que pour le com-
battre et pour le détruire ; enfin , que c'est à lui
que fut rendu plus d'une fois cet éclatant témoi-
gnage , qui retentit le long du Jourdain , et qui se
fil entendre sur le Thabor ; Voilà mon Fils bien-
aimé , l'objet de mes complaisances : Hîc est Films
meus dihctus in cjuo milii benè complacui (i). \ous
en êtes instruits , et ce sont autant d'articles de votre
créance. Mais ce que vous enseigne aussi la même
foi que vous professez , c'est que pour l'expiation
du péché , ce Sauveur si saint en lui-même , a pris
toutefois la forme de pécheur ; c'est que n'ayant
jamais commis de péché , et étant incapable d'en
commettre , il a néanmoins voulu porter sur son
corps tous nos péchés : Qui pcccata nostra ipse
pertuUt in corporc suo (2) ; que son Père l'en a
chargé , et qu'il en a été tout couvert : Posuit in eo
iniquitalem omnium nostrûm (3). Tellement que
nous le pourrions comparer à cette nuée qui con-
duisoit les Israélites dans le désert , et qui toute
lumineuse d'une part , étoit de l'autre toute téné-
breuse. Or, c'est jusiement sous cet aspect si difibrme
et si affreux , que le ciel aujourd'hui le considère,
et c'est sous celte lèpre du péché que la justice
de Dieu l'envisage comme un objet digne de toutes
ses vengeances. Voilà pourquoi elle s'arme contre
(i, Matth. 27. — (3} i. Pctr. 2. — (3) liaic 55.
I.(o SUR LE CRIJCIFIE.MENT ET LA MORT
Jiii , pourquoi elle le poursuit le glaive à la main,
pourquoi elle prononce l'arrêt de sa mort.
Gomment donc , afin de vous tracer encore de
tout ceci une figure plus naturelle et plus propre ,
comment paroîl-il au Calvaire ? Représentez-vous ,
mes chers auditeurs, cette malheureuse victime dont
parloit saint Paul aux Hébreux , sur laquelle oa
mettoit toutes les iniquités du peuple pour les ex-
pier , et qu'on jetoit hors du camp pour la briMer.
Ainsi Dieu l'avoit ordonné dans l'ancienne loi ; et
qu'éloit-ce là , dit l'Apotre , qu'une image sensible
de ce qui devoit s'accomplir dans la personne de
Jésus - Christ ? On le conduit hors de la ville , ort
le fait monter au Calvaire : c'est le dernier théâtre
où il va paroître , et c'est là que l'attend la divine
justice à qui il s'est rendu responsable , et qu'elle
vient ordonner de son supplice et l'exécuter par les
mains des bourreaux qu'elle a choisis pour ses mi-
nistres. Car souffrez , mes frères , que je vous fasse
part d'une pensée qui me touche , et qui doit vous
remplir comme moi d'une horreur toute religieuse.
Quand Dieu chassa le premier homme du paradis
terrestre où il avoit péché , l'ange du Seigneur se
fit voir armé de l'épée ,et ferma pour jamais l'entrée
de ce jardin de délices. Ce fut encore par le minis-
tère de lange exterminateur que Dieu frappa l'armée-
de Sennachérlb , et que pour le salut de son peuple
il fil éclater contre ce prince orgueilleux toute sa
puissance. Mais quand pour le salut du monde en-
tier , il est question de consommer le sacrifice de ce
divin Médiateur , sur qui sont tombés tous les péchéà
IDE JÉSUS-CHRIST. I^I
des hommes et qui les doit effacer de son sang , je
m'imagine que la suprême et souveraine justice des-
cend elle-même , et que sans se montrer , elle pré-
side à tout ce qui se passe dans celle sanglante et
terrible exécution.
Non , chrétiens , ne croyons pas que ce soit seu-
lement ici la fureur des Juifs qui agisse , ni la cruauté
des soldats : c'est la justice de Dieu. C'est elle >
prenez garde , c'est elle qui veut que ce Dieu-homme
soit encore une fois dépouillé de ses habits , et qu'il
ne lui reste pas même une robe qui le couvre :
pourquoi ? afin que par ce dépouillement total eE
cette extrême pauvreté , il porte la peine de toutes
les injustices où nous a engagés et où nous engnge
îous les jours une envie démesurée d'avoir, un
attachement excessif aux biens de la vie. C'est elle
qui veut qu'on l'é tende sur la croix , et qu'en l'y
étendant on lui disloque tous les membres ; que
pour l'y attacher , on se serve , non de liens , mais
de clous , qu'on lui en perce les pieds et les mains,
et qu'on les y enfonce avec violence : pourquoi?
afin que dans sa chair il expie tous les déréglemens
de la nôtre , tant de sensualités , tant de commerces
criminels , tant de sales plaisirs , tant d'excès et
d'abominations. C'est elle qui veut qu'il obéisse à
d'infâmes bourreaux ; que , sans résister un moment
ni prononcer une parole , livré à leur pouvoir et
soumis à leurs ordres, il se laisse remuer, traîner,
tourmenter solon qu'il leur plaît : pourquoi? afin
que par une telle soumission il répare celle fatale
l4'2 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
désobéissance de nos premiers païens q\n nous a
ions perdus, et que ce soil encore le cliâlimcni de
tant de transgressions de la loi du Seigneur , qui
nous sont particulières et personnelles ; de tant de
résistances à ses adorables volontés , de tant de
révoltes intérieures dans les afflictions qu'il nous
envoie , et de tant de murmures et de plaintes.
C'est elle qui veut qu'il soit placé au milieu de deux
voleurs et crucifié avec eux ; que dans cet état on
l'élève , on le fasse voir , on l'expose aux yeux de
Jérusalem, et que le ciel et la terre soient témoins
de sa honte : pourquoi ? afin que celte ignominie
publique soit la juste punition de toutes les enflures
de notre cœur , de toutes ses complaisances et ses
vanités , de tous ses projets ambitieux , et de tout
son orgueil.
N'est-ce pas assez, justice de mon Dieu, etn'êtes-
votis pas enfin satisfaite ? Sur quelle partie de ce corps
sacré frapperez-vous encore , qui ne soit déjà toute
couverte de plaies ? Voyez et considérez : voyez ces
yeux tout éteints , cette bouche toute livide, ce vi-
sat^e tout meurtri , ce sein tout déchiré et tout ouvert
par le nombre des blessures qu'il a reçues ; voyez ces
pieds , ces mains , changés en des sources de sang.
Quels nouveaux opprobres a-i-il à essuyer ? Le voilà
comme abîmé , comme anéanti dans la confusion ;
il en est rassasié , selon l'expression de votre Pro-
phète , et si je l'ose dire , il en est comme enivré. Il
n'importe : celle implacable justice a néanmoins tou-
jours le bras levé , et ne le retirera point que sa
DE JÉSUS-CHRIST. 10
victime n'ait ëlé détruite : Scd adhuc manus ejus
extenta ( i ).
C'est donc elle , suivez-moi , c'est elle qui veut
qu'on s'assemble autour de ce DieusouiTiaut , etque
bien loin de le plaindre , on vienne insulter à ses
souffrances jqu^on lui reproche qu'il ne peut se sauver
li;i-méme , après avoir sauve les autres ; qu'on le
traite de profanateur et de destructeur du temple ;
qu'on blasphème son saint nom , et qu'on profère
contre lui mille anathémes : pourquoi? parce que
c'est à lui d'acquitter par là tant de discours injurieux
tant de railleries malignes et piquantes , tant de pa-
roles outrageantes, de paroles licencieuses et disso-
lues 5 de paroles impies et scandaleuses , que nous
met dans la bouche et contre le prochain , et contre
Dieu même , ou la médisance , ou l'animosilé et la
colère , ou le libertinage et l'irréligion : ^ed adhuc
manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans la
soif qui le presse , etque lui cause l'extrémité de sa
foiblesse et le dernier épuisement où il est réduit,
on ne lui présente à boire que du vinaigre et du fiel :
pourquoi ? parce que c'est dans l'aigreur et l'amer-
tume de ce breuvage que doivent être lavées, si je
puis m'espiimer de la sorte , les grossières débauches
et les intempérances de tant de mondains , leur avi-
dité insatiable , leurs délicatesses infinies à flatter leur
goût et à contenter tous leurs appétits : Sed adJtuc
manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans un
accablement si général toute ressource lui manque,
même de la part de son Père j qu'il en soit comme
(i) Isaïe. 5.
l4^ SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT*
sbandonné ; qu'il n'en reçoive nul secours , nul appuî
sensible ; que plus rigoureusement traité qu'il ne le
f)U au jardin , où le ciel au moins parut s'intéresser
en sa faveur, et prit soin par le ministère d'un ange
de le conforter , il soit désormais destitué de tout
soutien; c'est-à-dire , que son humanité soit délaissée
de sa divinité , et que livrée à elle-même elle tombe
dans la plus profonde et la plus mortelle désolation :
pourquoi ? parce qu'il ne peut mieux satisfaire quo
)>ar cet abandonnement, pour toutes les fausses joies
du monde dont nous sommes si enchantés , pour
toutes les vaines consolations que lious cherchons
dans les créatures , pour la confiance trompeuse que
nous y avons , pour lindigne préférence que nous
leur donnons et le prodigieux oubli de Dieu où nou*
vivons. Que puis-je encore ajouter? Sed adimcma-»
nus ejus extenta ; c'est elle qui sans se relâcher jus-
qu'au dernier souffle de vie qui lui reste , veut enfm
qu'il expire entre les bras de la croix , et qu'avec ce
j^rand cri qu'il pousse vers le ciel , il achève de rendre
Famé , et mette le sceau à l'œuvre de notre rédemp-
tion : pourquoi? parce que c'est par celte mort tem-
porelle d'un Dieu , que nous devons être délivrés
d'une mort éternelle : Jésus auiem , émis sa voce
m itgn a , exp ira vît ( i ) .
Quelle terreur , chrétiens, et quelle consternation!
La seule frayeur de ce lugubre spectacle et d'un tel
acte de justice sur une personne divine ne dut-elle
pas suflire pour ébranler toute la nature et la décon-
certer ? aussi la terre en trembla , le voile du temple
(i) Marc. i5.
se
DE JÉSUS-CHRIST* I 45
se déchira , le soleil s'éclipsa , les pierres se fendirent ,
et les tombeaux en furent ouverts. Or , si cet effroi
a pu se communiquer aux êtres même inanimés, et
agir sur eux , comment doit-il se faire sentira nous »
et quels effets doit-il produire dans nos cœurs ?
Car quoique le plus essentiel et le premier de tous
les motifs qui doivent nous attacher à Dieu et à la
pratique de nos obligations, soit la reconnoissance
et l'amour , toutefois une crainte chrétienne de la
justice de Dieu , des vengeances de Dieu et de ses
redoutables châtimens , n'a rien que de louable , rien
que de saint et de salutaire. Jésus-Christ lui-même
dans son évangile en a fait la matière de ses plus
fortes instructions > et y a employé les expressions les
plus vives et les menaces les plus effrayantes» Ce
n'éloit pas seulement au peuple qu'il les faisoit en-
tendre , ni aux pécheurs engagés dans le monde ,
mais à ses disciples et à ses apôtres , parce que cette
crainte des jugemens du Seigneur convient à tous
les étals du christianisme et à tous les degrés de per-
fection.
Je ne puis donc rien faire de plus important pour
votre salut , que de la réveiller dans vos âmes , et de
vous apprendre à tirer de la croix du Sauveur et de
sa mort que nous méditons et que nous pleurons ,
une des conséquences les plus naturelles et les plus
solides , quoique la moins ordinaire et la moins
connue, savoir, que c'est une chose souverainement
à craindre , de tomber dans les mains du Dieu vivant :
Horrendum est incidere in manus Dei viventis (i).
(i^Hebr. xo,
TOME IX, 19
l46 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
Je dis consëquence la moins ordinaire et la moins
connue. En eiFct, nous sommes accoiuumés à ne
considérer le mystère d un Dieu crucifié que par ce
qu'il a de consolant pour nous, et nous n'en tirons
presque jamais d'autre conclusion , que de nous
confier en Dieu et dans l'efficace de ses mérites. Con-
fiance , mes chers auditeurs, trop bien fondée, pour
entreprendre de l'aiïbiblir , et espérance que je suis
bien éloigné de condamner , puisque je prétends au
contraire vous l'inspirer dans la suite de ce discours ,
et vous y affermir. Mais ce que je voudrois d'abord
vous faire comprendre , et ce qui demande toute l'at-
tention de vos esprits, c'est que ce mystère de grâce
est en même temps un mystère de justice , et de la
justice la plus formidable ; c'est que s'il a de quoi
nous encourager et nous rassurer, il n'y en a pas moins
de quoi nous intimider et nous consterner: comment
cela ? faites-en avec moi la réflexion, et entrez dans
ma pensée.
Quand le prince des apôtres , saint Pierre , écri-
vant aux premiers fidèles , vouloil leur donner une
idée de la justice de Dieu qui les retînt dans le devoir,
ou qui les engageât promptement à s'y remettre , si le
péché les en avoit écartés, il leur proposoii l'exemple
des anges rebelles et leur condamnation. Craignez ,
mes frères, disoil-il , et n'oubliez jamais à quel Dieu
vous avez à faire : on ne s'attaque point à lui impu-
nément , et l'on n'échappe point au bras de sa justice
et à ses coups. îl n'a pas même pardonné à ces esprits
qu'il avoit créés dans le ciel et enrichis des dons les
plus excellens; mais dès qu'ils se sont révoltés, et
DE JÉSUS-CHRIST. 1^7
c^ès le premier péché qu'ils ont commis, il les a liés
avec les chaînes de l'enfer , il les a chassés de son
royaume , et précipités dans l'abîme , pour y être
éiernelleraenl tourmentés: Deus angelis pcccantibus
non pcpercit , sedrudentibus injerni detractos in tar-
iarum tradidit ciuciandos (i). Orque devons-nous
donc attendre de sa colère, si nous lirritons contre
nous? et puisque des anges bien supérieurs à nous et en
force, et en puissance, ne peuvent néanmoins sou-
tenir la rigueur du jugement qu'il a porté contre eux,
et qui les a rendus autant de sujets d'exécration ,
que deviendrons-nous, fragiles créatures , qui ne
sommes devant lui que de foibles roseaux qu'il peut
renverser et br iser du moindre souffle ? Angeliforti^
iudine et virtute cùm sint majores , non portant
adversùm se execrahile judicium (2). Tel éloil le
raisonnement du saint apôtre : mais sans oublier en
aucune sorte le respect que je dois à une si grande
autorité , je ne fais point difficulté de dire que nous
avons dans la mort de notre divin Maître une preuve
mille fois encore plus touchante et un exemple plus
convaincant. Car ce ne sont plus seulement des anges
que Dieu , comme souverain juge, n'a pas épargnés ,
mais son propre Fils ; Proprio Filio suo non per~
percil (3). D'où nous devons connoître toute la puis-
sance de cette adorable justice, toute sa sainielé ,
toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible
équité. Piemarquez, je vous prie, tous ces traits :
il n'y en a pas un qui ne soit capable de nous faire
trembler , pour peu que nous soyons susceptibles
(i) 2. Pel« . a. — ^2) Vu'uL — (3) Rom. S,
1^8 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
d'une crainte raisonnable , et sensibles à l'intérêt de
notre salut.
Je dis toute la puissance de cette justice de Dieu ,
puisqu'elle a étendu son pouvoir jusque sur un
homme-Dieu. Après cela, qui pourra nous arracher
d'entre ses mains ? qui pourra lui faire violence et
l'arrêter? que lui opposerons-nous, et qui sera en
état de prendre contre elle notre défense et de nous
sauver ? Je dis toute la sainteté de cette justice de
Dieu , puisqu'elle n'a pu voir le péché sans le pour-
suivre , même dans un homme-Dieu. Ce n'éloient
dans cet homme-Dieu que les péchés d'aulrui ; ce
n'étoienl que des péchés dont il avoit contracté la
dette sans être coupable de l'offense : comment en
poursuivra-t-elle les auteurs, et à quel jugement doi-
vent-ils être réservés ? Je dis toute la sévérité de
cette justice de Dieu , puisqu'il a fallu , pour lapaiser,
le sang et la mort d'un homme-Dieu. Hommes vils
et criminels, quoi qu'elle exerce sur vous de rigou-
reux , sera-ce assez pour elle; et quand elle décharge
sur le juste ses plus rudes fléaux , que prépare-t-elle
aux pécheurs, et peuvent-ils se promettre d'être mé-
nagés ? Je dis toute la droiture de cette justice de
Dieu et son inflexible équité , puisqu'elle n'a point
eu même d'égard à la dignité d'un homme-Dieu. Qui
que nous soyons et quelque intercesseur que nous
ayons auprès d'elle , en vain compterons-nous de la
fléchir sans une satisfaction convenable , et espére-
rons - nous qu'elle se relâche jamais sur cela de ses
prétentions.
Ah ! mes frères, quelles vérités ! et quand un
DE JÉSUS-GHRIST. 1^9
pécheur, j'entends un de ces pécheurs obstinés qui
Tieillissenl dans leurs désordres , et que toute l'ardeur
de notre zèle , que toutes nos remontrances et toutes
nos soliici talions ne peuvent ramener de leurs voies
corrompues; quand, dis-je , à la vue du crucifix ,
un pécheur de ce caractère vient à se retracer toutes
ces idées , de quel tremblement et de quelle épou-
vante doit-il être saisi ? car il me semble que je puis
bien lui appliquer ce que saint Léon pape , a dit des
Juifs, et que la comparaison n'est que trop juste. Il
nous invite à contempler Jésus-Christ sur la croix :
mais du reste , mes frères , poursuit ce saint docteur ,
à Dieu ne plaise que nous le considérions comme les
impies , figurés par ces anciens Juifs à qui Moïse
disoit dans le désert , et au sujet du serpent d'airain :
Vous aurez sans cesse votre vie suspendue devant
Tos yeux; vous la verrez , et bien loin que cet objet,
si consolant pour les autres , anime votre confiance
et dissipe vos craintes , vous serez toujours en la
voyant , dans le même trouble , parce que vous ne
croirez pas y devoir trouver votre salut : Et erit
vita tua quasi pendens ante te : timchis die et
nocte i et non credes vitœ tuœ (i). Voilà, continue
le même saint Léon , comment dans la suite des
siècles les Juifs incrédules et déicides ont dû encore
envisager le Messie qu'ils avoient crucifié. Ils n'aper-
cevoient en lui et dans sa croix , que leur crime ; et
demeurant toujours dans leur infidélité , cette vue
d'un Dieu livré à la mort , devoit les remplir , non
point de la crainte salutaire qui part d'une vraie foi ,
(i) Deut. 28.
l5o SUR LE C1RUCIFIEMENT ET LA MORT
elqui sert à nous juslifierpar la foi, mais de la crainte
servileet désespérante dont est agitée et cruellement
tourmeniée une mauvaise conscience : Isti enim nihil
in cruf.ijioco Domino prœter facinus suum cogii are
voluerunt y habcntes timorem , non ijuo fides vera
justificatur , sed (juo conscientia iniqua torquetur.
Triste image du pécheur ! Qu'est-ce à ses yeux
que la croix de son Sauveur et de son Dieu ? un
monument visible, mais terrible, de la justice du
ciel; c'est-à-dire, d'une justice dont il dépend
mille fois plus encore que ce Dieu-homme , à qui
néanmoins elle a fait sentir son pouvoir d'une ma-
nière si éclatante et par un arrêt si absolu ; d'une jus-
tice dont il aura en personne à subir lui-même le
jugement , et à recevoir sa condamnation ; d'une
justice qui n'oubliera rien , qui ne passera rien ,
^ui ne lui pardonnera rien ; d'une justice qu'il se
rend tous les jours plus ennemie , en accumulant
péchés sur péchés , et négligeant tous les moyens
de les effacer ; dune justice devant laquelle tout ce
que Jésus-Christ a fait et tout ce qu'il a souffert
pour lui ne lui sera de nul profit , de nul avantage,
de nul usage , et ne doit même servir qu'à sa répro-
bation , puisqu'il ne s'en sert pas pour sa sanclifi-
cation ; par conséquent , d'une justice dont il n'a
rien de moins à craindie que la plus affreuse sen-
tence et qu'un tourment éternel : Tprribilis quœdam
expectatio judicii (i). Si toute la religion n'est pas
encore éteinte dans son cœur , peut-il n'être pas
effrayé de ces réflexions ; et pour n'en être point
(i) Hebr. lo.
DE JÉSUS-CHRIST. l5l
ëmu , ne faul-il pas qu il soil loiubé dans le plus
mortel endurcissement ?
Tout cela , dites-vous , ne l'inquiète guère , parce
qu'il n'y pense point. Il est occupé de ses affaires ,
entêté de sa fortune , possédé de son plaisir. Il bannit
tout le reste de son esprit , et il sait bien éloigner
des pensées si sérieuses , et s'en délivrer. Oui , mes
frères , il le sait bien , et il ne le sait même que
trop ; mais voilà justement ce que je déplore , et
ce que je regarde comme le plus grand de tous les
malheurs : car voilà ce qui l'entretient dans son im-
pénitence , ce qui lui fait amasser coutre lui un
trésor de colère , ce qui le lui fait grossir chaque
jour , jusqu'à ce qu'il en ait comblé la mesure , et
que cette justice dont il ne tenoii nul compte , et
qui Tatiendoit au jour marqué , agisse enfin , ouvre
elle-même le trésor de ses vengeances , et le fasse
fondre sur lui pour l'accabler.
Je dis plus, chrétiens, et s'il n'y pense point
maintenant, il y pensera à la mort. Etrange renver-
sement ! A cette dernière heure où tout l'abandon-
nera , où tous les secours humains lui manqueront,
du moins lui deviendront inutiles ; où ces préten-
dues divinités qu'il adoroit , seront incapables de le
soutenir, et où ces faux biens dont il jouissoit sur
la terre lui seront enlevés et lui échapperont , c'étoit
la croix de Jésus-Christ , ou plutôt c'étoit Jésus-
Christ lui-même attaché à la croix et y mourant ,
qui devoit êlre sa ressource, son refuge , sa force,
et ce sera le sujet de ses plus vives frayeurs et le
comble de sa désolation. Le prêtre , pour le louclier,
l52 ,SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
pour l'encourager , pour le consoler , et pour sa-
tisfaire au devoir de son ministère , lui présentera
le crucifix ; il le fera souvenir que c'est son Dieu ,
l'auteur de son salut , qui lui tend les bras ; il
l'exhortera à se tourner vers lui , et à se confier en
lui : mais tandis que la parole du ministre lui frappera
au dehors l'oreille sans pénétrer jusqu'au cœur , que
lui dictera intérieurement sa conscience ? que lui
reprochera-t-elle ? sous quel aspect lui montrera-t-
elle ce Rédempteur immolé à la même justice , qui
le cite actuellement à son tribunal , et dont il ne peut
se promettre d'être plus épargné que ne l'a été un
Dieu ? Quelle peinture lui tracera-t-elle de ses dé-
sordres passés ? et malgré toute la vertu et toute
refficace du sang divin, quelle espérance lui donne-
ra-t-elle pour lavenir ? Que fais-je après tout , mes
chers auditeurs ? est-ce que je prétends diminuer
votre confiance dans la croix du Sauveur et dans
sa grâce ? à Dieu ne plaise ; mais je voudrois que ce
fût une confiance solide , une confiance soutenue de
"VOS œuvres et de votre correspondance; car il n'y
en a point d'autre que celle-là qui vous puisse sauver,
îii sur laquelle il y ait quelque fond à faire. Aussi
est-ce pour vous Tinspirer que je vais présentement
vous proposer Jésus-Christ crucifié , comme vic-
time , non plus de la justice , mais de la miséricorde
de Dieu. Ce sera la seconde partie,
DEUXIÈME PARTIE.
C'est le caractère des œuvres de Dieu et de tous
les desseins qu'il forme sur nous . d'être toujours
DE JÉSUS-CHRIST, I 53
accompagnés de sa miséricorde , et de tendre au salut
de l'homme et à son éternelle prédestination : Uni-
versœ viœ Domiuî misericordia (i). Tellement , re-
marque le Prophète , qu'il n'oublie point cette in-
finie miséricorde jusque dans sa plus grande colère
et dans les plus sévères châtimens de sa justice : Cum
iratus fueris , misericordiœ recordaheris (2). 11 n'y
a que l'enfer d où cette bonté divine se tienne éloi-
gnée , et où elle ne fasse point couler ses grâces ,
parce qu'elle n'y trouveroit point de sujet en état
de les recevoir et d'en profiter. Mais partout ailleurs
il lui est si naturel de se communiquer , que dans
tous les ouvrages du Seigneur elle a toujours la
meilleure part , et qu'à bien examiner même les
plus rigoureux jugemens de Dieu , ce sont moins
des jugemens de justice que de miséricorde : Super-
exaltât misericordia judicium (3). Or, si jamais
elle a paru, celte miséricorde souveraine et sans
bornes, et si jamais elle a répandu ses richesses avec
abondance, il est évident et incontestable que c'est
dans ce mystère de Jésus-Christ crucifié et mort
pour la rédemption du monde. Découvrons-en , mes
frères , autant que la foiblesse de nos esprits peut
le permettre, et admirons-en l'ineffable et adorable
conduite.
Il falloit une victime à la justice de Dieu , et une
féparalion authentique du péché de l'homme, je l'ai
dit, et c'est ce que nous avons déjà médité. L'homme,
de lui-même et de son fonds, n'avoil rien , ni n'étoit
capable de rien qui pût en aucune sorte égaler
(0 PiaîiT». a/j. — (2) Hub&c. 3. ^ (3; Jacab. 2,
l54 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
l'injure faite à la majesté du T'Tès-haiU, et par consé-
quent il ne pouvoit , de son fonds ni de lui-même ,
la réparer ; c'est encore ce que j'ai lâché de vous
faire comprendre. De là s'cnsuivoit , par une consé-
quence non moins nécessaire, que, sans les mérites
d'un homme-Dieu, l'homme éloil immanquablement
perdu , et qu'il ne pouvoit être sauvé que par les
souffrances et par la croix de ce puissant Médiateur.
Voilà pourquoi Jésus-Christ est venu , voilà quelle
a été la fin de sa mission et le fruit de sa mort. Tout
cela est vrai , chrétiens ; mais tout cela ne nous
apprend point que Jésus-Christ, absolument et in-
dispensablement , ait dû souffrir , qu'il ait dû mourir.
Parlons autrement , et mettons la chose dans un
jour qui vous fasse mieux entendre ce point de re-
ligion.
11 devoit venir ce Verbe de Dieu , et prendre une
chair semblable à la nôtre. Dans cette chair passible
et mortelle, il devoit souffrir , il devoit mourir : mais
comment le devoit-il ? concevez-le. Il devoit, dls-je,
souffrir , et il devoit mourir : mais dans cette suppo-
sition toute gratuite de sa part, et toute de son choix ,
savoir , qu'il voulût sauver le monde. Car c est de
quoi il éloit pleinement le maître , et à quoi nulle
obligation ne l'engageoit. Il pouvoit laisser l'homme
dans l'abîme oii il s'éloit précipité ; il pouvoit lo
livrer à son propre malheur , et par là s'épargner
toutes les douleurs et toutes les ignominies de la
croix. Oui , mes frères , il le pouvoit, selon toutes
les lois de sa justice ; mais c'est ce que sa miséri-
corde n'a pu voir sans s'y opposer. Toutes ses en-
DE JÉSUS-CHRIST. l55
trailles «n ont été émues , ces entrailles de charité
et de compassion : Viscera misericordiœ (i). Il en
a suivi les mouvemens, et il n'a pu , si je l'ose dire ,
résister à des sentimens si tendres et si affeciueux.
Ainsi, de deux partis qu'ilavoità clioisir,.ou d'aban-
donner le salut de l'homme , ou de s'abandonner
lui-même à toute l'infamie d'un supplice aussi cruel
et aussi houleux que la croix , il a mieux aimé nous
racheter à ce prix , au prix de son sang , au prix
de sa vie, que de consentir à notre perte éternelle.
Or de là même , n'ai-je pas droit de conclure , qu'il
s'est donc sacrifié sur 1 autel de la croix comme une
victime de miséricorde ?
Solide théologie que l'Apôtre nous a si bien espri-
mée en deux courtes paroles , dont il étoit vive-
ment louché, et qui, dans leur simplicité et leur
brièveté , sont pleines d'onclion et de consolation :
Dilexit me , et tradîdit semetipsum pro me (2) ;
Il m'a aimé, ce Dieu essentiellement et souveraine-
ment miséricordieux , disoit le maître des gentils ', et
parce qu'il m'a aimé , il s'est donné pour moi. Prenez,
garde , s'il vous plaît, à l'ordre qu'observe le grand
Apôtre , et à la liaison qu'il met entre ces deux
choses. Il ne sépare point l'une de l'autre comme si
l'une étoit indépendante de l'autre; mais il les unit
ensemble comme la cause et l'effet. Il m'a aimé, voilà
le principe ; et il s'est donné pour moi , voilà l'effet
et la suite. De sorte que c'est avant tout et par-dessus
tout , son amour , qui lui a fait accepter et boire le
(i) Luc. 1. — (2) Galat. 2.
l56 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
calice de sa passion : Dilexit me , et tradidit semet'
ipsum pro me.
Aussi demandez au même saint Paul , ce que fai-
soit Jësus-Chrisl sur le Calvaire , où. ses bourreaux
l'avoient conduit , et où ils accomplissoient contre lui
avec tant de barbarie les ordres qu'ils avoient reçus.
Celle peinture est admirable , mes chers auditeurs ,
et voici sans doute des expressions dignes de l'esprit
de Dieu, dont le saint Apôtre étoit inspiré : écoutez-
le. On l'atlachoit à la croix, ce Médiateur des hommes,
on l'y clouoit : mais lui cependant, d'ime main in-
visible et par un excès de miséricorde , il y atta-
choit l'acte qui avoit été écrit contre nous , l'arrêt
qui nous condamnoit comme pécheurs; il l'efFaçoit
de son sang , et il l'annulloit : Delens quod advcrsùs
nos erat chirographum decreti , et ipsum tulit de
medio , ajffigens illud cruci (i). On lui donnoil la
mort ; et lui , en mourant , il nous rendoit la vie
par la rémission et l'abolition de tous nos péchés :
Et vos cùm moTtiii essetis in delictis ^ convivificavit y
donans vohis omnia delicta (2). Il succomboit à la
violence des coups qu'il avoit reçus , et à la rigueur
des tourmens qu'il avoit endurés; mais dans cette
défaillance même, oii la nature ne pouvoit se soutenir
et étoit obligée de céder, plus fort néanmoins que
toutes les principautés et toutes les puissances infer-
nales , il défendoit contre elles notre cause , il les
combattoit , il leur arrachoit les dépouilles que ces
esprits de ténèbres avoient enlevées et dont ils se
(i) Colos, 3. — (2) Idem,
DE JÉSUS-CHRIST. iSj
glorifîoient, il les confondoit à la vue de tout l'uni-
vers , il les desarmoit et il en triompholt; content
de mourir dans ce combat , pourvu que sa victoire ,
qui lui coûtoit si cher, fût auprès de son Père notre
rançon et notre salut ; Expolians principatus et
poiestatesj traduxit conjidenter -^ palàm triumphans
m os in semetipso (i).
De là , chrétiens , nous ne devons point nous
étonner des témoignages particuliers , ou plutôt des
prodiges d'amour et de miséricorde qu'il fait paroître
à cette dernière heure , qui doit terminer sa course
et consommer sa charité pour nous. Plus il avance
vers la fin de sa carrière , plus son cœur s'attendrit.
Il semble ne plus respirer que la miséricorde. Il prie,
et c'est une prière de miséricorde; il promet , et c'est
une proiTiesse de miséricorde ; il donne , et c'est
un don de miséricorde ; il témoigne sa soif, et celle
soif qu'il souffre , quelque pressante qu'elle puisse
être , n'est après tout que l'image d'une soif mille
fois encore plus ardente , qui achève de le consu-
mer, et qui est un sentiment de miséricorde. Appli-
quez-vous.
Il prie , et c'est une prière de miséricorde , et
de la plus grande miséricorde ; car il prie pour
ses ennemis mêmes et ses propres persécuteurs. Il
prie pour les prêtres elles docteurs de la synagogue
qui ont conspiré contre lui , pour les soldats qui l'ont
arrêté, pour le peuple qui l'a insulté, pour les faux
témoins qui l'ont calomnié , pour Pilate qui l'a con-
damné, pour les bourreaux qui l'oulcrucilié. Encore
{x) Coloss. %,
l58 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
S ilsrrconnoissoienl leur crime, et s'ils enmarqnoicnt
quelque rcpcnlir ! mais les voilà tous an pied de la
croix, qui le conihlenl de nouveoux outrages, qui
secouent la tête en se moquant et le raillant, qui se
le montrent les uns aux autres comme leur jouet et
un objet de mépris , qui , par mille impiétés et par
les paroles les plus piquantes, l'attaquent dans sa
puissance, dans sa sainteté, dans sa royauté, dans
sa divinité. C'est au milieu de ce bruit confus et de
cette multitude animée , que tout à coup il rompt
le silence qu'il avoit jusque-là gardé, et qu'il élève
la voix. Il porte les yeux au ciel : et que va-t-il lui
demander? N'est-ce point pour en faire descendre
la foudre? ce seroit la juste vengeance de tant d'in-
humanités et d'attentats : mais ne craignez point ,
Juifs sacrilèges et parricides , c'est la miséricorde
qui le fait parler. 11 ne prononcera pas une parole
que ne lui ait dictée l'amour le plus généreux et le
plus désintéressé. Mon Père, s'écrie-t-il, pardonnez-
leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Il ne dit pas
mon Dieu , mais mon Père , parce que ce nom de
père est plus favorable pour se faire écouter et pour
fléchir la colère divine : Pater. Il ne dit pas en dé-
tail : Pardonnez à celui-ci et à celui-là moins cou-
pables que les autres, et qui ont eu moins de part
à cette conjuration formée contre moi : mais en gé-
néral et sans distinction, il dit : Pardonnez-leur; ne
voulant exclure personne de ce pardon , les y com-
prenant tous, même ceux qui l'ont accusé et jugé
le plus injustement; même ceux qui l ont frap})é , '
meurtri, traité le plus violemment; même ceux qui
DE JÉSUS-CHRIST. 109
lui ont enfoncé les épines dans la lête , les clous
dans les pieds et dans les mains. Sa miséricorde , qui
remplit toute la terre, est universelle. Pas un seul
pour qui ses bras et ses pieds ne soient ouverts; pas
un dont il ne soit lavocat , et dont il ne se déclare
l'intercesseur et le sauveur : Bimitte illîs. Il ne s'en
tient pas à une simple prière : mais il tâche, autant
qu'il lui est possible , de les justifier; et tout crimi-
nels qu'ils sont , sa charité lui fait trouver pour leur
défense et en leur faveur une raison et un sujet d'ex-
cuse. Pardonnez-leur, parce qu'ils sont aveuglés , et
qu'ils ne connoissent pas toute l'énormilé de 1 olFense
qu'ils commettent : Pater , dimitte illis ; non enim
sciunt quid faciunt (i).
Il promet, et c'est une promesse de miséricorde.
En elFet, chrétiens, admirons le pouvoir et la vertu
de sa prière. Rien de plus efficace , et le premier mi-
racle qu elle opère , c'est la conversion d'un insigne
voleur. C'étoit un scélérat , peut-être encore pire que
Barabbas, puisqu'on ne l'avoit pas même proposé à
la fête solennelle pour obtenir sa délivrance. C étoit
un blasphémateur et un furieux , qui d'abord s étoit
tourné lui-même contre Jésus-Christ , puisque , selon
l'évangile de saint Matthieu et celui de saint Marc,
les voleurs qui furent crucifiés avec lui, 1 outrageoient
de paroles et le chargeoient d'injures : Et qui cum
èo crucifixi erant , conviciahantur ci (2). Mais au
bout de quelques momens et par une secrète mer-
veille de la grâce, voilà ce blasphémateur, ce voleur
changé dans un humble pénitent , qui rend gloire
(1) Luc 23. — (2) Marc. i5.
l6o SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
à Dieu , qui confesse hautement ses péche's et se re-
connoît digne de la mort , qui publie l'innocence de
ce juste contre lequel il s'étoit élevé , qui s'adresse
à lui comme à son Seigneur , comme à son Pioi , qui
se range au nombre de ses sujets, et lui demande
une place dans son royaume ; enfin , qui reçoit de
la bouche même du Fils de Dieu celle assurance si
douce et si consolante : Je vous dis, en vérité , que
dès ce jour vous serez avec moi dans le ciel , pour
y jouir de la souveraine béatitude : Amen dico iihi y
ho die mecum eris in paradiso (i).
Il donne, et c'est un don de miséricorde. Car dans
celte extrémité, voulez-vous savoir quel est, si je
puis m'exprîmer de la sorte , son testament de mort ?
Sont-ce des héritages temporels? hélas! que posséda
jamais sur la terre ce Dieu pauvre , qui dans tout le
cours de sa vie n'eut pas même oii se retirer ni ç>\x
reposer sa tête? Qu'est-ce donc? Ah ! mes frères , du
haut de sa croix il baisse la vue : et qu'aperçoit-il
^ devant ses yeux? Marie, sa mère, et Jean , son dis-
ciple : voilà son trésor, voilà sa plus précieuse suc-
cession. A ce double aspect , tout épuisé qu'il est, il
sent encore toute la tendresse de son cœur s'exciter
et se réveiller. Dans l'état d'accablement oii il se
trouve, et que chaque moment augmente, il n'est
pas néanmoins encore tellement occupé de ses ex-
trêmes douleurs , qu'il ne pense à l'une et à l'autre.
Il ne les veut pas quitter sans leur donner une der-
nière preuve et leur laisser un gage authentique de
son amour. Femme , dit-il à Marie , lui présentant
(i) Luc. 23.
soa
DE JÉSUS-CHRIST. l6l
son bien -aimé disciple, voici votre fils : Mulier ,
erce/i/ius tuus (i).yioo fus f dil-ilàJean, lui présen-
tant sa sainte mère, voici votre mère : Ecce maler
tua (2). Il sait qu ii ne peut mieux confier l'une qu'au
plus fidèle de ses disciples ; et il sait qu'il ne peut
mieux disposer de l'autre qu'en le remettant dans
l<es mains de la plus tendre de toutes les mères. Que
dis-je , mes chers auditeurs? dans ce don mutuel,
dans ce riclie don , tout est mystérieux. Ce n'est pré-
cisément, ni sa mère, ni son disciple, que ce Dieu
des miséricordes envisage. Ses vues s'étendent bien
plus loin , et ses faveurs n'ont point de bornes. Il
veut que Marie , dans la personne de Jean , adopte
généralement tous les hommes pour ses enfans ,
qu'elle en soit la mère , la protectrice , la média-
trice; et il veut que tous les hommes en l'acceptant
comme Jean, en l'honorant et s'y coufiani, aient
dans elle une source abondante de toutes les >^râces
du salut , un asile toujours ouvert , et des secours
toujours assurés et présens : Et ex illâ horà occepit
eam discipulus in sua (3).
Enfin , il témoigne sa soif, et cette soif qu'il soufïre,
n'estque limage d'uneaulresoif bien plus pressante,
qui est le désir de notre salut et le sentiment de sa
miséricorde. Quand autrefois ses apôtres , voyant
qu'après une pénible marche et depuis un long es-
pace de temps , il n'avoit pris encore nulle nourriture,
et qu'il devoit ressentir la faim , l'invitèrent à se re-
poser et à manger : Il y a bien une autre viande,
kur répond^t-il , que celle viande matérielle, dont
(i) Joan. 19. ■.- (2) Ihïd. — (5) Ihid,
ïOMîi IX. 1 1
l62 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
j'ai besoin , et doiil je me nourris. L'aliment que je
désire, et que je cherche en tout, c'est d'accomplir
la volonté du Père qui m'a envoyé , et de donner
à l'ouvrage pour lequel je suis descendu, toute la
perfection qu'il demande. Telle étoit alors sa faim ,
et telle est présentement sa soif. Cette soif, c'est son
amour , que toutes les eaux de sa passion n'ont pu
éteindre ; celle soif, c'est le zèle des âmes, de ces
âmes que l'enfer tenoit captives, et qu'il est venu
racheter; cette soif, c'est une sainte impatience de
consommer le chef-d'oeuvre de sa miséricorde en
consommant le sacrifice de sa vie : Siiio (i). Plus
Iheure approche , plus le feu croît , ce feu sacré
dont est dévorée celle divine hostie. Malgré tout
l'opprobre et tout le tourment de la croix, il ne re-
grette point la vie qu'il va perdre , parce qu'il voit
par avance le fruit de sa mort. Il ne peut se refuser
îe témoignage qu'il se rend à lui - même , qu'il a
exécuté de point en point tout ce qui lui étoit pres-
crit , et qu'il a rempli toute sa mission : Consum^
matiim est {;2). Il ne lui reste plus que de porter
son ame entre les bras de son Père , pour recevoir
h'i récompense de tant de travaux ; Pater ^ in manus
tuas commcndo spiritum meiim (3). Il ne lui faut
pour cela qu'un soupir, et ce dernier soupir en ter-
minant sa carrière , couronne ses combats , et dans
le sein de la mort même commence son triomphe :
Et hœc diccns expirai'ît (4).
Sur cela, mes chers auditeurs, qu'ai-je à vous
dire , et quels senlimens doit vous inspirer celte
(i) Joan. 19. — (.i) Jh'uî. — (ô) Lac. 23 ( j) Ihid.
DE JÉSUS-CHRIST. l63
mort d'un Dieu ? Viens- je encore vous le représenter
comme un objet de terreur? Il est vrai, toute la
terre en fut comme ensevelie dans les ténèbres , et
ce fut un deuil universel. Mais après avoir payé
d'abord à cet homme -Dieu, mort pour nous, le
juste tribut de notre reconnoissance et de nos larmes,
il nous permet, jusque dans ce triste mystère, de
reprendre le même cantique c[ue nous avons chanté
avec la milice céleste , dans le mystère de sa bien-
heureuse nativité , et de nous écrier ; Gloria in al^
tissimis Deo , et in terra pax hominihus ; Gloire à
Dieu au plus haut des cieux , et paix aux hommes
sur la terre. Et en efiet, c'est sur la croix qu'est ra-
tifiée cette nouvelle alliance que Dieu a voulu faire
avec les hommes ; c'est là que, du sang du média-
teur , notre réconciliation et notre paix est signée.
Paix glorieuse au souverain Seigneur , puisqu'il y
reçoit toute la satisfaction que pouvoit exiger sa gran-
deur violée, et que la réparation même est au-dessus
de l'offense. Paix générale et commune à tous les
hommes, puisque c'est la paix de tout le genre hu-
main , et que sans distinction ni de juste , ni de
pécheur, ni de juif, ni de gentil, ni de fidèle, ni
d'idolâtre , il n'y a pas un seul homme qui n'y soit
compris. Paix salutaire, où 1 homme rentre dans
tous ses droits auprès de Dieu ; où , d'esclave qu'il
éloit de i'enfer et du péché, il devient tout de nou-
veau enfant de Dieu et héritier du royaume de Dieu;
où toutes les grâces de Dieu recommencent à couler
sur lui avec plus d'abondance que jamais, puisque la,
jçïiiséricorde du lU^éraleur qui l'a sauve, est inliiiie,
II.
l64 SDK LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
et que cette rédemption divine n'est pas seulement
une rédemption abondante , mais surabondante :
Quia apud Dominurn misericordia^ et copiosa apud
eum redemptio (i).
Qu'est-ce donc proprement que la croix de Jésus-
Christ? le siège de la j^çrâce et le irùne de la miséri-
corde. El quelle leçon plus importante ai-je là-dessus
à vous faire, que celle de l'Apôtre , par oii je conclus :
Hahentes ergb Fontijicem magnum , Jesum Filium
Dei y ieneamiis confessionem (2). Ainsi , mes frères,
ayant un aussi grand pontife que le Seigneur Jésus,
Fils de Dieu, lequel s'est immolé pour nous, et qui
dans ce sacrifice a voulu être tout ensemble, et le
prêtre et la victime, attachons-nous à cet article ca-
pital de notre foi; et sans nou^ contenter de le croire,
niéditons-le sans cesse et rappelons-en le souvenir ,
pour nous instruire, pour nous exciter, et surtout
pour nous animer d'une sainte confiance en la misé-
ricorde de notre Dieu. Quelles que soient nos mi-
sères, ne craignons point d'être rejetés : pourquoi ?
en voici la raison sensible et naturelle : JSon enim
/tahemus pontificem qui non possit compati injir-
mitatihus nostris; tenta tum autcm per omnia pro
similitudine , ahsque peccato (3) ; c'est que nous
n'avons pas un pontife qui soit incapable de com-
patir à nos infirmités, faute de lesconnoltre, ou qui
ne les connoisse qu'en spéculation , et par là soit
moins en état d'en être touché. N'a-t-il pas lui-même
passé par toutes les épreuves, et hors le péché, qu'y
a-l-il en quoi il ne se soit rendu semblable à nous?
(i) Ps. 129. — (2) Hebr. 4. — (5) Ihïd.
DE JÉSUS-CHRIST. l6î>
Encore a-t-il voulu porter l'image du péché , et
mourir sous la figure du pécheur. Adeamus crgd cum
Jidi/ciâ ad ihronum gratiœ^ ut misericordiam consc-
qiiamur , et gratiam invcniamus in auxilio oppor-
tuno. Allons donc, chrétiens, allons à la croix dans
tous nos besoins , et comptons que nous y serons tou-
jours secourus à propos el selon nos nécessités pré-
sentes.
Solide dévotion que je voudrois renouveler dans
le christianisme , ou du moins parmi vous , mes chers
auditeurs : la dévotion au crucifix. C'est là que nous
trouverons des grâces de toutes les sortes , puisque
Dieu les y a toutes renfermées. Ce n'est pas sans
mystère qu'un Dieu mourant, ou qu'un Dieu mort,
y parolt les bras étendus et le côté percé d'une lance.
Il veut, en nous tendant les bras, nous embrasser
tous; et dans la plaie de son sacré côté, il veut comme
dans un asile certain , nous recueillir tous. Je dis tous,
et c'est ce que je ne puis trop vous redire , afin que
nul ne lignore : car malheur à moi, si par une erreur
insoutenable, et contre tous les témoignages des di-
vines Ecritures , j'entreprenois de prescrire des
bornes aux mérites et à la miséricorde de mon Sau-
veur. Sommes-nous dans l'état du péché , séparés
actuellement de Dieu et depuis long-temps par le
péché ? c'est au pied du crucifix que nous rece-
vrons des grâces de pénitence et de conversion , qui
nous ouvriront les yeux de l'ame pour voir la griè-
veté de nos désordres, et qui nous amolliionl le
cœur pour les détester et les pleurer. Quelque éloi-
il66 SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT
gués que nous soyons du salut, nous ne pouvons l'être;
plus que les Juifs et que les bourreaux de Jésus-Chrîsl :
or, combien néanmoins de ces Juifs si endurcis et de
ces bourreaux si intraitables et si barbares, conçurent
auprès de la croix des scntimensde repentir , et ne se
retirèrent qu'en se frappant la poitrine ? Sommes-
nous dans l'heureux état de la justice chrétienne,
fidèles à la loi de Dieu et par là même amis de Dieu ?
c'est au pied du crucifix que nous recevrons des grâces
de persévérance et de sanctification , qui nous alïer-
miront dans la pratique de nos devoirs, et qui nous
élèveront aux plus sublimes vertus. Les saints nour-
rissoientlà leur piété , y allumoient leur ferveur, y
amortissoient le feu de leurs passions, y puisoient
des forces contre toutes les attaques de leurs ennemis
invisibles et contre toutes leurs tentations. Si l'afflic-
tion nous abat, et que les peines, soit intérieures,
soit extérieures, nous rendent la vie amère , et nous
plongent dans la tristesse et dans l'accablement, c'est
au pied du crucifix que nous recevrons des grâces
de soutien et de consolation , cjui nous relèveront ,
qui nous mettront dans la tranquillité et la paix, qui
nous adouciront les douleurs les plus vives et les
maux les plus cuisans. Une ame est étonnée d'un
changement quelquefois si prompt et si subit. On
avoit apporté aux pieds de Jésus-Christ un cœur
troublé , un cœur agité , un cœur serré , un cœur
flétri et désolé: mais dans un moment tout se calme,
tout s'éclaircil ; ce cœur, à la présence de son Dieu
crucifié 5 revient à lui-même, se reconnok , se re-
DE JÉSUS-CHRIST. 167
proche sa folblesse , reprend une vigueur toute nou-
Telle et se rélabllt dans un repos inaltérable.
De vouloir ici parcourir tous les autres avantages
que nous procure ce recours fréquent et dévot au
crucifix , ce seroit m'engager dans un trop long dé-
tail. Heureux qui fait de la croix, ou plutôt de Jésus
attaché à la croix, son confident , son conseil , son
maître, son docteur, son pasteur, son guide, son
directeur, son médecin , son tout : car Jésus-Christ
seul lui sera tout; tout dans la vie, et tout à la mort.
Pesez bien , chrétiens , cette dernière parole , tout à
la mort. Quand il sera venu , ce jour qui doit finir
sur la terre toute la suite de vos jours; quand on vous
aura fait entendre cet arrêt, dont tout homme,
quelque saint qu'il soit, est effrayé : Vous mourrez;
ou sans qu'on prenne soin de vous l'annoneer, quand
une défaillance entière de la nature vous le fera
malgré vous sentir; quand aux approches de ce ter-
rible moment, le passé, le présent , l'avenir , mille
objets s'offriront à votre pensée pour vous affliger ,
pour vous inquiéter , pour vous consterner , ah !
mon cher frère, oii sera votre ressource alors, où
sera votre réconfort? dans le crucifix. Oùadresserez-
vous vos regards , où porterez-vous vos soupirs ?
vers le crucifix. Qu'exposera-l-on à votre vue, que
vous mettra- t-on dans les mains , que vous appli—
quera-t-on sur les lèvres ? le crucifix. Quel nom vous
fera-l-on prononcer? le nom de Jésus, et de Jésus
crucifié. Ce sera là le fonds de votre espérance , si
dès maintenant vous en faites le sujet le plus ordi-
1 G8 SUR LK CRUCIFIEMENT ET LA MORT , etc.
rnire de vos pieux exercices, de vos entretiens les
plus intimes, et de vos plus afï'ectueuses considéra-
tions. Plaise au ciel que vous vous disposiez de cette
sorte , à passer des bras de Jésus-Christ mourant en
cr«)ix, entre les bras de Jésus-Christ vivant, et triom-
phant dans la gloire, où nous conduise, etc.
I
INSTRUCTIONS
CHRÉTIENNES
SUR DIVERS SUJETS.
INSTRUCTION
POUR
LE TEMPS DE LAVENT.
Le dessein de l'Eglise dans l'institution de TAvent^
a été d'honorer le Verbe incarné dans le chaste sein
de la Vierge , el de nous disposer ainsi à la glo-
rieuse nativité de cet homme-Dieu. Nous ne pou-
vons donc mieux nous occuper pendant tout ce saint
temps , que du grand mystère de l'incarnation ; et
quoique le Fils de Dieu s'y soit si profondément hu-
milié et comme anéanti , nous le devons néanmoins
considérer comme un mystère de gl»)ire pour Dieu
même, selon qu'il nous est marqué dans ce sacré
cantique que chantèrent les anges à la naissance de
Jésus-Christ : Gloire à Dieu au plus haut des
deux. En effet, c'est en se revêtant d'une nature
semblable à la nôtre , et en se faisant homme , que
le Verbe divin est venu sur la terre , i . découvrir
sensiblement aux hommes la gloire de Dieu; 2. com-
battre parmi les hommes , et y détruire tous les en-
nemis de la gloire de Dieu; 3. allumer dans le cœur
des hommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu.
Appliquons-nous à méditer el à bien pénétrer ces
trois vérités. Ce sera pour nous un fonds inépuisable
de réflexions et de sentimens les plus propres à nous
édifier.
172 POUR LE TEMPS
§. j . Comment Jésus-Christ vient dccoui-rir sensi-
blement aux Jiommes la gloire de Dieu.
I. Que le Verbe éternel , en s'incarnant , soit venu
découvrir aux hommes la gloire de Dieu, c'est i'ex-
jiresse doctrine de l'évangéliste saint Jean '.Le Verbe ,
èX\.-\\ ^ s' est fait chair; il a demeuré et conversé
parmi nous, et nous avons vu sa gloire. Quelle
conséquence ! et le saint évangéliste ne devoit-il pas ,
ee semble , conclure tout autrement , el dire : le
Verbe s'est fait chair , et dans cette chair mortelle
dont il est revèiu, il nous a caché la gloire de sa
divinité. S'il disoit , le Verbe s'est fait chair, et nous
avons été témoins de ses infirmités volontaires, de
ses abaissemens etde ses anéantissemens, nous n'au-
rions pas de peine à comprendre la pensée de ce
disciple bien-aimé , et elle nous paroîtroit très-natu-
relle; mais que le Verbe se soit fait chair, qu'en se
faisant chair comme nous, il se soit assujetti à toutes
nos misères , et qu'en cela néanmoins il ail lait éclater
sa gloire , c'est ce qui paroît se contredire, et de
quoi nous ne voyons pas d'abord la liaison. Rien
toutefois n'est plus juste que ce raisonnement , dit
saint Augustin , et il ne faut qu'un peu d'attention
pour en voir toute la solidité et toute la vérité. Car
si la gloire de Dieu devoit être révélée aux hommes
d'une manière sensible , c'éloit justement par les
humiliations du Verbe; et il n'y avoit que ce Verbe
humilié, qui pût nous faire connoîire l'excellence
d'un Dieu glorifié. Tellement, conclut saint Au-
gustin , que si saint Jean n'avoit pas dit : Le \ ejbe
DE l'âVENT. 173
s'est fait cliair, nous n'aurions pu dire que nous
a%'ons vu sa gloire. Qu'esl-ce que la gloire de Dieu
dont il est ici question, et en quoi consisle-t-elle ?
cette gloire de Dieu, telle que nous la devons main-,,
tenant entendre, c'est-à-dire, celle gloire qui est
dans Dieu , et que nous désirons de connoître , nVst
autre chose que les perfections de Dieu. Par consé-
quent, découvrir aux hommes les perfections de
Dieu , c'est leur découvrir la gloire de Dieu. Or ,
n'est-ce pas ce que nous découvre admirablement el
sensiblement le Fils de Dieu dans son admirable in-
carnation ?
II. Et d'abord , la miséricorde de Dieu pouvoit-
elle se produire avec plus d'éclat que dans ce mys-
tère ? pouvoit-elle nous donner une idée de ce
qu'elle est, comparable à celle-ci ? a-t-elle jamais
rien fait dans le monde qui en ait approché? O pro-
dige , s'écrie Zenon de Véronne ! un Dieu réduit à
à la petitesse d'un enfant ; et cela pour qui ? par
amour pour son image et pour des créatures formées
de sa main. Reconnoissons 1 excellence de notre re-
ligion dans les vues excellentes qu'elle nous donne
du maître que nous adorons , et de sa bonlc sans
mesure. Toutes les religions païennes dans la vani(é
de leurs fables , ont-elles jamais rien imaginé de pa-
reil ? Nous avons des dieux , disoit un des sages du
paganisme; mais ces dieux passeroient pour des
monstres s'ils vivoient parmi nous , tant ils ont été
vicieux et corrompus. Nous, dit saint Augustin, nous
servons un Dieu en qui tout est merveilleux; mais
<ie toutes les mervellies qu'il renferme dans son eue
t74 VOUR LE TEMPS
divin , ce qu'il y n de plus merveilleux et de pîns
incompréhensilîle, c'est son amour. Il ne faudroitdonc
que le mystère de l'incarnation pour confondre toute
l'idolâtrie et toute la superstition païenne. Car, selon
la belle remarque de saint Grégoire de Nysse , la
vraie religion est d'avoir des sentimens de Dieu
conformes à la nature et à la grandeur de Dieu : or,
ce grand mystère nous fait concevoir une estime
de la miséricorde de Dieu si relevée , qu'il n'est
pas possible à l'esprit de l'iionuiie de la porter plus
haut.
III. Il en est de même de la sagesse de Dieu. Que
la prudence aveugle du siècle en juge comme il lui
plaira, on peut dire, et il est vrai, qu'un homme-
Dieu est le chef-d'œuvre d'une sagesse toute divine,
parce que c'est ainsi que Dieu a pris le moyen le plus
convenable de réparer sa propre gloire et d'opérer
le salut des hommes. Il avoit été offensé , ce Dieu
de majesté ; il lui falloit une satisfaction digne de
lui, et nul autre qu'un Dieu ne pouvoit dignement
satisfaire à un Dieu. L'homme s'éloit perdu : Dieu
vouloit le sauver en le délivrant de la mort éter-
nelle ; et comme il n'y avoit qu'un Dieu, qui , par
ses mérites infinis , pût le délivrer de cette mort , il
n'y avoit conséquemment qu'un Dieu qui put le
le sauver. Il falloit que ce Sauveur fût tout ensemble
vrai Dieu et vrai homme. S'il eût seulement été
Dieu , il n'eût pu souffrir ; s'il eût seulement été
homme , ses ihumiliations ni ses souffrances n'eus-
sent pas été des réparations suffisantes. De plus, s'il
eût seulement été Dieu , il eiit été invisible , et n'eût
DE L'AVENT. 175
pu nous donner Texemple; et s'il eût seulement été
homme , son exemple n'eût pas été' pour nous une
règle tout à fait sûre et à couvert de tout égarement.
Mais étant Dieu et homme , comme homme il a pu
s'abaisser, et comme Dieu il a donné à ses abaisse-
mens une valeur inestimable et sans mesure ; comme
homme il s'est montré à nos yeux pour nous servir
de guide , et comme Dieu il nous a rassurés pour
nous faire prendre avec confiance la voie où il est
entré et où il a voulu nous conduire. Ainsi, dans
ces jours de grâce et de salut , nous n'avons point
de sentiment plus ordinaire à prendre que de nous
écrier avec l'Apôtre : 0 richesses ! ô ahîme de la
sagesse et des jugemens de Dieu (1)/
IV. Mais quelle vertu et quel pouvoir dans Dieu
ne demandoit pas l'accomplissement de ce grand
ouvrage ? Quel eifort et quel miracle de la droite du
Très-haut : un Dieu-homme , conçu par une mère
vierge ; c'est-à-dire , dans la même personne, dans
le même Jésus-Christ , la divinité jointe avec notre
humanité , 1 immortalité avec notre infirmité , la
grandeur avec notre bassesse , l'infini avec le fini,
l'être avec le néant ; et dans la même mère , la ma-
ternité avec la virginité ! Voilà proprement l'œuvre
de Dieu. Tout ce qu'il avoit fait jusqu'à présent
dans l'univers , n'étoit pour lui , selon l'expression
même de l'Ecriture, que comme un jeu; mais c'est
ici qiie sa toute-puissance se déploie dans toute son
étendue , et c'est dans la foiblesse d'un enfant-
Dieu qu'il fait éclater toute sa force.
ï^n rOUR LE TEMPS
V. Il n'y a que la justice de Dieu qui semble de-
meurer inconnue et n'avoir nulle part dans ce mys-
tère de grâce. Mais nous nous trompons, si nous le
pensons de la sorte ; et l'on peut même ajouter, que
de toutes les perfections divines qui reluisent dans
la personne du Sauveur, la justice est celle dont les
effets y sont plus sensibles, et dont les droits invio-
lables et souverains y paroissent avec plus d'évidence.
Jusque-là que saint Clirysosîôme n'a pas fait difficulté
d'avancer cette étrange proposition, mais qui n'a rien
que de solide, toute surprenante qu'elle est, savoir,
que dans l'enfer , où Dieu exerce ses plus rigoureux
cliâlimens, il ne fait pas néanmoins autant connoître
sa justice , que dans le sein virginal de Marie, où le
Verbe s'est incarné. La preuve en est incontestable.
C'est que dans l'enfer ce ne sont que des hommes
réprouvés qui se trouvent soumis à cette justice; au
lieu que dans le sein de Marie, c'est un homme-
Dieu qui commence à en devenir la victime et à lui
être immolé. Or , qu'est-ce qu'une justice à laquelle
il faut une telle hostie et un tel hommage? d'où vient
que le Prophète royal , parfaitement éclairé dans la
science et le discernement des attributs divins, après
avoir dit que Dieu a montré aux hommes fauteur
de leur salut , ajoute ensuite , quil a révélé sa justice
à toutes les nations (i).
VI. De tout ceci, concluons que le Sauveur du
monde, en prenant un corps humain et visible , et
nous découvrant ainsi les plus hautes perfections de
Dieu , nous donne donc par là même la plus grande
(i)Ps. 97.
idée
DE l'AVENT. 177
idée de îa gloire de Dieu. De sorte que sans atten-
dre sa passion et la fin de sa vie mortelle , il peut
dire à son Père dès le moment de sa sainte incarna-
tion : Mon Père, j'ai déjà commencé roffice pour
lequel vous m'avez envoyé, qui est de vous faire
con/îoître dans le monde. Je n'y entre que pour cela,
et je n'en sortirai qu'après avoir consommé cette ini-
j portante affaire. Car i! est d'une nécessité absolue
I que vous soyez connu des hommes, puisque l'igno-
I rance où ils vivent à l'égard de leur Créateur et du
premier de tous les êtres, est un désordre essentiel
dans la nature, et la source de tous les autres désor-
dres. C'est pourquoi je viens en ce jour, afin que
les hommes, en me contemplant, contemplent dans
moi votre gloire , et que la lumière que j'aoporte ,
se répande dans toute la terre et dissipe les ténèbres
où elle est ensevelie.
Viï. Cependant, après une telle manifestation de
la gloire de Dieu , n'esl-il pas étrange qu'il soit si
peu connu dans le monde? Car ce qu'on appelle le
inonde , les sectateurs du monde , les esclaves du
inonde, ces hommes et ces femmes remplis de l'es-
prit du monde, connoissent-ils Dieu? ne font-ils pas
profession de l'ignorer, ou du moins de l'oublier?
ne vivent-iis pas comme s'il n'y en avoit point? leur
grand principe n'esl-il pas de l'eifacer autant qu'ils
peuvent de leur souvenir, et de n'y penser presque
jamais? C'est la plainte que faisoit le disciple saint
Jean , expliquant la génération éternelle et tempo-
relle du Fils de Dieu : Dieu étoit au milieu du monde,
comme le maître et l'arbitre du monde, et le monde.
TOME JX. 12
lyB POUR LE TEMPS
n'en a^'oit nulle connoissancc (i). C'est la plainte
que JésLis-Clirisl lui-même faisoil à son Père : Père
saint , le monde ne vous connaît point (2). Quoi qiir
j'aie fail pour lui annoncer vos grandeurs , son aveu-
glemenl a prévalu , el il y demeure toujours piongt'.
Déplorable aveuglement , s'écrie Salvien ; aveugle-
ment qui va jusqu'à mettre Dieu dans noire estime
au-dessous de tout! On le perd sans regret, on se
tient éloigné de lui sans inquiétude , on lui préfère
le moindre avantage , le moindre plaisir, et on ne lui
donne la préférence sur rien. Sa grâce et sa haine
nous sont également indifférentes : tout cela pour-
quoi? toujours par la même raison : c'est que le
monde ne l'a jamais bien connu. Car si le monde le
connoissolt , ce Dieu si miséricordieux , ce Dieu si
sage , ce Dieu si puissant , ce Dieu si jusle et si saint ,
on ne vivroit pas dans le dérèglement où l'on vit, on
ne s'abandonneroit pas à luie telle corruption de
mœurs , on ne viendroit pas l'outrager au pied de
ses autels, on honoreroit son culte, on respecteroitses
temples, on praliqueroit sa loi , on redouleroit ses
vengeances. Mais parce que le monde aiï'ecte de le
méconnoître , il n'y a point d'excès oi^i l'on ne se porte.
VIÏI. Quoi donc! le dessein de Jésus-Christ est-il
absolument ruiné ? Il est descendu parmi nous , et il
a voulu vivre au milieu de nous pour publier dans
le monde la gloire de son Père: mais dans la suite
des siècles , a-t-il été frustré de son attente ? non ,
sans doute; mais outre ce monde perverti qui ferme
les yeux à la lumière que le Sauveur des hommes
(1) Joan. 1. — (.i) Joau. 17.
DE l'aVENT, 179
est venu nous présenter , il y a un autre monde , un
monde fidèle , un monde prédestiné , le petit monde
des justes et des élus. Ce sont ceux-là que Jésus-
Christ s'est réservés , et qu'il se réserve encore; c'est
à ceux-là qu'il est donné de connoître les mystères
de Dieu , et en particulier le mystère d'un Dieu fait
homme. Oui , c'est à vous , dit saint Bernard , à
vous qui êtes humbles , à vous qui êtes soumis et
oLéissans, à vous qui êtes modestes dans voire condi-
tion , et qui ne cherchez point à vous élever au-
dessus de vous-mêmes par un orgueil présomptueux;
à vous qui veillez sur toute votre conduite et sur
toutes vos démarches pour les régler ; à vous enfin
qui vous appliquez à méditer les perfections de votre
Dieu et à pratiquer sa loi.
IX. Plaise au ciel que nous soyons de ce monde
chrétien ! Ouvrons les yeux de la foi , et dans le cours
de cet avent, admirons les merveilles du Seigneur,
Rendons-nous attentifs à la voix de cet enfant , qui
du sein de sa mère où il est encore caché , nous in-
vite à louer Dieu , à le bénir et à lui dire avec toute
l'Eglise: J'ai considéré i'os œuvres ^ Seigneur , et
fen ai été saisi d' étonnement , Car voilà votre ou-
vrage, ô mon Dieu! voilà l'ouvrage de votre bras
tout-puissant. A en juger par les dehors , je n'y vois
rien que de commun , rien même que de bas et de
rebutant ; mais c'est en cela même qu'est le prodige.
Où votre gloire devroit être ensevelie et anéantie ,
c'est là que vous la faites paroître dans toute sa splen-
deur ; et plus vous semblez l'obscurcir dans de pro-
fondes ténèbres, plus vous lui donnez de lustre et
12.
iSô POUR LE TEMPS
en rrhaiissez 1 éclat. Heureux que vous en fasi^îez
rejaillir sur moi les rayons, et que vous m'ayez
dessillé les yeux pour me la faire apercevoir à travers
les ombres qui la couvrent ! Que le monde envisage
vos abaissemens avec mépris, et qu'il s'en scauda-
dise ; pour moi , malgré le scandale du monde et ses
fausses idées, je redirai mille fois, et je ne cesserai
point de chanter avec toute la cour céleste: Gloire
à Dieu dans toute t étendue de la terre et juscjuau
■plus haut des cieux î
§. 2. Comment Jésus-'Christ vient comhattre parmi
les hommes , et y détruire tous les ennemis de la
gloire de Dieu,
I. Jésus-Christ fait plus encore. Pour mieux élablir
parmi les hommes la gloire de Dieu , il vient détruire
tous les ennemis qui la combatloicnt. Dieu avoit trois
grands ennemis de sa gloire , le démon , le péché
et les biens de la terre , ou plutôt l'amour déréglé
des biens de la terre. Le démon avoit usurpé un em-
pire si absolu sur les âmes , que de l'aveu même de
Jésus-Christ, il passoit pour le prince du monde, et
l'étoit en eiFet , non par une puissance légitime , mais
par une possession tyrannique. Le péché , dit saint
Paul , régnoit depuis Adam jusqu'à Moïse , et depuis
Moïse jusqu'à Jésus-Christ , causant partout de tristes
ravages , désolant le royaume de Dieu , et suscitant
contre lui ses propres créatures. Enfin , l'amour dé-
réglé des biens de la terre dominoit presque dans
lous les cœurs , où les hommes i'avoient placé comme
leur idole , et auquel ils sacriûoient leur conscience
DE l'avent. i8i
et leur salut. Voilà, dis-je, les trois ennemis que le
Fils de Dieu est venu attaquer, et sur lesquels il a
remporté de signalés avantages pour la gloire de son
Père.
IL Gela est si vrai , que le démon n'attend pas même
le jour où le Messie devoit naître , pour lui céder
la place. Si nous en croyons les auteurs païens, qui
ne peuvent être suspects lorsqu'ils rendent témoi-
gnage à notre religion , peu de temps avant la nais-
sance de Jésus-Christ , on vit tomber les idoles des
faux dieux où l'esprit de mensonge se faisoit adorer.
Tous les oracles se turent, hors ceux qui annonçoienfE
îa venue de ce Dieu-homme ; et plus d'une fois les
puissances infernales furent forcées d'avouer que leur
règne éioit fini , et qu'un maître au-dessus de tous
les maîtres approclioit pour gourverner le monde et
le soumettre à la loi du vrai Dieu. En quoi s'ac-
complit par avance cette parole de l'évangile : Cesè
maintenant que le monde va être jugé ^ et que Is
prince de ce monde sera banni (i^,
lïl. Ce n'étoient là néanmoins que des présages
de ce que Jésus-Christ devoit faire pour détruire le
péché : autre ennemi non moins difficile à vaincre ,
ni moins opposé à la gloire de Dieu. Afin de bien
entendre ce point , il faut supposer d'abord une vé-
rité que la foi nous enseigne , et qui est indubitable,
savoir, que tout ce qui s'est passé, et dans l'incar-
nation , et dans la naissance du Sauveur qui l'a suivie,
n'a rien eu de fortuit à son égard; mais que tout a
€l4 de son choix, et qu'il n'y a pas une circonstance
(i) Joau. 12»
l'62 POUR LE TEMPS
qu'il n'ait prévue en particulier , et qu'il n'ait lui-
même délerniine'e. Les autres enfans , dit saint
Bernard , ne choisissent ni le temps oii ils naissent ,
ni le lieu de leur patrie, ni les personnes dont ils
reçoivent le jour, parce qu'ils n'ont pas la raison
pour en délibérer, ni le pouvoir pour en ordonner ;
mais le Fils de Dieu avoit l'un et l'autre, et comme
dans la suite des années il devoit mourir , parce
qu'il le voudroil et de la manière qu'il le voudroit,
aussi il s'est incarné , et il est né dans le monde,
parce qu'il l'a voulu , cl de la manière qu'il l'a voulu.
Si bien que tout ce que les évangélistes nous ont
appris , soit de son incarnation , soit de sa nativité :
la pauvreté de Marie sa mère , l'obscurité de Joseph
réputé son père , la rigueur de la saison oii il a pris
naissance , le plein dénuement et l'abandonnement
général où il s'est trouvé , sont autant de moyens
dont il a prétendu se servir pour la fin qu il s'éloit
proposée.
IV. De là il nous est aisé de voir comment tout
cela en effet tend à la ruine du péché. Car le Sau-
veur du monde vient travailler à détruire le péché,
parce qu'ainsi que nous l'avons déjà remarqué , il
vient satisfaire pour les péchés des hommes , et
présenter à Dieu le sacrifice de notre salut. Que lui
manque-t-il dès maintenant pour être la victime
de ce sacrifice , et une victime parfaite ? La victime ,
disent les théologiens , doit être changée et comme
transformée : Or , quel changement qu'un Dieu sous
la forme d'un homme (i) ! La victime doit être hu-
(i) Pltilip. 2.
DE L'AVE NT. l83
ïnillée ; el quelle hiimilialloii (|u'un Dieu reJuii à
l'eiat d'un enfant , el à l'éiat même d'un esclave. La
victime doit être dépouillée ; et est-il un dépouil-
lement semblable à celui d'un Dieu , qui ne doit
avoir en naissant, pour retraite, qu'une é table , et
pour berceau , qu'une crèche? La victime doit mourir,
et il est vrai que Jésus-Christ n'a pas même encore
paru au monde ; mais naître comme bientôt il naîtra
et comme il s"y prépare , dans la souffrance el la
douleur, exposé à toutes les injures de l'air, n'est-ce
pas une espèce de mort ? voilà donc le sacrifice
commencé , quoiqu'il ne soit pas achevé ; et par
conséquent saint Bernard a raison de dire , que le
péché reçoit ici une rude et violente alteinte. Si ce
Dieu sauveur ne l'efface pas déjà par son sang , au
lieu de sang il va verser des larmes ; et ces larmes ,
dit saint Ambroise , sont des eaux salutaires qui
laveront les crimes de ma vie. Larmes d'autant plus
précieuses , qu'elles seront plus glorieuses à Dieu ,
et qu'elles le vengeront de l'ennemi le plus mortel
et le plus irréconciliable.
V. Il faut après tout convenir que la destruction
du péché ne seroit pas encore complète , si le même
Sauveur n'en coupoit la racine la plus féconde et la
plus contagieuse, qui est la cupidité, ou l'amour
déréglé des biens de la terre. Or , il vient allaquer
ce puissant ennemi en deux manières, 1 une à l'égard
des élus, et l'autre à l'égard des réprouvés; l'une à
l'égard des justes et des vrais fidèles, et l'autre à
l'égard des impies et des mondains. Dans les justes
et les âmes fidèles, il triomphera de celte afîcciion.
'l84 POUR LE TEMPS
désordonnée aux richesses du monde , aux honneurs
du monde, aux plaisirs du inonde , en la leur arra-
chani du coeur. Et dans les mondains et les impies,
il la combattra au moins en la condamnant, en la
frappant d'anathéme, en la rendant moins excusable
et plus criminelle devant Dieu.
VI. Sommes-nous chrétiens, c'est-à-dire, sommes-
nous de ces âmes dociles , de ces âmes heureusement
disposées à recevoir les impressions de la ^râce de
Jésus-Christ et à profiter de ses exemples ? la vue de
ce Dieu-homme doit faire immanquablement mourir
dans nos cœurs toute convoitise, et nous détacher
de tout ce qui s'appelle biens temporels. Car le moyen
alors de le voir pauvre, el de vouloir vivre dans
l'opulence ; de le voir abaissé , et de vouloir vivre
dans l'élévation ; de le voir souffrant et morlidé , et
de vouloir jouir de toutes les commodités et vivre
dans les délices ? Voilà ce qui a formé dans le chris-
tianisme tant de pauvres volontaires el tant de péni-
tens. Voilà ce qui a rempli , dans les premiers siècles
de l'Eglise , les déserts de solitaires. Voilà ce qui
remplit encore de nos jours les monastères de reli-
gieux , et ce qui leur fait quitter tout avec joie ,
mépriser tout, renoncer pour jamais à tout. Mais
sommes-nous de ce monde réprouvé , de ce monde
avare et intéressé , de ce monde ambitieux et vain ,
de ce monde sensuel et voluptueux , de ce monde
insensible à tous les enseignemens que vient nous
donner cet enfant -Dieu? quels arrêts de condam-
nation ne va-l-il pas porter contre nous ? quels foudres
ne fera-t-il pas gronder sur nos leies ? de quels mal-
DE l'aVENT. iS5
îieiirs ne nous menacera-l-il pas , et quel témoignage
ne rendra-l-il pas devant son Père pour notre con-
viction et pour noire perte éternelle ?
VII. Il n'y a point de cœur si endurci qui ne doive
être ému de tout cela , et c'est ce qui a touché un
grand nombre de mondains. Mais quoi qu'il en soit
des autres, faisons-y toute la réflexion que demande
l'importance de la chose. N'attirons pas sur nous un
jugement aussi formidable que celui des humiliations
et des souffrances d'ua Dieu incarné. Que le fruit
de cet avent soit de nous mettre en état de le faire
naître en nous d'une naissance toute spirituelle et
toute sainte. Or , nous nous mettrons dans cette heu-
reuse disposition en nous conformant à lui d'esprit ,
de cœur et de conduite. Voilà quel doit être le prin-
cipal sujet de nos entretiens intérieurs , de nos médi-
tations , de nos oraisons , de nos résolutions. Ajoutons
au triomphe de Jésus-Christ , vainqueur de tous les
ennemis de la gloire de Dieu , la victoire qu'il rem-
portera sur nous-mêmes , et que nous lui céderons.
Par là, nous pourrons entrer au rang des justes et
des prédestinés ; par là nous mériterons de célébrer
avec eux les grandeurs de Dieu , et de le glorifier
éternellement dans le ciel , après l'avoir glorifié sur
la terre.
^. 3. Comment Jèsus-Christ vient allumer dans le
cœur des hommes un zèle ardent pour la gloire
de Dieu,
I. Enfin Jésus-Christ vient allumer dans le coeur
des hommes un saint zèle pour la gloire de Dieu :
l8f) FOUR LE TEA[PS
comment cela ? premièrement , par la haute cslime
qu'il nous donne de cette gloire de Dieu; et secon-
dement , par 1 intérêt propre et essentiel qu'il nous
fuit trouver dans cette gloire de Dieu.
II. Car, quand nous nous appliquons à consi-
dérer le mj'^stère de l'incarnation divine , et que
voyant Jésus-Christ dans l'état où la foi nous le pro-
pose , nous venons à faire ces réflexions : que c'est
pour réparer la gloire de Dieu, qu'un Dieu est des-
cendu du trône de sa majesté , et qu'il n'a pas cru
que ce fiit une condition trop onéreuse, de s'avilir
de la sorte et de s'anéantir ; qu'il n'a point connu
de moyen plus propre que celui-là , ni d'autre prix
qui pût égaler le bien qu'il avoit à rétablir ; que
malgré tout ce qu'il lui en devoit coûter , il a mieux
aimé s'assujettir aux dernières extrémités de la mi-
sère humaine , que de ne pas rendre à Son Père toute
la gloire qui lui avoit été ravie , et de lui en laisser
perdre le moindre degré : pour peu que nous rai-
sonnions et que nous comprenions ces principes,
voici les conséquences qui se présentent d'elles-
mêmes et que nous sommes obligés de tirer. Que la
gloire de Dieu est donc un bien au-dessus de tous
les biens, puisqu'il n'y a point , hors Dieu , d'autre
bien à quoi le Fils de Dieu n'ait renoncé pour le
rétablissement de cette gloire. Qu'il n'y a donc rien
que nous ne devions sacrifier à la gloire de Dieu ,
puisque le Fils de Dieu s'y est sacrifié lui-même. Que
de procurer de la gloire à Dieu , c'est donc ce qu'il
y a de plus grand et de plus digne d'un homme rai-
sonnable , à plus forte raison d'un homme chrétien ,
DE l'avENT. 187
puisque c'a été une œuvre digne même d'un homme-
Dieu. Au contraire , que de blesser la gloire de Dieu,
c'est donc le souverain mal , parce que c'est l'offense
de Dieu , et une telle offense , qu'elle n'a pu être
expiée que par les mérites d'un Dieu , c'est-à-dire ,
en particulier , que par toutes les douleurs et tous
les mépris qu'il a eu à souffrir , et à quoi il s'est
exposé. Par conséquent , que rien ne nous doit donc
être plus précieux , plus sacré , plus cher que la
gloire de Dieu, et que nous ne pouvons mieux em-
ployer notre zèle qu'à la répandre, autant qu'il dé-
pend de nous , et à l'amplifier.
III. Une autre considération nous y doit encore
exciter très-fortement : c'est notre intérêt , et de
tous nos intérêts le plus important , qui s'y trouve
lié , et qui est notre salut. Car la gloire de Dieu et
notre salut sont ici comme inséparables. Et en eQet,
cette gloire de Dieu dans l'incarnation du Verbe
divin , consiste à sauver les hommes et à opérer
l'ouvrage de notre rédemption : tellement que dans
ce mystère , Dieu glorifié et l'homme sauvé , c'est
proprement une même chose. Combien donc devons-
nous prendre part à une gloire où nous sommes si
intéressés? A parler en général, plus nous contri-
buons volontairement et par zèle à la gloire de Dieu,
plus nous nous avançons auprès de Dieu , et plus
nous méritons ses récompenses.
IV. Mais par oi*i pouvons- nous glorifier Dieu ?
par les moyens que le Sauveur des hommes est venu
le glorifier. Jésus- Christ fait connoîlre la gloire de
Dieu , en faisant connoîlre ses infinies perfections :
ir>8 POUR LE TEMPS
adorons ces perfeciions divines , reconnoissons-les
dans la sainte hiimanilé du Fils de Dieu , et rendons-
lui chaque jour de cet avent , et même, s'il se peut ,
à toutes les heures, de fre'fjuens et de pieux hom-
mages. Jésus-Christ vient rétablir la gloire de Dieu
en renversant Tempire du démon : chassons nous-
mêmes de notre cœur ce damnable ennemi , dont
nous n'avons que trop écouté en tant de rencontres
les suggestions ; et pour nous dégager entièrement
de sa tyrannie , chassons avec lui bien d'autres dém(;ns
domestiques qui lui ont ouvert l'entrée, et qui ont
secondé ses pernicieux desseins : ce sont nos passions
et nos inclinations vicieuses. Jésus-Christ vient ré-
parer la gloire deDieu parla destruction et l'expiation
du péché : pleurons nos péchés, effaçons-les par
nos larmes et par notre pénitence ; prenons toutes
les précautions nécessaires pour nous garantir des
rechutes où le monde pourroit nous entraîner , et
conservons pour jamais à Dieu nos an»es pures et
sans tache. Jésus -Christ vient assurer la gloire de
Dieu contre les nouvelles insultes du péché, par le
renoncement aux biens de la terre , dont l'amour
déréglé corrompoit le monde : renonçons à ces faux
biens, au moins de cœur, si nous ne nous sentons
pas appelés à y renoncer en effet. Quand Dieu permet
que nous tombions dans le besoin, dans l'humiliation,
dans la souffrance , souvenons-nous que ce sont-là
les moyens les plus efficaces dont a usé le Fils de
Dieu , et qu'il nous a enseignés pour lionorer
son Père , et pour le dédommager en quelque ma-
nière de tous les outrages qu'il a reçus de nous ?
DE l'aveNT. 189
consolons-nous dans ceiie pensée; acceptons ce que
Dieu nous envoie , et fuisons-nous-en un mérite
auprès «je lui. S'il ne nous tiaite pas en apparence
avec taiil de rigueur , ei qu'il nous laisse dans une
condition aisée , conimode , honorable , gardons-
nous de toute attache aux commodités que notre
condition nous fournit , aux honneurs qu'elle nous
procure , aux richesses dont elle nous accorde la pos-
session cl l'usage. Dans l'opulence , ayons l'esprit
de pauvreté , dans la grandeur , l'esprit d'humilité ,
et parmi tout ce qui peut contribuer a la douceur
de la vie , l'esprit de mortification. Ne nous en tenons
pas précisément à l'esprit, mais selon que notre état
le comporte , passons à la pratique. La pratique sans
l'esprit ne seroit qu'un vain extérieur; mais aussi
l'espàt sans la pratique ne seroit qu'une illusion.
V. Voilà , Sauveur adorable , les excellentes règles
que vous venez nous tracer , et que nous devons
suivre ; mais pour les pratiquer et pour les suivre , il
il nous faut une grâce et une grâce puissante. Or,
en est-il une plus puissante, que celle même que
vous apportez avec vous ? Car en nous apportant
une nouvelle loi, vous nous apportez une grâce toute
nouvelle , qui est la grâce du Rédempteur. Avec le
secours de cette grâce, de quoi ne vieijdrons-noiis
point à bout pour la gloire de votre Père et pour la
vôtre ? nous ne cesserons point de vous la demander
avec coniiance , et vous ne cesserez point de la ré-
pandre sur nous avec abondance. Elle nous éclairera ,
elle nous conduira , elle nous souiiendra. Mais que
sera-ce quand à celte grâce intérieure vous ajouterez
lyo rODR LE TEMPS DE L'aVENT.
la force de votre exemple ; et que sortant du bien-
heureux sein où vous êtes enfermé comme dans un
sanctuaire , vous vous montrerez au monde , et nous
servirez de modèle? Hàiez-vous de paroîire : nous
vous attendons , et nous vous désirons. Que la terre
s ouvre , et quelle germe le Sauveur {y), Qu il vienne
nous remplir de son esprit , nous animer de ses sen-
timens , nous marquer ses voies , et nous conduire
enfin à cette béatitude céleste , oli , après avoir glo-
rifié Dieu sur la terre , nous devons être nous-mêmes
éternellement comblés de gloire,
(i) Isaïe. 45-
INSTRUCTION
POUR
LE TEMPS DU CARÊME (i).
I. Représentez-vous bien que le carême est un
temps consacré à la pénitence , et qu'on peut par
conséquent lui appliquer ce que saint Peiul disoit aux
Corinthiens: Voici maintenant le temps fa'.'orahle ^
voici les jours du salut (2) ; parce qu'il n'y a point
de temps dans l'année plus favorable pour nous que
celui où nous travaillons à apaiser la colère de Dieu ,
ni de jours plus précieux pour le salut , que ceux
qui sont employés à expier nos péchés. C'est donc
à vous d'entrer dans ce sentiment de l'Apôtre.
Quoique toute votre vie doive être une pénitence
continuelle , eu égard aux fautes dont vous vous
reconnoissez coupable devant Dieu , c'est particu-
lièrement dans le carême que vous devez vous atta-
cher à la pratique et aux exercices d'une vertu si
importante et si nécessaire ; en sorte que vous puis-
siez dire: Voici maintenant le temps favorable pour
moi y et qu'en eifet ce soit pour vous un temps de
pénitence. Car , quel reproche auriez-vous à soutenir
de la part de Dieu , si pendant que toute l'Eglise
est en pénitence , vous n'y étiez pas ; et si par le
malheur et le désordre , ou d'une vie lâche et dis-
(i) Ce(te iusLructioufut tîiite pour ime dame Ji; ijiialiU' — ('j)a. Cor. 6.
192 POUR LE TEMPS
sipée , ou d'une vie molle et sensuelle , vous passiez
ce temps du carême sans participer en aucune ma-
nière à la pénitence publique des chrétiens? puis-
qu'alors , bien loin qu'il fdt pour vous ce temps de
grâce et de salut dont parle saint Paul , il ne ser-
viroit qu'à votre condamnation , et qu'il s'ensuivroit
de là que votre impénitence, criminelle en tout autre
temps , le seroit doublement en celui-ci.
II. Il n'y a nulle raison qui puisse vous dispenser
de la pénitence , parce que la loi de la pénitence est
une loi générale , dont personne n'est excepté ; une
loi qui dans tous les états de la vie se peut accom-
plir, et contre laquelle la prudence de la chair ne
peut jamais rien alléguer que de vain et de frivole*
Plus il vous paroîl difficile dans la place où vous
êtes , d'observer exactement cette loi , plus vous
devez faire d'efforts pour vous y assujettir , parce
que c'est justement pour cela que vous avez encore
plus besoin de pénitence. Vos infirmités mêmes , au
lieu de vous rendre impossible l'observation de cette
loi , sont au contraire , dans les desseins de Dieu ,
de puissans secours pour vous aider à y satisfaire ,
soit en vous tenant lieu de pénitence , lorsqu'elles
vont jusqu'à l'accablement des forces , comme il
arrive dans les maladies ; soit en vous servant de
sujets pour remporter sur vous de saintes victoires ,
quand ce ne sont que des incommodités ordinaires,
que vous devez alors surmonter par la ferveur de
1 esprit , afin que vous fassiez de votre corps , selon
l'expression du maîire des gentils , une hosiie vi-
vante et agréable aux. yeux de Dieu. La pratique
toute
DU CARÊME. 193
toute opposée oii vous avez vécu , doit non-seule-
ment vous confondre , mais vous animer contre
vous - même , et vous exciter fortement à réparer
tout ce que l'amour-propre vous a fait commettre
au préjudice de cette divine loi de la pénitence; car
voilà les sentimens avec lesquels vous devez com-
mencer le carême , résolue , d'une façon ou d autre,
de subir cette loi , que vous ne devez point regarder
comme un joug pesant, ni comme une loi onéreuse,
mais plutôt comme une loi de grâce d'où dépend
tout votre bonheur.
IIÏ. Toute la pénitence du carême , comme l'a
très-bien remarqué saint Léon pape , ne se réduit
pas à jeûner ni à s'asbtenir des viandes défendues ;
c'en est bien une partie , mais ce n'est pas la prin-
cipale ni la plus essentielle. Quoique le précepte de
l'abstinence et du jeune cesse en certaines conjonc-
tures , celui de la pénitence subsiste toujours ; et
comme il y a dans le monde des chrétiens relâchés ,
qui , par une espèce d'hypocrisie , jeûnent sans faire
pénitence , ou parce qu'ils jeûnent sans renoncer à
leur péché, ou p;uce qu'ils trouvent le moyen, par
mille adoucissemens , de jeûner sans se mortifier
( ce qu'on peut appeler l'hypocrisie du jeûne , si
souvent condamnée dans l'Ecriture ) : aussi, par une
conduite toute contraire , les âmes fidèles à Dieu ,
quand le jeûne leur devient impossible , savent bien
faire pénitence sans jeûner , parce que sans jeûner
elles savent se vaincre elles-mêmes , s'interdire les
délices de la vie , marcher dans les voies étroites du
salut , et pratiquer en tout le reste la sévérit»i dû
Tor.iK iX. i3
Iq4^ POUa LE TEMPS
t't'van^ile. Suivez celle règle , el leiiez-voiis daulant
plus obligée à la pénitence , que vous vous semez
moins capable de garder à la lettre et dans la rigueur
le commandement du jeûne. Car , il est certain que
la dispense de l'un ne vous peut élre qu'un surcroît
d'engagement pour l'autre. Si vous raisonnez en
chrétienne, c'est ainsi que vous en devez user , afin
que Dieu ne perde rien de ses droits , et que la dé-
licatesse de votre santé ne vous empêche point de
remplir la mesure de votre pénitence.
IV. En conséquence de ces principes, la première
chose que Dieu demande de vous , et que vous devez
vous-même demander à Dieu pour tout ce saint temps,
c'est l'esprit d'une salutaire componction , cet esprit
de pénitence dont David éloit pénétré , et dont il
faut qu'à son exemple vous vous mettiez en état de
ressentir l'impression et l'efficace. C'est-à-dire , que
votre plus solide occupation pendant le carême , doit
être de repasser tous les jours devant Dieu, dans
l'amertume de votre ame , les désordres de votre
vie , d'en reconnoilre avec douleur la grièveté et la
multitude , devons en humilier , de vous en affliger,
de ne les perdre jamais de vue ; tellement que vous
puissiez dire comme ce saint roi : Seigneur ^ mon
pécJié m est toujours présent (i). Car , selon l'Ecri-
ture , voilà en quoi consiste l'esprit de la péni-
tence. Or , une excellenie pratique pt-ur cela même,
c'est que pendant le carême vous fassiez toutes vos
actions dans cet esprit , et par le mouvement de
cet esprit; allant, par exemple , à la messe comme
(1} Psal. Su.
DU CARÊME. 195
an sacrifice que vous allez offrir vous-même pour la
réparation de vos péchés ; priant comme le publi-
cain , et ne vous présentant jamais devant Dieu
qu'en qualité de pénitente accablée du poids de vos
péchés ; vous assujettissant de bon cœur aux devoirs
pénibles de votre état , comme à des moyens d'ef-
facer vos péchés ; vous proposant pour motif dans
chaque bonne œuvre de racheter vos péchés ; vous
levant et vous couchant avec cel'c pensée : Je suis
une infidèle , et Dieu ne me soutire sur la terre
qu'afm que je fasse pénitence de mes péchés. Celte
vue continuelle de vos péchés veus enlretiendni
dans l'esprit de la pénitence , et rien ne vous aidera
plus à l'acquérir et à le conserver , que de vous ac-
coutumer à agir de la sorte.
V. Cet esprit de pénitence , si vous êtes assez heu-
reuse pour en être touchée , doit produire en vous
un effet qui le suit naturellement , et qui en est la
plus infaillible marque ; savoir , la pénitence de
l'esprit, c'esi-à-dire , une ferme et constante dispo-
sition où vous devez être , de mortifier votre esprit ,
votre humeur, vos passions , vos inclinations , vos
mauvaises habitudes , mais par - dessus tout V(Jtre
orgueil , qui est peut-être dans vous le plus grand
obstacle à la pénitence chrétienne ; car le fond de
la pénitence chrétienne , c'est l'humilité, et tandis
qu'un orgueil secret vous dominera , ne comptez
point sur votre pénitence. Il faut donc , pour ré-
pondre aux desseins de Dieu , qu'en même temps
"I que vous célébrez le carême avec l'Eglise , animée
de l'esprit de la pénitence , vous vous appliquiez à
10.
1
19G POUR LE TEMPS
êire pins humble, pins douce , plus patiente , pins
conipatissanle aux foiblesses cVauirui , plus \ide de
leslime de vous-même ; que vous parliez moins
librement des défauts de votre prochain , que vous
soyez moins prompte à le condamner ; que si ,
malgré vous , vous en avez du mépris , vous n'y
ajoutiez pas la maligne joie de le témoigner: car, si
vous ne prenez sur tout cela nul soin de vous con-
traindre , quelque pénitence que vous puissiez faire,
vous ne commencez pas par celle qui doit justifier
devant Dieu toutes les autres, et sans laquelle toutes
les autres pénitences sont inutiles. En vain , disait
im prophète , déchirons-nous nos vêtemens , si nous
ne déchirons nos cœurs : c'est le changement du
cœur et de l'esprit qui fait la vraie pénitence ; au-
trement ce que nous croyons être pénitence , n'en
est que l'ombre et le fantôme. Du reste , il n'y a
personne à qui convienne plus qu'à vous cette péni-
tence de l'esprit , puisque vous confessez vous-même
que c'est principalement par l'esprit que vous avez
péché.
VI. La pénitence purement intérieure ne suffit
pas , et tous les oracles de la foi nous apprennent
qu'il y faut joindre l'extérieure , parce que la cor-
ruption du péché s'étant également répandue sur
l'homme extérieur et sur l'homme intérieur , Dieu ,
dit saint Augustin , exige de nous , selon l'un et
l'autre , le témoignage de notre contrition. Confor-
mément à celte maxime, vous devez être durant le
carême plus fidèle que jamais aux petites mortifi-
cations que Dieu vous a inspiré de vous prescrire à
DU CARÊME. i97
vous-même , afin qu au moins en quelque chose vous
ayez la consolation, suivant la parole de saint Paul,
de porter sur cotre corps la mortification du Sei-*
gneur Jésus , et quelle paroisse dans votre chair
mortelle (i). Par la même raison , le temps du
carême doit encore allumer votre ferveur , pour
rendre aux malades que Dieu confie à vos soins ,
les visites de charité , et même les services humi-
lians qu'ils attendent de vous : car ces services et
ces visites sont pour vous des œuvres de pénitence ;
et vous devez vous souvenir que comme la foi est
morte sans les œuvres , ainsi l'esprit de pénitence
s'éteint peu à peu quand il n'est pas entretenu par
les œuvres de la pénitence. Vous ne devez pas non
plus négliger , autant qu'il dépend de vous , d'être
plus modeste dans vos liahlls pendant le carême ,
qu'en tout autre temps de l'année , puisque le Saint-
Esprit, en mille endroits de 1 Ecriture , fait consister
dans cette modestie un des devoirs de la pénitence
des pécheurs. D'oh. vient que les pénitens de la
primitive Eglise se revêtoient du cilice et se cou-
vroient de cendres. Vous ne professez pas une autre
religion qu'eux , et tout votre zèle , à proportion ,
et dans l'étendue de votre condition , doit être de
vous conformer à eux.
VII. L'aumône , selon la doctrine des Pères ,
ayant toujours été considérée comme inséparable
du jeûne , parce que les pauvres , disoient - ils ,
dévoient profiter de la pénitence des riches , il est
évident que cette obligation des riches devient
(1)2. Cor. 4'
iqy POUU LE TEMPS
encore Lien plus grande à leur égard , quand par des
raisons légilimes ils sont dispensés de jeûner. L'au-
mône n'est plus alors un simple accompagnement ,
mais un supplément du jeûne , dont elle doit tenir
la j)lace. 11 faut donc qu'elle soit plus abcndanle ,
comme , étant due à double litre , et du jeûne et de
l'aumône même. C'est par là que vous devez me-
surer et régler vos aumônes pendant ce saint temps,
ne vous contentant pas des aumônes que la loi com-
mune de la charité vous engage à faire en toute sorte
de temps , mais en faisant d'extraordinaires que la
loi de la pénitence y doit ajouter, parce qu'il est
constant qu'une pécheresse doit bien plus à Dieu sur
ce point , qu'une chrétienne qui anroit conservé la
grâce de son innocence. Vos aumônes, pour être le
supplément de votre jeûne , et pour faire partie de
votre pénitence , doivent être des aumônes qui vous
coûtent ; je veux dire, que vous les devez faire de ce
que vous vous serez refusé à vous - même , et qu'une
de vos dévotions du carême doit être de sacrifier à
Dieu certaines choses dont vous voudrez, bien vous
priver pour avoir de quoi soutenir votre prochain ,
préférant le soulagement de ses misères à votre sen-
sualité , à votre curiosité , à votre vanité. C'est par
de semblables victimes , dit le saint Apôtre , qu'on
se rend Dieu favorable.
\ III. Ce n'est pas assez : mais pour sanctifier le
carême , il faut de plus retrancher les plaisirs et les
vaines joies du monde ; rien n'étant plus opposé à
l'esprit de la religion, beaucoup plus à l'esprit de la
péîiiience, que ce qui s'appelle plaisir, surtout dans
DU CARÊME. 190
un temps déJlé à la pénitence solennelle de l'Eglise.
Ainsi une arae chrétienne doit alors , non-seulement
abandonner tous les divertissemens profanes qui ne
sont permis en nul autre temps , comme les spec-
tacles , les comédies , les danses ; mais même les jeux
innocens , les conversations mondaines , les assem-
blées, les promenades, tout ce qui peut faire perdre
l'esprit de recueillement et de componction. Il n'y a
pas jusqu'aux personnes les plus séparées du monde
par leur état de vie , qui ne doivent entrer dans cette
pratique , ayant un soin particulier , pendant le temps
du carême, de s'abstenir de certaines récréations, et
d'en faire à Dieu le sacrifice. Ce qui doit néanmoins
s'entendre des choses qui ne sont ni nécessaires, ni
utiles , et dont on se peut passer sans préjudice d'un
plus grand bien. Ce qu'on accorde même pour lors
ou à la santé, ou à un honnête relâche de l'esprit,
doit être accompagné d'une secrète douleur de se
voir réduit à la nécessité de prendre ces petits sou-
lagemens , et à l'impuissance de faire une pénitence
parfaite , telle qu'on voudroit la pouvoir faire pour
s'acquitter pleinement auprès de Dieu.
IX. Jésus-Christ , durant son jeûne de quarante
jours , se relira au désert , et quitta même ses dis-
ciples : d'oii vous devez conclure que le carême des
chrétiens doit être pour eux un temps de retraite et
de séparation du monde , puisque le Fils de Dieu
n'en usa de la sorte que pour notre instruction, et
non pas pour sa propre sanctification, et que le jeûne
qu'il observa ne fut que pour servir de modèle au
nôtre. Car c'est ce que tous les Pères de l'Eglise nous
20O ]'ot;r le temts
ont enseigné. Formez-vous sur ce grand exemple.
Faite5-vous une règle de vous séparer du monde, non
par l'amour de voire repos , mais par le désir et le
zèle de voire perfection. A l'exemple de votre Sau-
veur , et conduite comme lui par Tespril de Dieu ,
allez passer certains jours dans votre sditude, pour
y vaquer à Dieu el à vous-^même. Ne vous contentez
pas de cela :mais, sans changer de Vieu , ni en faire
dépendre votre dévotion , établissez-vous au milieu
de vous-même une solitude intérieure, où, dans le
silence et hors du tumulte, vous communiquiez avec
Dieu , donnant tous les jours du carême plus de
temps à l'otaison et à la prière. Est-il personne au
monde , sans exception , à qui cet exercice de re-
traite , joint à l'oraison et à une sainte communi-
cation avec Dieu, soit si nécessaire quà vous ? Dis-
posez-vous donc à en retirer tous les avantages que
Dieu par sa miséricorde y a attachés pour votre salut.
Car c'est à vous-même et de vous-même , que Dieu
dit par le prophète Osée : Je la conduirai dans la
solitude , et là je lui parlerai au cœur (i).
X. La parole de Dieu a été dès les premiers siè-
cles du christianisme , la nourriture spirituelle dont
l'Ej^lise, pendant le jeiine du carême , a pourvu ses
en fan s , et l'usage en est encore aujourd'hui très-
commun. Vous devez là- dessus , non -seulement
accomplir votre devoir, mais l'acconuplir exemplai-
rement : vous affectionnant à la divine parole qui
vous est prêchée, vous y rendant assidue, lestimant,
la goûtant, la méditant, craignant d'en abuser ou de
(i) Osée. 1.
DU CARÊME. 201
la négliger , portant les autres à l'entendre comme
vous, et Ini donnant du crédit , quand ce ne seroit
que pour empêcher l'avilissement où elle tombe. Par
15, vous aurez part à la béatitude de ceux qui 1 ho-
norent : car c'est Jésus -Christ lui-même qui les a
déclarés bienheureux. Au défaut de la prédication ,
lorsque vous serez hors d'état d'y assister , et même
quand vous y assisterez , vous devez aller à la source
de celte parole toute sainte , lisant chaque jour du
carême Tévangile qui lui est propre; mais le lisant
avec respect . avec attention , avec foi , parce que
c'est la parole pure et immédiate du Saint-Esprit,
et qu'en ce sens cette parole est encore plus véné-
rable que celle qui vous est annoncée par le minis-
tère des hommes.
XI. Ajoutez qu'une des fins du carême et de son
institution , est de préparer les fidèles à la commu-
nion pascale, et que c est à quoi vous devez singu-
lièrement penser, travaillant plus que jamais à pu-
rifier votre conscience, faisant vos confessions avec
plus d'exactitude, rentrant plus souvent en vous-
même pour vous éprouver, afin que dans la solennité
de Pâques Jésus-Christ vous trouve plus digne d'ap-
procher de lui et de ses divins mystères. 11 seroil bon
que vous fissiez pour cela d'année en année une
espèce de revue durant le carême, pour remédiera
vos relâchemens et à vos tiédeurs. Par celte confes-
sion générale depuis la dernière , vous vous renou-
velleriez et vous disposeriez à la fête qui approche ,
et qui doit être le renouvellement universel de toutes
les âmes chrétiennes. Du reste , la plus excellente
202 POUR LE TEMPS
préparation pour bien communier , est , selon saint
Chrysoslôme, la communion même. Vous ne pouvez
mieux vous disposer à celle de Pâques, que par les
communions fréquentes et forvcnlos du carême. Car
voilà pourquoi dans la plupart des Eglises d'occident,
comme nous l'apprenons des anciens conciles, la cou-
tume étoit pendant le carême de communier tous les
jours. Coutume que saint Charles souhaita si ardem-
ment de rétablir dans l'Eglise de Milan , n'ayant
point trouvé de moyen plus efficace pour préparer
les peuples au devoir pascal , que d'ordonner dans
les temps du carême la fréquentation des sacremens.
Pourquoi donc ne vous conseillerois-je pas la même
pratique , puisque j'en ai les mêmes raisons , et que
je suppose de votre part les mêmes dispositions ?
XII, Enfm le carême, de la manière qu'il est ins-
titué dans le christianisme , se rapportant tout en-
tier au grand mystère de la passion de Jésus-Christ,
qui en est le terme , c'est surtout dans cette sainte
quarantaine que vous devez être occupée du sou-
venir des souffrances du Sauveur. Souvenir que
Jésus -Christ attend de vous, et auquel vous ne
pouvez manquer sans vous rendre coupable de la
plus énorme ingratitude. Souvenir qui vous doit
être infiniment avantageux , et que vous ne pouvez
perdre sans renoncer aux plus solides intérêts de
votre salut. C'est , dis-je , dans le temps du carême
que vous devez vous 1 imprimer profondément, ce
souvenir , afin qu'il ne s'elFace jamais de votre ame ,
et qu'à tous les momens de votre vie vous puissiez
vous écrier : Ah ! Seigneur , j'oublierois plulôl ma
DU carèmp:. âo3
main droite que je n'oublierois ce que vous avez
souffert pour moi. Il est dune important que vous ne
passiez aucun jour du carême, sans lire dans les évan-
gélistes quelque chose de la passion du Fils de Dieu
et de sa mort. Quels miracles de vertu , pour peu
que vous y soyez attentive , n'y découvrirez-vous
pas ? Le souvenir des souffrances d'un Dieu vous
rendra tous les exercices de la pénitence , non-seu-
lement supportables , mais aimables ; et l'une des
plus douces pense'es pour vous et des pratiques les
plus consolantes dans la suite du carême, sera d'unir
votre pénitence à la pénitence de Jésus - Christ.
Telle étoit la dévotion de saint Paul , quand il disoit:
Je suis attaché à la croix ai' ce Jésus-Christ (i);
ne séparant point la croix de Jésus-Christ d'avec la
sienne , et n'en faisant qu'une des deux. Mais pour
parvenir à cette dévotion du grand Apôtre , il faut
que le mystère de la passion soit le sujet le plus or-
dinaire de vos considérations et de vos réflexions.
XIII. Voilà les avis que j'ai à vous donner pour
un temps qui vous doit être si précieux. Vous ne
pouvez trop reconnoître la bonté de Dieu qui vous
l'accorde , et qui veut bien accepter le bon emploi
que vous en ferez pour la rémission de vos fautes.
Car il y a dans cette conduite de Dieu envers vous
une double miséricorde, dont vous ne sauriez assez
le bénir, ni lui témoigner assez de reconnoissance.
Hé ! Seigneur, devez-vous lui dire , qu'ai-je fait , et
par oiî ai-je mérité que vous m'ayez ainsi attendue ,
et que vous m'ayez fourni un moyen si facile de
(i) Gatat.-2.
2o4 POUR LE TEMPS DU CAKÈME.
Tuiyer à votre juslice tant de dettes dont je me trouve
chargée? Vous navez pas voulu me perdre comme
des millions d'autres; et, bien loin de me irailcr
comme eux dans toute la rigueur de vos jugemens ,
■vous vous relâchez en quelque sorte pour moi de tous
vos droits. A combien de pécheurs et de pécheresses
moins coupables que moi , avez-vous refusé ce temps
de pénitence , et quelle proportion y a-t-il entre
celle pénitence que votre Eglise m impose , et toutes
les infidélités de ma vie ? Mais plus vous m'épargnez ,
mon Dieu, moins je m'épargnerai moi-même; et
plus vous usez d'indulgence envers une misérable
créature , pour lui faciliter la juste réparation qu'elle
vous doit, plus j'userai de sévérité pour vous rendre,
non pas toute la gloire que je vous ai ravie et qui
vous est due , mais toute celle au moins que je suis
en état de vous procurer. Que n'ai-je été toujours
animée de ce sentiment ! Je n'aurois point tant écouté
mille prétextes , que l'esprit du monde , que la na-
ture corrompue , que ma foiblesse et mon amour-
propre me suggéroient. Mais, si je n'ai pas profilé du
passé, vous voyez, Seigneur, la résolution oii je
suis de ne laisser rien échapper du présent ni de
l'avenir, autant qu'il vous plaira de me donner en-
core de jours. Daignez , mon Dieu , me confirmer
dans celle heureuse disposition , et comme voire
grâce me l'inspire , qu'elle m'aide à la soutenir.
Aiuai soit-il.
INSTRUCTION
POUR
LA SECONDE FÊTE DE PAQUES,
SUR LES DEUX DISCIPLES QUI ALLÈRENT A EMMAUS,
JL'évangile nous parle de deux disciples qui s'en
allèrent à un bourg nommé Emmaùs, et nous les
représente en trois dispositions dangereuses. Ils ne
croyoienl plus que folblement en Jésus-Christ j ils
n'espéroient presque plus en lui, et par une suite né-
cessaire , ils ne lui éloient plus guère attachés. Mais
ce Dieu sauveur se joignant à eux sur le chemin
d'Emmaiis , et s'entretenant avec eux , raffermit leur
foi, ranime leur espérance , et rallume enfin toute
l'ardeur de leur charité. Nous pouvons tirer de là
de très-solides leçons pour nous-mêmes, et nous en
faire une juste application.
^. i.^'^ Comment Jésus-Christ raffermit la foi des
deux disciples»
La foi de ces disciples n'étoit plus qu'une foi chan-
celante et foible , depuis qu'ils avoient vu leur maître
condamné à la mort et livré au supplice honteux de
la croix. Ils avoient de la peine à se persuader qu'un
homme traité de la sorte, et mort si ignominieuse-
ment , pût être ce Messie qu'ils attendoient , ce
Messie qui devoit sauver Israël , ce Messie dont ils
20(> POUR LA SECONDE FÊTE
s'éloient formé de si hautes idées. Voilà ce que nous
pouvons appeler le désordre ou le scandale de leur
foi. Car c'est , au contraire, pour cela qu'ils dévoient
croire en Jésus-Christ : c'est, dis-je , parce qu'ils
l'avoient vu mourir dans l'opprobre et crucifié. Ainsi ,
de ce qui devoit être pour eux un motif de créance
et de foi , ils se faisoient un obstacle à la foi même.
Ils coramençoient à douter et à ne pliis croire , parla
même raison qui eût dû les déterminer à croire ; et
le mystère de la croix leur devenoit , comme aux Juifs
incrédules , un sujet de trouble ; au lieu que s'ils
eussent bien raisonné , c'éloit le mystère de la croix
qui devoil les rassurer et les confirmer.
Que fait donc le Fils de Dieu ? Il leur reproche-
leur aveuglement , et les convainc par trois argu-
mens invincibles , capables de confondre leur incré-
dulité et la notre.
I. II leur montre que tous les prophètes qui avoient
parlé du Messie, après l'avoir si hautement exalté,
et l'avoir annoncé comme le libérateur d'Israël ,
avoient en même temps déclaré qu'il souffriroit tout
ce qu'en efiet il avoit souffert. Il leur fait le dénom-
brement de toutes ces prophéties où se trouvoient
marquées si distinctement et en détail les différentes
circonstances de son supplice, le jour de sa mort,
le prix donné à celui qui l'avoil vendu, l'emploi
qu'on avoit fait de cet argent , le partage de ses
habits , le fiel et le vinaigre qu'on lui avoit présenté
à boire , et le reste. D'où il les oblige à conclure que
leur incrédulité est non-seulement mal fondée, mais
absolument insensée et déraisonnablej puisqu'il s'en-
DE PAQUES. 207
suivoil de là que, s'il n'avoit pas élé trahi et livré,
s'il n'avoit pas été comblé et rassasié d'opprobres,
s'il n'avoit pas été condamné et attaché à la croix ,
il ne seroit pas celui qu'a voient prédit les prophètes ,
ou que ces prophètes se seroient trompés à son égard,
leurs prophéties n'ayant pas été accomplies dans sa
personne. Contradiction dont leur foi eût dû être
ébranlée et scandalisée. Mais, parce que ce Dieu sau-
veur avoit enduré la mort et le tourment de la croix,
tout s'accordoit parfaitement et se concilioit. Les
oracles étoient vérifiés; il ne mauquoit rien à 1 ac-
complissement des Ecritures; on voyoit dans lui ce
Messie, d'une part victorieux et triomphant, et de
l'autre sacrifié et immolé; d'une part le plus beau des
enfans des hommes , et de l'autre meurtri et défiguré;
d'une part le Dieu de gloire, et de l'autre l'homme
de douleurs : preuve convaincante et sans ré-
plique.
II. Il les fait souvenir que lui-même qui avoit mis
fin à la loi et aux prophètes, il leur avoit parlé plus
d'une fois de son crucifiement et de sa mort; qu'il
les en avoit avertis par avance , et qu'il les y avoit
ainsi préparés, afin que dans le temps ils n'en fus-
sent point surpris, et qu'ils rappelassent la mémoire
de tout ce qu'il leur avoit dit. P^ien donc ne devoit
plus les fortifier que de voir toutes ses prédictions si
ponctuellement exécutées : comme , au contraire ,
rien n'eût dû les jeter dans une plus grande incerti-
tude , ni ne les eût fait douter avec plus de fonde-
ment, que s'il étoit mort d'une autre maaière , et
qu'il n'eût pas été exposé aune pareille persécution.
2o8 POUil r.A SECONDE PtlR
ni ù tant d'indignités. El en eiVei , après leur avoir
dit expressément : Nous allons à Jérusalem^ et
tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l'Homme
s'accomplira ; on le lii'rera aux gentils ^ on le cou-
çrira d'ignominie , on lui crachera au visage , il
sera Jlagellè , et ensuite on le mettra en croix :
après , dis-je , leur avoir tenu ce langage, si l'évé-
nement n'y eût pas répondu , qu eussent-ils pu penser
de lui ? et bien loin ie le reconnoitre pour le Messie,
n'enssenl-ils pas eu sujet de juger qu'il n'éloit pas
même prophète ? Mais par une règle toute opposée,
avant été eux-mêmes témoins de ce qui s'étoit passé ;
ayant su la prédiction , l'ayant entendue de sa bouche
et la comparant avec le succès oîi rien n'étoit omis
de tout ce qu'elle conlenoit , n'y avoit-il pas en cela
de quoi Ls soutenir, de quoi les consoler, et ne
devoient-ils pas dire : Voila justement ce que notre
Maître nous avoit marqué; toutes ses paroles éloient
véritables , et c'est sans doute l'envoyé de Dieu. Tel-
lement que c'étoil dans eux une extrême folie et
l'aveuglement le plus grossier, de prendre de là même
un scandale directement contraire non seulement à
la foi , mais au bon sens et à la raison.
m. Indépendammeiît des anciennes prophéties et
de ses propres prédictions, il leur fait entendre et
leur explique , comment il ètoit nécessaire que le
Christ soujfrît , et que par ses souffrances il entrât
dans sa gloire (i). Nécessaire qu'il souffrît, parce
qu'il devoit réformer le monde , parce quil devoit
nous donner l'exemple , parce qu'il devoit être , en
(i) Luc. a.],
nous
DE PAQUES. 209
nous servant de modèle , notre règle , notre soutien,
notre consolation. Nécessaire que par ses souffrances
il entrât dans sa gloire , parce qu'une des marques
de sa divinité devoit être de parvenir par l'humilia-
tion delà croix , à la possession de toute la gloire dont
un Dieu est capable. Ce moyen si singulier et si dispro-
portionné ne convenoit qu'à Dieu, et surpassoit toutes
les vueseï toutesles forces de Ihomme. Démonslraiion
encore plus sensible pour nous et plus touchante
que pour les disciples d Emmaûs , puisque nous
voyons dans l'effet , ce qu'ils ne faisoient que prévoir
dans l'avenir. Jésus-Christ est monté au plus haut
des cieiix , et , par la voie de la tribulalion et de la
confusion , il est arrivé au comble de la félicité et
de la gloire. Si tout cela ne sert pas à rendre notre
foi plus ferme , ne peut-on pas nous dire à nous-
mômes: 0 hommes ai'cugles et incrédules (1) /
Quoi qu'il en soit, voilà le caractère de l'incré-
dulité , qui a été le vice de tous les siècles , et qui
n'est encore que trop commune dans ces derniers
Ages. Combien sur le fait de la religion, y a-t-il,
jusqu'au milieu du christianisme , de gens incer-
tains et indéterminés ? combien y en a-t-il de
lents et de tardifs à croire ? combien d'ignorans et
de grossiers dans les choses de Dieu ? combien
même d'absolument impies et libertins ? Or , à,
bien examiner les principes les plus ordinaires qui les
font penser , j uger , douter , décider , parler , on trou-
vera souvent que , ce qui altère leur foi, c'est cela,
même qui devroit l'augmenter j que ce qui troublç
(1) Luc. 24.
TOM£ IX, l4,
210 POUR LA SECONDE FÊTE
leur foi , c'esl cela même qui devroil la calmer ; qnc
ce qui les détache de la foi, c'est cela même qui
devroit les y aUaclier. Une simple explication des
choses , s'ils vouloient l'écouter avec docilité, et dé-
poser pour quelques momens leurs vains préjugés ,
leur ouvrlroit les yeux , et leur feroil apercevoir l'er-
reur qui les séduit. -
Demandons à Dieu le don de la foi ; car c'esl un
don de Dieu , et l'un des plus grands dons. Conser-
vons-le avec tout le soin possible , et ne nous le lais-
sons pas enlever par des opinions tout humaines ,
qui n'ont d'autre fondement ni d'autre attrait que
leur nouveauté , pour engager les esprits frivoles et
remplis d'eux-mêmes. Tenons-nous-en aux pro-
phètes et à l'ancienne doctrine de l'Eglise. Afin
d'exciter souvent notre foi et de la réveiller , for-
mons-en de fréquens actes ; et s'il nous vient des
difficultés , faisons-nous instruire ; mais pour l'être ,
écoutons avec attention , avec soumission , sans obs-
tination. Au contraire, ne prêtons jamais l'oreille à
tout ce qui pourroil blesser la foi. Ces sortes de dis-
cours sont toujours pernicieux et très-nuisibles à
ceux-mêmes qui n'y veulent pas déférer. Il est rar©
que les âmes les plus fidèles n'en remportent pas
certainesimpressions qu'elles ont de la peine à effacer ,
et dont il est aussi difficile de se défaire , qu'il est ais^
de les prendre.
Entre tous les articles de notre foi , lâchons sur-
tout il nous bien pénétrer de cette vérité essentielle :
qu'il a fallu que Jésus-Christ endurât toutes lesigno-
monies et toutes les douleurs de sa passion , avant
DE PAQUES. 2ÏI
que de recevoir la gloire de sa résurrection. Celle
pensée nous préservera d'un double scandale. Car
le monde naturellement se révolte contre une reli-
gion qui nous propose pour objet de notre culte , un
Dieu crucifié : mais plus nous comprendrons ce mys-
tère des souffrances et des humiliations de notre
Dieu , plus nous le trouverons adorable. Il y a encore
un autre scandale qui n'est que trop commun : c'est
d'être surpris de voir sur la terre la plupart des gens
de bien dans l'afiliclion , et en particulier de nous y
voir nous-mêmes ; mais du moment que nous au-
rons une foi vive de l'obligation où étoit Jésus-
Christ même de subir la mort et la mort de la croix ,
pour entrer dans une vie éternellement glorieuse,
nous nous estimerons heureux d'avoir part à son.
calice; nous reconnoîlrons en cela une providejice
et une miséricorde toute spéciale sur nous ; nous
nous confondrons des plaintes et des murmures où
nous nous sommes portés ; et nous appliquant les
paroles du Fils de Dieu , nous nous écrierons ; O
infidèles et insensés ! nefalloit-ilpas que le Christ
lui-même soujfrît , et qu'il entrât ainsi dans sa gloire,
§. 2. Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des
deux disciples,
La foi des deux disciples étant devenue si foible et
si chancelante, c'éloii une conséquence nécessaire
que leur espérance s'affoiblît à proportion, ils avoient
espéré en Jésus-Christ ; mais on peut dire qu'ils n'es-
péroient plus j ou qu'ils n'espéroient qu'imparfaite-
ment. Ils avoient espéré , comme ils le témoignent
i4.
212 POUR LA SECONDE FÉTR
eux-mêmes : Nous espérions ; mais ils n'espéroient
pkis , ou ils n'espéroienl qu'imparfailemenl; car, si
leur espérance eût toujours été la même, ils n'eussent
pas dit seulement : Nous espérions ; mais ils auroient
ajouté : Nous espérons encore , et nous sommes sûrs
que notre attente ne sera point trompée. Ce n'est
plus là leur disposition : pourquoi ? parce qu'il y
avoil deux erreurs dans leur espérance , l'une par
rapport au fond , et l'autre par rapport au temps.
I. Erreur par rapport au fond. Ils espéroient que
Jésus-Christ rétabliroit le royaume temporel d'Is-
raël ; qu'il délivreroit les Juifs de la servitude où ils
étoieni réduits ; qu'il remellroit toute la nation dans
la gloire et dans l'éclat oii ils avoient été; qu'il les
comlDleroit de prospérités , et les rendroit puissans
dans le monde: voilà ce qu'ils avoient conçu, et ce
qu'ils s'éîoienl promis de lui. Or en cela leur espé-
rance éloit une espérance mondaine et toute terrestre.
Espérance qui n'avoit point Dieu pour objet , qui ne
s^élevoit point au-dessus de l'homme, qui n'alloit
point au solide bonheur ; mais qui s'allachoit à des
biens périssables , au lieu de chercher avant toutes
choses le royaume de Dieu et sa justice. Espérance
qui tenoil encore du judaïsme , et n'avoit rien de la
loi de grâce. De sorte quils étoicnt par là semblables
à ces Israélites qui avoient soupiré après les oiguons
d'Egypte , qui avoient méprisé la manne du ciel , et
s'éioient dégoûtés des viandes délicates que Dieu
leur préparoit dans le désert. Espérance qui les ren-
doit tout charnels, comme cesanciens Juifs , augoût
ilesquelsDieu s'éloit accommodé , ne leur promettant
DE PAQUES. 2lS
que la fi^rlllllé de leurs moissons, que l'abondance
du blé et du vin, que la défaite de leurs ennemis,
en un mot , que des avantages humains. Mais par-
dessus tout , espérance fausse et erronée : car Jésus-
Clirisl leur avoit fait expressément entendre que son
royaume ne seroit pas de ce monde. Il devoit les
délivrer , mais de leurs péchés , et non point de la
servitude des hommes. Il ne s'étoit point engagé à
les rendre heureux dans la vie, puisqu'au contraira
il leur avoit dit: Si quelquun veut venir après moi y
ijuil porte sa croix y et (juil me suive (i). Bien
loin de leur promettre des prospérités sur la terre ,
il ne leur avoit annoncé que des souflVances. En quoi
donc consisloit leur erreur? en ce qu'ils confon-
doient les choses, interprétant d'un royaume tem-
porel et visible , ce qui n'étoil vrai que d'un royaume
spirituel et intérieur , et ne comprenant pas la na-
ture des biens que la venue de Jésus-Christ et sa
mission leur devoit procurer.
N'est-ce pas là ce qui nous arrive à nous-mêmes?
Nous espérons en Dieu ; mais si nous nous consultons
bien, et si nous démêlons bien les vrais sentimens
de notre cœur , nous trouverons que i^us n'espé-
rons en Dieu que dans la vue des biens de cette vie,
que dans la vue d'une fortune passagère , que dans
la vue de mille choses que nous attendons de lui ,
mais qui n'ont nul rapport à lui. Nous espérons en
Dieu : mais nous ne l'espérons pas lui-même, ou du
moins nous ne l'espérons pas lui-même préférable-
menl à tout ; et loin d'espérer en lui de la sorte , nous
(l) Matth. i6.
2i4 POUR LA SECONDE FÊTE
le faisons servir indignement à nos espérances moa-
daines , n'espéranl en lui que pour satisfaire nos dé-
sirs corrompus , et pour venir à bout de nos plus
injustes prétentions.
De là vient que quand nous voyons ces espérances
frustrées , nous commençons à perdre confiance en
Dieu , et que nous disons comme les disciples d'Em-
maiis : l>sous espérions. J'espérois que servant Dieu
avec quelque fidélité , il auroit soin de moi , qu'il
m'assisteroit , qu'il me protégeroit , qu'il me déli-
vreroit de la persécution de mes ennemis. J'espérois
qu'ayant recours à lui, il écouteroit mes prières, il
seconderoit mes desseins, ilbéniroitmes entreprises:
mais rien de tout cela, et après tant de vœux, je
me trouve encore dans le même étal. Au lien de
dire : J'espérois que, m'attachant à Dieu, je recevrois
de lui de puissans secours pour opérer mon salut et
pour acquérir les vertus ; j'espérois , ou qu'il écar-
teroit de moi les tentations qui m'attaquent , ou qu'il
m'aideroit à les surmonter ( espérances solides , espé-
rances infaillibles, puisqu'elles sont fondées sur la
parole de Jésus-Christ ) , au lieu , dis-je , de parler
ainsi , on lient dans le secret du cœur un langage
tout contraire : j'espérois qu'en prenant le parti de
la piété 5 je passerois des jours tranquilles et à cou-
vert des orages du siècle ; j'espérois y avoir plus de
douceurs et plus d'agrémens. Nous espérions :
marque donc que nous n'espérons plus : et pourquoi?
parce que nous espérions mal , c'est-à-dire , que nous
n'avions qu'une espérance trompeuse et mal conçue.
3Son , mes frères, dit saint Augustin , qu'aucun de
DE PAQUES 21 5
VOUS ne se promette une lélicité temporelle , parce
qu'il est chrétien. Jésus-Christ ne nous a point admis
parmi ses disciples à cette condition. Quand un
Soldat s'enrôle dans une milice , on ne lui dit point
qu'il vivra bien à son aise , qu'il sera bien traité , bieii
logé, bien couché. Mais on l'avertit qu'il faut agir,
fatiguer, s exposer ; et comme il s'y attend, il n'est
point étonné des marches pénibles qu'on lui fait faire ,
ni des périls où on lengage.Nous sommes les soldats
de Jésus-Christ: ce divin conquérant des âmes nous
a enrôlés dans sa sainte milice , non pas pour amasser
des richesses , non pas pour parvenir à de hauts rangs
ni pour être grands selon le monde, non pas pour
jouir de toutes nos commodités; mais pour nous
sanctifier , mais pour détruire dans nous le péché ,
mais pour combattre nos vices et nos passions ,
mais pour avoir part à ses souffrances et à ses humi-
liations. Il est vrai qu'il nous a en même temps
promis un bonheur et une récompense ; mais ce
bonheur et celte récompense, non plus que son
royaume, ne sont pas de ce monde. Voilà ce qu'il
nous a cent fois répété dans son évangile , et sur
quoi nous avons dû compter. Par conséquent, quoi
que nous ayons à soutenir de fâcheux selon la nature
et dans la vie présente , nous n'en devons point être
surpris ni déconcertés , et c'est même ce qui doit
donnera notre espérance un nouvel accroissement
et un nouveau degré de fermeté.
II. Une autre erreur des dt ux disciples, fut à l'égard
du temps. Le Fils de Dieu leur avoit prédit qu'il res-
susciteroille troisième jour j ce troisième jour n'éloit
2l6 POUR LA SECONDE FÊTE
pas encore passé, ei ils ne laissent pas de témoigner
déjà leur impatience : Nous voici , disent-ils , au
troisième jour que toutes ces choses sont arrivées ,
sans que nous ayons rien vu. Ce n'est pas , ajoutent-
ils , cjue quelques femmes n'aient été avant le jour
au sépulcre , ei quelles ne nous aient rapporté que le
corps n'y étoit plus. Quelques-uns de nous y sont
aussi allés , et ont en elFet trouvé les choses comme
les femmes lesavoient dites. Tout cela devoit relever
leur espérance , et les conforter : mais leurempres-
semeui l'emporte sur tout cela , et au lieu d'attendre
en paix et avec persévérance, ils s'inquiètent et se
dr'couragent.
Telle est encore la disposition de la plupart des
chrétiens. Nous espérons en Dieu ; mais nous ne
savons ce que c'est que d'attendre avec tranquillité et
en repos , l'accomplissement des promesses de Dieu.
Kous voulons que Dieu nous exauce tout d'un coup.
ISfous nous lassons de lui demander si souvent et si
long-lemps , et le moindre délai nous rebute : comme
si la persévérance n'étoit pas une condition néces-
saire de la prière , pour obtenir les grâces du ciel;
comme si ces grâces divines ne valoient pas bien
celles que nous attendons de la part du monde , et
que nous sommes si constans à poursuivre et à re-
chercher ; comme si Dieu n'étoit pas le maître de
ses dons , et que ce ne fût pas à lui de juger en
quel temps et en quelles conjonctures il esta propos
de les répandre sur nous.
Confions-nous en la bonté de notre Dieu , et lais-
sons agir sa providence , sans entreprendre de lui
DE PAQUES. 217
prescrire aucun terme. S'il larde à nous répondre ,
demeurons en patience ^ et réprimons les mouve-
mens précipités de noire cœur. Voilà le grand prin-
cipe , et en quoi nous devons au moins imiter Ja
conduite de Dieu même à notre égard. Nous nous
plaignons qu'il y a tant d'années que nous lui deman-
dons telle grâce , et que nous ne l'avons pu encore
obtenir ; mais lui-même , combien y a-t-il d'années
qu'il nous sollicite , qu'il nous appelle, qu'il nous
presse intérieurement de renoncer à cette passion ,
de lui sacrifier celle inclination, de nous défaire de
cette habitude , de changer de vie , et de travailler à
une sainte réformalion de nos mœurs? Combien de
fois s'esl-il fait entendre là-dessus au fond de notre
ame , et combien de fois nous a-t-il fait entendre la
voix et les exhortations de ses minisires ? lui avons-
nous accordé ce qu'il vouloit de nous? n'avons-nous
point diîTéré? ne ditFérons-nous pas tous les jours ?
et néanmoins se rebute-t-il ? cesse-t-il ses poursuites ?
nous abandonne-t-ilà nous-mêmes? Ne devroil-il pas
être plus fatigué de nos retardemens , que nous des
siens? car enfin les siens ne tendent, selon les vues
de sa sagesse , qu'à notre bien et à noire salut ; mais
les nôtres , par une obstination opiniâtre et presque
insurmontable , ne vont qu'à le déshonorer ei à nous
perdre. Réglons-nous sur ce modèle. Soyons paliens
envers Dieu comme il lest envers nous. Dès que
nous persévérerons , il n'y a rien que nous ne puis-
«ioûs espérer de sa miséricorde.
2lS POUR LA SECONDE FÊTE
^. 3. Comment Jésus-Christ rallume la charité des
deux disciples*
De rafTolblisseraent de la foi et de Tespérance,
suit enfin le relâchement delà charité. Ces deux dis-
ciples avoient aimé Jésus-Christ; c'étoil à eux ,
comme aux autres , que cet homme-Dieu avoit dit:
Mon Père vous aime ^ parce que vous m'aimez (i).
lis avoient dans les rencontres montré du zèle pour
ce Dieu sauveur : mais ce zèle autrefois si ardent
paroissoit tout refroidi. Ils étoient tristes : c£lte tris-
tesse n'étoit qu'un dégoût qui leur avoit pris de son
Service, qu'un chagrin secret de s'être engagés à le
suivre , qu'une sécheresse de cœur , qu'un abattement
d'esprit ; et rien de plus opposé , qu'une pareille déso-
lation , à la ferveur de l'amour de Dieu et de la piété
chrétienne. Etat malheureux , quand on ne prend
pas soin de s'en relever , qu'on ne fait nul effort pour
cela. L'on y succombe lâchement , et l'on quitte tout.
Etat dangereux pour les âmes foibles et peu expéri-
mentées dans les choses de Dieu; c'est la tentation la
plus commune et la plus forte , dont se sert le démon
pour attaquer les personnes qui commencent à mar-
cher dans la voie du salut , et pour les renverser.
Etat pénible pour une ame fidèle qui veut s'y sou-
tenir ; mais aussi état d'un très-grand mérite pour
elle , lorsque , 1 envisageant comme une épreuve , et
s'eslimanl heureuse d'avoir celte occasion de marquer
à Dieu son attachement inviolable , elle porte avec
(i) Joan. 16.
DE PAQUES. 219
courage toutes les aridités , tous les ennuis , et avance
toujours du même pas et avec la même résolution.
Comment le Fils de Dieu ranime-l-il ces disciples
affligés et tout abattus? Comment rallume-t-il dans
o
leur cœur le feu de son amour ? en trois manières
et par trois moyens.
I. Par ses discours. Il se joint à eux , il se mêle dans
leur conversation , il s'accommode à leur disposition
présente , il se fait voyageur comme eux, et marche
au milieu d'eux ; il leur parle , il les interroge, il leur
répond. Cependant sa grâce agit secrètement : il s'in-
sinue peu à peu dans leurs esprits. Autant de paroles
qu'il prononce , ce sont autant de traits enflammés
qui les touchent , qui les percent, qui les brûlesit
d'une ardeur toute nouvelle. C'est ce qu'ils témoi-
gnèrent bien dans la suite , quand ils vinrent à le
reconnoilre : Que ne sentions-nous pas (i),sedi-
soient-ils l'un à 1 autre ? et dans quels transports
ttions-nous , pendant cjuil nous entretenoit? Ainsi
se vérifia ce qu'avoil dit à Dieu le Prophète royal :
Votre parole , Seigneur ^ est une parole de feu , et
^u feu le plus vif et le plus pénétrant (2). Ainsi ces
deux disciples éprouvèrent-ils par avance ce que tous
les saints depuis eux ont éprouvé , et ce que nous a si
bien marqué l'un des hommes les pins versés dans
la vie intérieure (3), lorsqu'il nous représente les dou-
ceurs que goule une ame en s'entreienantavcc Dieu.
Il n'y a point de peine si amère ,qui ne s'adriicisse
dans ces communications divines , ni d'eniuii qui
n'y trouve son soulagement et sa consolation.
(1) Luc \l\ — (2) Ps. 118. — (3^ Gei-Éon.
220 POUR LA SECONDE FÊTE
II. Par la pratique des bonnes œuvres. Quand ils
sont arrivés au bourg d'Emmaiis , Jésus^Clirist fait
semblant de vouloir passer outre et aller plus loin ,
et par là il leur présente une occasion d'exercer en-
vers lui l'hospitalité. Ils l'exercent en eiïel : ils le
pressent de demeurer avec eux ; ils lui remontrent
qu'il est déjà tard , etque le jour commence à tomber.
Parce qu'il ne se rend pas d'abord, ils lui font de
nouvelles instances , et ils vont même jusqu'à lui
faire une espèce de violence, tant ils souhaitent de
le retenir. Il ne s'éioit pas encore fait connoître à
eux ; ils ne le regardoieut que comme un voyageur ,
et ce ne fut pas sans une providence particulière de
cet homme-Dieu, qui vouloit épurer leur charité,
et qu'elle en devînt plus méritoire. Car s'ils l'eussent
connu pour leur maître , ce n'eut pas été proprement
«ne charité de l'arrêter; leur seul intérêt les y eût
portés. S'il se fut invité de lui-même , ou que sans
nulle résistance il eût accepté leur première invita-
tion , leur charité eût encore moins paru. Mais elle
éclate toute entière dans l'empressement qu'ils lui
témoignent, jusqu'à l'obliger , en quelque sorte mal-
gré lui , de rester. Aussi ne fut-elle pas sans récom-
pense. Lorsqu'il raarchoit avec eux , remarque saint
Grégoire pape , et qu'il leur expliquoit les divines
Ecritures , ils ne purent découvrir qui il étoit ; mais
dans le repas qu'ils lui avoient offert, et qu'ils firent
ensemble, il se déclara enfin , et les combla de joie
en se faisant reconnoîlre.
III. Par l'usage de la divine eucharistie. Car ce
fut iiûns la fraction du pain , c'est-à-dire , selon
DE PAQUES. 221
le langage de l'Ecriture , dans la comniuuion , quils
reconnurent Jésus- Christ (i). Ils le reconnurent ,
dis-]e , dans celle sainte action , et en le reconnois-
sant , ils se souvinrent de l'amour qui l'avoit engagé
à instituer pour eux et pour tous les Hdèles l'adorable
sacrement de son corps. Ce souvenir les toucha , et
réveilla dans leurs cœurs les sentimens d'un amour
tendre et alFeclueux. Mais de plus , ils sentirent dans
leur ame les opérations salutaires de ce sacrement
de vie et ses admirables effets , dont le premier est
le renouvellement de la charité de Dieu, la ferveur
de ce divin amour , l'union avec Jésus-Christ. Car
il est certain que c'est surtout dans la communion
que s'accomplit ce que disoit le Sauveur du monde
parlanl de lui-même : Je suis venu sur la terre pour
y répandre le feu (2). Son intenlion , et le principal
dessein qu'il se propose en se donnant à nous dans
le sacré mystère , est de nous embraser de son amour,
d'entretenir dans nous le feu de son amour, de nous
attacher éternellement à lui par l'amour. De là ce
zèle et cette sainte précipitation des deux disciples,
qui tout à coup se lèvent , retournent à Jérusalem ,
annoncent aux autres disciples la résurrection de leur
maître , protestent hautement qu'ils l'ont vu eux-
raemes , et sont prêts , au péril de leur vie , d'en
rendre partout témoignage. Or ce sont ces trois
mêmes moyens dont nous devons nous servir, pour
renouveler en nous la ferveur de notre dévotion et
de notre amour envers Dieu. Pourquoi y a-t-il parmi
nous tant de chrétiens lâches, lièdes et indifférens,
(1) Luc. 34. — (2) Luc. la.
223 POUR LA SECONDE ÎÈTE
n'ayent nul goût pour le service de Dieu , et ne s'af-
feciionnant à aucun exercice de religion? En voici
les trois raisons les plus communes.
I . De quoi s'entrelient-on communément , de quoi
parle-l-on? Nos conversations ont-elles ce caractère
que demandoit saint Paul , c'est-à-dire , ressentent-
elles la piété ? montrent-elles que nous sommes
chrétiens ? A nous entendre raisonner et discourir
pendant les heures entières , pourroit-on distinguer
quelle fui nous professons ? Sont-elles , encore une
fois , ces conversations mondaines , telles que les
voidoit l'Apôue , quand il disoit aux premiers chré-
tiens : Qu'on n'entende point entre vous des paroles
Vïbïes et capables de blesser les oreilles chastes : car
ces sortes de discours ne conviennent point à la
sainteté de votre vocation ; mais que vos paroles soient
des paroles d'actions de grâces. Gomme si l'Apôtre
leur eut dit : Entretenez-vous souvent des obligations
que vous avez à Dieu , des grâces que vous avez re-
çues de Dieu , des miséricordes dont il vous a pré-
venus , de la patience avec laquelle il vous a sup-
portés ; car voilà de quoi doivent parler les saints.
Est-ce ainsi que l'on converse dans le monde? est-ce
sur cela que roulent ces longs et fréquens discours
oii l'on consume les journées et où l'on perd le
temps ? Encore si l'on n'y perdoit que le temps; mais
on y offense le prochain par des railleries piquantes,
par des médisances pleines de malignité , quelque-
fois par de vraies calomnies ; mais du moins on s'y
dissipe , et l'on s'y remplit l'imagination de mille
idées vaines et toutes profanes, de mille bagatelles
PE PAQUES. 22J
et de mille maximes d'autant plus contraires à la reli-
gion et au culte de Dieu, qu'elles soiil plus conformes
à l'esprit du siècle.
Après cela faut-il s'étonner si nous vivons dans
une si grande indifférence et une si grande froideur
pour Dieu ? Comment l'aimerions-nous de cet amour
sensible qu'ont eu les saints , quand on ne pense
jamais à lui , qu'on ne parle jamais de lui , qu'on n'en
entend jamais parler , qu'on évite même ces sortes
d'entretiens comme ennuyeux et importuns ? U y
auroit bien plus lieu d'être surpris que la ferveur de
notre dévotion pût avec cela subsister et ne pas
s'éteindre. Car voici l'ordre : comme les mauvais dis-
cours corrompent les bonnes mœurs , aussi les pieux
entretiens réforment les moeurs les plus corrompues ,
et raniment les âmes les plus languissantes. Si donc
nous nous trouvons dans cet état de langueur où Dieu,
par une juste punition , permet que nous tombions,
au lieu de nous épanclier là-dessus en des plaintes
inutiles, allons au remède, cherchons quelqu'un
avec qui nous puissions nous entretenir de Dieu ;
formons de saintes liaisons avec les personnes que
nous savons être plus attachées à Dieu ; et plus dis-
posées à nous parler de Dieu ; rendons-nous assidus
à entendre la parole de Dieu , et alors nous sentirons
dans le cœur ce que sentirent les disciples d'Emmaù-,
et nous nous écrierons comme eux : de quelle ardeur
mon ame est-elle embrasée ! C'est par là que l'esprit
de Dieu se communique ; c'est par là que saint Au-
gustin , selon qu'il le rapporte lui-même dans ses
cpnfessions , fut intérieurement ému et change. De
224 POUR LA SECONDE FÊTE
l'abondance du cœur la bouche parle , et à mesure
que la bouche parle , le cœur se remplit du sujet
qui l'occupe , et sur quoi il s'explique.
2.. Outre qu'on ne s'entretient point assez de Dieu ,
on ne pratique point assez les bonnes œuvres du
christianisme, et propres de la condition où l'on est
engagé. Car , de même que la foi est morte sans les
œuvres , et que les œuvres, pour ainsi dire, sont
l'ame de la foi , de même la charité séparée des
œuvres s'amortit , et cest une illusion de croire
qu'on la puisse conserver sans en faire aucun acte.
Les bonnes œuvres en sont l'aliment ; et comme le
feu s'éteint dès qu'il n'a plus de matière et qu'il
lui en faut sans cesse fournir , si l'on ne donne à la
charité sa nourriture , et qu'on la laisse oisive et
dépourvue de saintes pratiques , elle se ralentit et
perd bientôt toute sa vertu. On entend dire à tant
de personnes , qu'ils voudroienl avoir plus de dé-
votion qu'ils n'en ont ; mais comment en auroient-
ils , ne faisant rien de tout ce qui est nécessaire pour
l'exciter? Qu'ils s'adonnent , selon que leur état le
permet, aux œuvres de la miséricorde chrétienne ;
qu'ils soulagent les pauvres , qu'ils consolent les ma-
lades , qu'ils visitent les prisonniers , qu'ils soient
bienfaisans envers tout le monde ; et ils verront si
Dieu , louché de leurs aumônes et de leurs soins
olBcieux à l'égard du prochain , ne répandra pas dans
leur esprit de nouvelles lumières qui les éclaireront,
et dans leur cœur de nouvelles grâces qui les retire-
ront de l'assoupissement où ils étoient. Mais en vain
espérons-nous de telles faveurs de la part de Dieu ,
tandis
DE PAQUES, 225
tandis que nous mènerons une vie paresseuse el inu-
tile , taudis que nous aurons un cœur dur et insen-
sible aux misères d'autrui , tandis que nous man-
querons aux devoirs les plus essentiels de la société
humaine.
3. Enfin , on n'approche point assez du racrement
de Jésus-Christ et de sa sainte inble , et c'est la der-
nière cause du refroidissement de la piété et de la
charité dans les âmes. Ce divin sacrement est le pain
qui doit réparer nos forces et nous soutenir ; c'est le
remède qui doit guérir nos maladies spirituelles et
nous rélab'.lr; c'est la source de toutes les grâces,
et par conséquent de la dévotion. Pourquoi les pre-
miers chréiiens étoient-ils si fervens , et d'où leur
venoit celte intrépidité , cette joie même et cette
allégresse avec laquelle ils couroient au martyre et
versoient leur sang pour Dieu ? c'est qu'ils avoient
le bonheur de communier tous les jours. Dans la
suite des siècles , ce fréquent usage de la communion
a été négligé. Par cette négligence si pernicieuse ,
l'iniquité peu à peu a prévalu dans le monde , et plus
l'iniquité s'est accrue , plus la charité s'est relâchée.
II n'y a rien en celte triste décadence que de très-
naiurel. Si vous refusez au corps les viandes dont il
se nourrit, faute de soutien , il n'a plus de vigueur,
et tombe dans une mortelle défaillance; et dès que
vous ôiez à l'ame cette viande céleste que Jésus-
Christ lui a préparée , elle doit devenir, pour m'ex-
primer de la sorte , toute sèche et toute aride. Voilà
de quoi nous n'avons que trop de témoignages. On
se contente de communier une fois dans l'année i du
TOME IX. i5
2 2G POL'R LA SECONDE FÊTE DE PAQUES.
iiiolns on pense en avoir beaucoup fait , si l'on ajoute
à cette communion pascale quelques autres commu-
nions très-rares et en très-petit nombre. On est bien
aise d'avoir des prétextes pour s'éloigner de l'aulel
du Seigneur, et l'on porte même l'illusion jusqu'à
s'en faire un mérite et une vertu. De là dans l'Eglise
de Dieu celle désolation presque universelle que
nous déplorons , et qui est en effet si déplorable.
Profilons de l'exemple des deux disciples en qui
la présence du Fils de Dieu produisit de si heureux
changemens. Prions ce Dieu sauveur qu'il nous res-
suscite avec lui , en ressuscitant notre foi , notre
espérance , notre charité ; car c'est en cela que con-
siste présentement notre résurrection selon l'esprit ;
et c'est cela même qui nous mettra en état d'obtenir
un jour cette résurrection glorieuse selon le corps ,
laquelle doit être la consommation de la béatitude
éternelle des élus. Ainsi soil-il.
INSTRUCTION
POUR L'OCTAVE
DU TRÈS-SAINT SACREMENT.
I. Entrons dans l'esprit de TEglise , et comprenons
bien ce qu'elle se propose dans la fête du saint sa-
crement. Elle veut rendre au corps de Jësus-Christ
un culte particulier , et c'est aussi la fin que nous
devons nous-mêmes avoir en vue dans cette grande
solennité. Appliquons-nous sérieusement et sainte-
ment aux moyens que nous fournit pour cela noire
religion. Car rien ne nous doit être plus vénérable
que le corps de Jésus-Christ , de quelque manière
que nous le considérions : soit par rapport à lui-même,
puisqu'il est uni au Verbe divin ; soit par rapport à
nous , puisqu'il est la victime de notre salut , et quil
doit être Jusqu'à la fin des siècles la nourriture de
nos âmes.
II. Nous avons une obligation de l'honorer , d'au-
tant plus étroite , qu'outre les traitemens indignes
qu'il reçut pour nous dans sa passion , il en reçoit
encore tous les jours de plus liumilians dans l'eu-
charistie par l'abus que les hommes font de ce redou-
table mystère. Comprenons donc bien que le dessein
de l'Eglise, dans cette octave, est de faire à Jésus-
Christ une réparation pub^que de tous ces outrages j
et concevons en même temps , que c'est à nous en
i5.
228 POUR l'octave
particulier de nous acquitter d'un devoir si important,
puisqu'ayant eu le malheur d'être du nombre de ces
ailles infidèles qui ont souvent abusé de l'adorable eu-
charistie , nous devons nous reconnoîlre devant Dieu
comme personnellement coupables de ce que saint
Paul appelle la profanation du corps du Seigneur,
III. Les hérétiques et les mauvais catholiques,
quoique par ditïérentes impiétés , déshonorent ce-
sacré corps dans le mystère môme où il est continuel-
lement immolé poureux, et par conséquent, o{i il
devroil être l'objet de leur cuhe. Mais s'il est de
notre zèle de réparer , autant qu'il nous est possible,
les outrages faits au corps de Jésus-Christ par d'auti es
que nous, il est encore bien plus juste que nous
travaillions à réparer ceux dont nous avons été spé-
cialement les auteurs , et que nous devons éternel-
lement nous reprocher. Car telle est la disposition
où il faut que nous soyons : c'est-à-dire, que nous
devons être dans une disposition de pénitence et de
zèle pour rendre au corps de Jésus-Christ tout l'hon-
neur que nous lui avons refusé jusqu'à présent , et
qui lui étoit dû par tant de titres. Pensée solide et
touchante ; pensée qui répond parfaitement aux vues
de l'Eglise, et qui nous doit être toujours présente, si
nous voulons célébrer cette fête en esprit et en vérité.
IV. Cependant , il ne suffît pas que nous ayons
ce zèle en général ; mais pour en venir à la pratique
et aux réparations particulières que Jésus -Christ
attend de nous , elles se réduisent à deux chefs ;
l'un , qui regarde l'euchatislie comme sacrement ;
l'autre , qui la regarde comme sacrifice : le piemier.
DU TRÈS-SAINT SACREMENT. 229
fondé sur le mauvais usage que nous avons fait de
la communion ; le second, sur la manière peu clr.e'-
lienne avec laquelle nous avons tant de fois assisté
au sacrifice de la messe. Car c'est à ce sacrifice et à
ce sacrement que se rapportent tous les péchés dont
nous nous sommes rendus coupables envers le corps
de Jésus-Christ ; et par une miséricorde infinie de
Dieu , c'est dans ce même sacrement et ce même
sacrifice que nous trouvons de quoi lui en faire une
pleine satisfaction. Toute autre satisfaction que nous
pourrions imaginer , ne seroit ni égale à l'offense que
nous avons commise , ni conforme aux inclinations
de ce Dieu sauveur , dont la gloire est inséparable
de notre salut. Et voilà l'excellent secret que la reli-
gion nous enseigne. Voilà ce que nous devons dé-
sormais pratiquer avec toute la ferveur dont nous
sommes capables. Secret qui consiste à honorer le
corps de Jésus-Christ , par où nous l'avons si long-
temps peut-être et si souvent profané.
§. I . Comment nous devons réparer les outrages que
nous avons faits à la divine Eucharistie consi-
dérée comme sacrement,
I. Souvenons - nous d'abord, mais avec une ex-
trême douleur , de tant de communions peut - être
sacrilèges , lorsqu'emportés par le torrent du monde,
nous vivions dans le désordre de nos passions ; ap-
prochant des sacremens dans l'état d'une conscience
déréglée et avec de secrètes attaches au péché. Quel
outrage , ou , comme parle saint Cyprien , quelle
violence ne faisions-nous pas au Fils de Dieu, en
23o POUR l'octavr
le recevant ainsi pour notre condamnation , lui qui
vouloll éire notre vie? Souvenons-nous au moins
de tant de communions lâches , c'est-à-dire , de
tant de communions faites avec négligence et sans
préparation. Communions tièdes , auxquelles nous
n'avons apporté qu'un esprit dissipé , qu'un cœur
froid et indifférent; communions inutiles , qui n'ont
produit nul changement en nous ^ parce qu'elles
n'avoient été précédées de nulle épreuve de nous-
mêmes ; communions en venu desquelles nous
n'avons été ni plus réguliers, ni plus humbles, ni
plus charitables envers le prochain. Pouvons- nous
compter sur de telles communions , et avons-nous
pu nous en faire un mérite auprès de Jésus-Christ?
Enfin souvenons-nous de ces éloignemens de la com-
munion où nous nous sommes entretenus , et qui
ont été si injurieux à Jésus-Christ , quand , par indé-
votion , par insensibilité , par un attachement opi-
niâtre aux créatures, nous n'avons pas voulu faire le
moindre effort pour surmonter les obstacles qui
nous empêchoient de communier. IN'éloit-ce pas
mépriser ouverlemenlîecorpsde notre Dieu, quoique
d'ailleurs l'esprit derreur , pour justiûer noire con-
duite , nous suggérât assez de prétextes , surtout ce lui
dun faux respect , qui ne servoit qu'à nous endurcir
davantage dans nos déréglemens?
11. Il s'agit de faire à Jésus-Christ une réparation
authentique de tout cela, et nous ne le pouvons
que par la communion même. Car, suivant trois
belles maximes de saint Chrysostôme , la communion
sacrilège ne peut être réparée que par de saintes
DU TRÈS-SAINT SACREMENT. 23l
communions ; la communion lâche , que par des
communions ferventes; et les omissions volontaires
(le la communion , que par la fréquentation du divin
sacrement , accompagnée de toutes les dispositions
requises. Il faut donc que désormais notre plus grand
désir soit d en approcher; notre plus grand soin,
de nous y préparer ; et notre plus grande douleur ,
de tomber dans un état qui nous oblige à nous en
éloigner. Il faut que nous ayons un exercice de pré-
paration, auquel nous nous attachions inviolablcmenf ,
et que l'un des motifs qui nous y engagent, soit de
réparer toutes nos profanations et louies nos négli-
gences passées. Chacun peut se prescrire à soi-même
cet exercice , en le soumettant néanmoins à l'examen
et au jugement d'un directeur. Quand nous nous
le serons ainsi tracé nous-mêmes, nous y trouverons
plus de goiU , et nous y deviendrons plus fidèles.
Quoi quil en soit, on ne doit point communément
approcher de la sainte table , sans avoir pris quelque
temps pour rentrer dans l'inléiieur de son ame , sans
avoir fait quelque réflexion ou quelque lecture sur
le sujet de cette importante action , sans s'y être dis-
posé par quelque œuvre de charité et de pénitence.
Lintérêt de Jésus-Christ dont nous nous sentirons
touchés , nous rendra tout facile.
m. Mais de quelque méthode que nous usions ,
nous devons toujours communier avec humilité et
avec amour , avec crainte et avec confiance, avec
un profond respect et un désir ardent de nousnnir
à Jésus-Ciirisl. Car c'est là, c'esidansle juste tempé-
rament de ces mouvemens du cœur , contraires eu
232 pouK l'octave
apparence , mais en eflët d'un merveilleux accord y
que doit consister pour nous la sainteté de la com-
munion. Ne séparons jamais l'un de l'autre. Que la
crainte de communier indignement soit toujours
comme le contrepoids du dé^ir que nous avons de
communier; et que la confiance et l'amour soient tou-
jours soutenus de l'humilité et du respect. Voilà en
substance toute la perfection delà communion dire-
tienne. Mais pour commencer à en faire l'épreuve ,
ne communions point dans celte octave que nous
n'ayons fait auparavant à Jésus-Christ une amende
honorable de toutes nos irrévérences, de toutes nos
dissipations , de toutes nos tiédeurs , de tous nos
scandales , de toutes les injures qu'il a eu à essuyer
de nous; et que dans ce dessein , nous ne nous soyons
prosternés devant sou autel.
lY. Allons à lui comme l'enfant prodigue alla à
son père , contrits et pénitens , la tête baissée , et
ï) osant même lever vers lui les yeux pour le con-
templer. Disons-lui , dans les mêmes sentimens de
douleur et de confusion , que ce fils ingrat et rebelle,
mais enfin suppliant et soumis : Ah ! Seigneur ,
puis-je encore paroître en votre présence , et par
quel prodige de votre infinie bonté , soufFrez-vous
à vos pieds une ame criminelle, et lui permettez-
vous d'approcher de votre sanctuaire ? J'ai péché,
mon Dieu, j ai tant de fois péché contre le ciel,
contre vous , devant vous ! Oui , Seigneur , j'ai
péché contre le cit 1 , puisque je ne pouvois pécher
contre vous sans })écher contre votre Père, contre
votre divin Esprit, contre tout ce qu'il y a de bien-
DIT TRÈS-SAINT SACREMENT. 235
îieureux daris le ciel qui s'inléressenl à votre gloire.
J'ai péché conlre vous, et n'est-ce pas directement
à vous que je me suis attaqué , en déshonorant votre
corps , en ne lui rendant pas les hommages que je
lui devois , en le profanant ? Mais surtout, Seigneur,
jai péché devant vous , sous vos yeux , à votre aule!,
à votre table.
V. Ajoutons : Dans le repentir qui me touche et
le regret que me cause la vue de tant d'infidélités ,
je ne demande point , ô mon Dieu , que vous me
mettiez encore au nombre de vos fidèles adorateurs.
Je ne suis pas digne que vous me comptiez parmi
vos enfans , ni que dans votre sacré banquet vous
me communiquiez les mêmes grâces , et me fassiez
part des mêmes faveurs qu'à tant d'ames pures et
ferventes. Je ne le méritai jamiiis ; jamais il n'y eut
rien en moi qui pût m'élever à ces entretiens si doux,
si tendres , si intimes , et même si familiers, dont
il vous plaît de les gratifier. Mais, Seigneur , vous
avez plus d'une bénédiction. Il y a dans votre royaume
plusieurs places , et au même autel vous parlez et
vous agissez ditféremment. Si celte diiïerence n'est
pas sensible aux yeux , elle l'est au cœur. Traitez-moi
donc , mon Dieu , j'y consens , traitez-moi comme
un esclave , et le dernier de vos esclaves. Mais sou-
venez-vous aussi que tout méprisable et tout vil
qu'est un esclave, lemailre lui accorde le pain néces-
saire pour le nourrir. Voilà ce que j'attends de vous,
et ce que je cherche auprès de vous. De quelque
manière que vous vous comportiez du reste envers
moi, je m'estimerai toujours heureux, et je regar-
234 rouR l'octave
derai comme un avantage inestimable, si vous dai-
gnez m'admetlre à la participation de votre corps et
de votre sang. Qu'oserois-je prétendre au-delà? et
si même je ne savois combien vous êies libéral et
et bienfaisant, oserois-je me flatter d un tel retour
de votre part , et concevoir en votre miséricorde
une telle confiance ?
VI. Disons encore : Que n'esl-il , Seigneur , que
n'est-il présentement en mon pouvoir de vous rendre
tout l'honneur que je vous ai ravi ! que ne puis-je
autant relever votre culte que je l'ai profané et avili î
que ne puis-je le répandre par toute la terre , et vous
faire connoître, vous faire adorer, vous faire aimer
dans tout l'univers! Que dis-je , Seigneur? c'est
beaucoup pour moi si j'apprends bien moi-même à
vous connoître, et si dans la vive connoissance de
vos grandeurs et de vos innombrables perfections ,
je commence à vous adorer comme vous devez l'être,
^t à vous aimer. Agréez du moins ^ mon Dieu,
agréez sur cela les vœux de mon cœur. Agréez les
vœux de tant de fidèles, avec qui je vais me présenter
pour vous recevoir, et à qui je m'unis d'intention.
Tout ce qu'ils vous diront , je vous le dis , ou je
veux vous le dire comme eux. Seigneur, que je
puisse aussi comme eux l'éprouver au fond de mon
ame et le sentir !
N'en doutons point : Dieu écoutera cette prière.
ïl nous traitera de même que le père du prodigue
traita son fils , dès qu'il le vit humilié devant lui et
repentant. Il nous embra^^sera , il nous fera asseoir
fei son festin , il se réjouira de noire retour avec ses
DU TRES-SAINT SACREMENT. 203
anges et ses élus. Nous aurons part à cette joie; nous
nous trouverons remplis d'une tendre dévotion ,
souvent même de la plus douce consolation. L'Eglise
en sera édifiée , et voilà d abord comment nous
entrerons dans ses vues et nous accomplirons le des-
sein qu'elle s'est proposé.
^. 2. Comment nous devons réparer les outrages
ifue nous avons faits à la divine Eucharistie consi-
dérée comme sacrifice,
I. Après avoir considéré la divine eucharistie
comme sacrement , nous la devons considérer comme
sacrifice. Sacrifice véritable , puisque c'est dans cet
adorable mystère et par cet adorable mystère , que
la vraie chair et le vrai sang de Jésus- Christ sont
présentés à Dieu, en qualité de victime: et c'est en
ce même sens que saint Augustin appelle l'eucha-
ristie la victime sainte et le sacrifice du Médiateur.
Sacrifice d'une valeur inestimable et d'un prix infini ,
puisque c'est un Dieu qui y est offert, et le même
Dieu qui s'offrit sur la croix. Sacrifice de la loi nou-
velle dont tous les sacrifices de l'ancienne loi ne
furent que les ombres et que les figures. Sacrifice
unique dans cette loi de grâce oii nous sommes. Tous
les autres sacrifices sont abolis, et celui-ci en est la
consommation. Car comme le Fils de Dieu disoit
à son Père , par la bouche de David : Vous n'avez
pas voulu, ô mon Père, du sang des animaux. 11
vous falloit une hostie plus pure et plus noble :
c'est moi-même. Ainsi , moi-même je suis venu , et
Bioi-même je me suis sacrifié. Sacrifice non sanglant,
23S POUR l'octave
puisque le sang de Jésus-Christ n'y est plus répandu
comme dans sa passion *, mais sacrifice néanmoins
qui renferme toutes les grâces et tous les mérites de
cette passion sanglanfe , puisqu'il s'y fait la même
oI>ialion. Sacrifice universel et perpétuel : universel,
pour tous les lieux du monde ; perpétuel , pour tous
les temps jusqu'à la fin dessiècles. Sacrifice de louange,
qui honore Dieu de la manière la plus parfaite dont
il puisse être honoré ; d'impétration , qui attire
sur nous les bénédictions de Dieu et ses dons les
plus précieux ; de propitiation , qui nous rend Dieu
favorable , et qui apaise sa colère ; d'expiation , qui
nous acquitte auprès de Dieu , et communiqne pour
cela sa vertu aux vivans et aux morts. Voilà ce que
nous appelons dans l'Eglise catholique le sacrifice
de la messe.
II. Or , par rapport à ce sacrifice , combien est-on
coupable, soit en n'y assistant pas , soit en y assistant
mal ? En n'y assistant pas : tant de chrétiens et de
catholiques font profession d'en reconnoître la vé-
lité , la sainteté , la dignité , et cependant n'y assistent
presque jamais. Plnsieurs n'y assistent pas même aux
jours ordonnés par l'Eglise , et s'en dispensent pour
la plus légère incommodité. Mais du moins est - il
rien de plus commun dans le monde que de voir
des personnes se faire une habitude de n'entendre
Jamais la messe aux jours non commandés : comme
s'ils n'avoient ces jours-là nul devoir de religion à
remplir; comme s'ils étoient moins catholiques, ou
qu'ds dussent uKuns honorer Dieu ; comme si Jésus-
Christ avoit moins de quoi les ailirer par amour.
DU TRÈS-SAINT SACREMENT. 2Zj
par pieté , par inlérêl , à un sacrifice oii ce Dieu
sauveur s'immole pour nous, où il agit si eirica-
ceraenl pour nous auprès de son Père , et où il verse
si libéralement sur nous ses grâces.
III. Telle est néanmoins la conduite (l'une infinité
de mondains. La moindre afiaire, et souvent sans
nulle afiaire, une molle oisiveté les arrête. Telle es£
surtout la conduite d'une infinité de femmes. Vue
délicatesse outrée , un mauvais temps, quelques pas
qu'il leur en coùleroit , quelques momens qu'il y
auroit à retrancher de leur sommeil ; le soin de
s'ajuster et de se parer : en voilà plus qu'il ne faut
pour les retenir. L'Eglise a beau faire donner le
signal pour appeler les fidèles, les temples sont
déserts , et le plus auguste sacrifice est abandonné.
Si c'éloit le signal d'une partie de plaisir, d'jine
partie de jeu , on s'y rendroit bientôt. Si c'élpit le
signal d'une heure marquée pour paroître devant un
roi de la terre , ou pour solliciter un juge, onyseroit
attentif, et l'on ne manqueroil pas de diligence.
Mais dès qu'il n'est question que d'un exercice chré*
tien, et en particulier de la messe, on n'y pense
pas, et tout sert d'excuse pour s'en exempter. En
vérité , n'est-ce pas là un mépris formel de la plus
grande action du christianisme , et n'est-ce pas ainsi
qu'en jugeroit un idolâtre, s'il en éloit témoin?
IV. D'autres sont plus assidus au sacrifice de la
messe : ils y assistent ; mais ils n'en sont guère moins
criminels , parce qu'ils y assistent mal. Rappelons
dans notre mémoire combien de fois nous y avons
assiilé sans application , sans réflexion , sans dévo-
238 POUR l'octave
lion , avec une imagination distraite , tout occupés
des pensées du monde , et n'y donnant aucune
maicjue de religion. Combien de fois une femme
volage et sans retenue a-t-elle fait de ce sacrltice
le sujet de ses scandales : y tenant des postures
inde'centes , y parlant et s'y entretenant avec la
même liberté que dans une assemblée toute mon-
daine , y satisfaisant sa vanité et son amour-propre
par un pompeux étalage de son luxe et de ses pa-
rures , y servant peut-être et y voulant servir d'objet
à la passion d'autrui ? C'est l'usage du monde , je
dis du monde impie et libertin, dont on suit les
pernicieuses maximes : mais en même temps , c'est
le sacrifice du vrai Dieu , le sacrifice du corps de
Jésus-Christ que l'on profane. Quoi donc ! le corps
de Jésus-Christ est sacrifié pour nous sur l'autel ,
et nous lui insultons en quelque sorte par nos im-
piétés ! Nous devons honorer ce corps vénérable
partout où il est présent , mais encore plus dans les
sacrés mystères où il achève de consommer l'œuvre
de notre rédemption.
y. A tous ces désordres , quel remède et quelle
réparation? Comme les contraires se guérissent et
se réparent par leurs contraires , après avoir conçu
un repentir sincère du passé , et lavoir témoigné
à Dieu , voici les promesses que nous devons lui
faire pour l'avenir, et les résolutions où nous devons
nous confirmer pendant cette octave. Elles se ré-
duisent à quatre.
I. D'assister tous les jours au sacrifice de la messe,
de s'imposer cette loi , de la garder inviolablement,
DU TRÈS-SAINT SACREMENT* 20^
et de s'y assujettir en satisfaction de nos négligences.
Mais , dit-on , je n'ai pas le temps. Si vous le voulez
bien , le temps ne vous manquera pas ; des personnes
plus occupées que vous le savent trouver. Jugez-
vous vous-même de bonne foi , et voyez si vous ne
pourriez pas remettre à une autre heure certaines
alFaires, si vous ne pourriez pas prendre un peu sur
votre repos, qui n'est que trop long et que trop
paresseux. Dès que vous entrerez là-dessus dans une
sérieuse discussion , et que vous vous donnerez le
soin d'arranger l'ordre de votre journée , vous verrez
qu'il est très - rare que vous n'ayez pas absolument
le loisir d'entendre une messe. Mais ma santé ne me
le permet pas : je conviens qu'il y a telle infirmité
qui peut être une excuse légitime ; mais il est vrai
aussi que bien des infirmités dont on se prévaut, ne
sont que de vains prétextes , parce que ce ne sont que
de pures délicatesses. Avec cette prétendue infirmité,
combien faites -vous d'autres choses plus difficiles?
mais c'est une gêne et une peine : je le veux , et c'est
justementpar laque vousvous en ferez une pénitence,
et que ce sera pour vous devant Dieu une espèce de
réparation. Etrange mollesse que celle de la plupart
des femmes du siècle ! elles ont auprès d'elles dans
un quartier plusieurs églises où elles peuvent en
un moment se transporter , et elles ne daignent pas
pour cela sortir de leur maison.
2., D'assister au sacrifice de la messe , non-seule-
ment avec assiduité , mais avec révérence , avec at-
tention, avec dévotion. Avec révérence , pour ré-
parer tant dimiuodeslies commises duiant cet ado-
z^o î»ouR l'octave
raWe sacrifice. Avec altenlion, pour réparer tant
de dissipations volontaires et de pensées inutiles ,
peut-être criminelles , où l'on s'est arrêté pendant
ce même sacrifice. Avec dévotion, pour réparer tant
de lâcheté, tant de froideur et d'inditTérence qu'on
a apporté à ce sacrifice. Pvévérence , soit par rapport
à Ihabillement , qui ne doit être, ni trop négligé,
ni trop orné ( car on tombe sur cela en deux excès
condamnables ) ; soit par rapport à la vue , qui doit
être communément , ou baissée vers la terre , ou
appliquée sur un livre de prières , ou attachée à
l'autel ; soit par rapport à la contenance , qui doit
toujours être décente, humble , sortable à l'étal et
aux sentimens d'une ame suppliante. Attention, qui
recueille l'esprit, qui en bannisse toutes les idées et
toutes les affaires du monde, qui le rappelle de ses
égaremens et de ses évagations dès qu'il commence
à s'en apercevoir, qui l'applique aux cérémonies et
aux différentes parties du sacrifice , qui le porte con-
tinuellement à Dieu , ou pour honorer sa souveraine
majesté , ou pour implorer sa miséricorde et lui rendre
des actions de grâces. Dévotion, laquelle excite sans
cesse le cœur à de tendres et de pieuses affections ,
aux actes de toutes les vertus. II y aura des soins
pour cela à prendre, il y aura des obstacles h vaincre,
des respects humains à surmonter. li faudra mortifier
la curiosité naturelle , qui nous fait observer tout ce
qui se passe autour de nous. Il faudra captiver le
corps , en le tenant dans une situation qui le contraint
et qui l'incommode. Il faudra réprimer sa langue et
l'envie de parler, en se condamnant à un silence
inviolable.
DU TRÈS-SAINT SACREMENT. ù4l
inviolable. Il faudra , pour s'éloigner de l'occasion et
de la tentation , se retirer de certains lieux , de cer-
taines places, de certaines personnes. Il faudra éviter
ceriaines messes, qui sont comme les rendez-vous
d'un certain monde, et où l'on cherchoit auparavant
à se faire voir et à se distinguer. Des gens viendront
vous aborder et vous saluer, ils resteront auprès de
vous , ils voudront lier entretien avec vous, et il
faudra ne leur point répondre , ou ne le faire cju'eu
peu de paroles et couper tout à coup le discours.
Peut-être en seront-ils surpris, en riront-ils, et il
faudra les laisser dans leur surprise , et ne tenir nul
compte de leurs railleries. Mais tout cela , tous ces
soins que vous prendrez, toutes ces victoires que
vous remporterez, seront autant de satisfactions que
Dieu acceptera, et dont le mérite pourra compenser
en quelque sorte tant de fautes , qui vous rendent
également redevable, soit à sa justice, puisque ce
sont de vrais péchés, soit à sa suprême grandeur,
puisqu'elles regardent le mystère même oii vous
devez plus la reconnoître, et oii il doit recevoir de
plus profonds hommages.
3. D'offrir avec le prêtre le sacrifice de la messe,
toutes les fois que nous y assisterons ; de l'offrir en
esprit de pénitence , pour tous les péchés du monde ,
et en particulier pour les nôtres ; mais surtout de
l'offrir en esprit de réparation , pour toutes les messes
que nous n'avons pas entendues par noire négligence,
ou que nous avons mal entendues. Car tout fidèle
peut et doit s'unir ainsi au prêtre , en a^sistant à la
messe , pour offrir avec lui le sacrifice , pui-q;,e nous
TOME IX, l(j
2^2 POUR l'octave
en sommes tous les ministres , quoique d'une ma-
nière ditTérente. Et comme ce sacrifice est le même
que celui qui s'accomplit sur la croix, et qui y fut
offert par le Sauveur des hommes pour la rémission
des péchés 5 une des principales vues que nous
devons avoir en l'offrant, est d'obtenir de Dieu le
pardon de tous les péchés que notre conscience nous
reproche, et d'acquitter par une offrande si sainte et
d'un si grand prix, toutes les dettes dont nous nous
sentons chaigés. Mais entre les autres péchés, nous
pouvons nous proposer d'abord ceux que nous avons
commis à l'égard du sacrifice que nous offrons, et
par là nous tirerons de ce qui a été le sujet et l'oc-
casion du mal , le moyen le plus efficace et le re-
mède le plus puissant pour le guérir.
4o De communier spirituellement à chaque messe ,
et de participer ainsi au sacrifice , témoignant à ce
Dieu sauveur, caché sous les apparences du pain
et du vin , un désir sincère de le recevoir réellement
et en effet , tâchant de se mettre dans les mêmes dis-
positions que si l'on approchoit de la sainte table,
et de concevoir les mêmes sentimens. Saint Augusîiu
disoit : Croyez , et votre foi sera une espèce de com-
munion, qui honorera Jésus -Christ, qui l'attirera
dans vous, qui vous rendra participant de ses mérites :
et que sera-ce quand à cette foi nous ajouterons
l'humilité, la reconnoissance , l'amour, tout ce qui
compose cet exercice que nous appelons communion
spirituelle ?
Voilà de quoi nous devons nous occuper dans ces
jours sj^-éciulemeni consacrés à l'honneur du plus
nu TRÈS-SAINT SACREMENT. 2^t
auguste de tous les sacremens et du plus grand de
tous lés sacrifices. Voilà sur quoi nous devons prendre
de justes mesures , et former de bons propos pour tous
les jours de notre vie. C'est avec Jésus-Christ même
que nous en pouvons conférer au pied de son autel ;
c'est avec lui que nous pouvons traiter de la manière
dont il doit être satisfait, et dont il le veut être. Car
à quel autre m'adresserois-je , Seigneur , et qui peut
mieux m'éclairer que vous, m'instruire que vous,
me faire connoître ce que vous voulez de moi , et
me donner les secours nécessaires pour en soutenir
la pratique ? Je viens donc à vous avec confiance ,
et j'ose me promettre que vous serez touché du
dessein qui m'y amène , et de la droiture de mon
cœur , aussi bien que de la vivacité de mes regrets.
\ous êtes témoin de mes résolutions , vous les
voyez ; car , c'est vous-même qui me les avez ins-
pirées. N'est-ce pas encore assez , et demandez-
vous. Seigneur, d'autres réparations? Parlez; que
voulez-vous que je fasse ? Je n'en ferai jamais trop ,
et il n'y a rien à quoi je ne me sente disposé. Dai-
gnez seulement seconder les désirs de mon ame ,
daignez les agréer. Hélas ! Seigneur , ma foiblesse
est telle , que je ne puis guère vous offrir autre
chose que des désirs. Mais -je me trompe : je puis
tout vous offrir , puisque je puis vous offrir vous-
même à vous - même ; puisque je puis vous offrir
votre corps , votre sang , toute votre adorable per-
sonne. Vous ne refuserez point ce sacrifice ; et pnr
les mérites infinis de ce sacrifice, j'obtiendrai la
grâce de l'honorer toujours et d'en proîîter.
16.
INSTRUCTION
POUR L'OCTAVE
DE L'ASSOMPTION DE LA VIERGE.
Cette îêle , clans son iusliiution et dans le dessein
de l'Eglise , comprend trois choses , auxquelles le
jour de l'Assomption est particulièrement consacré:
savoir , la mort de la sainte Vierge , sa gloire dans
le ciel , et le culte qu'on lui rend sur la terre. Sa
mort , qui doit être pour nous le modèle dune mort
précieuse devant Dieu ; sa gloire , que nous devons
envisager pour nous former une juste idée de ce qui
fait la véritable gloire des élus de Dieu ; et le culte
que lui rend l'Eglise , qui doit nous servir de règle
pour lui en rendre un raisonnable, c'est-à-dire,
pour l'honorer saintement et utilement en qualité de
Mère de Dieu. Voilà les trois fruits que nous devons
retirer de celte octave. Apprendre de l'exemple de
Marie à mourir de la mort des saints. Apprendre
de la personne de Marie à bien discerner en quoi
consiste et sur quoi est fondé le bonheur des saints.
Apprendre de la pratique et de l'usage de l'Eglise
envers Marie , à avoir une dévotion pure et solide
pour celle qui a été la Mère du Saint des saints : ce
sont les effets salutaires que ce mystère bien médité
doit prodi'ire en nous, et par oii nous reconnoîirons
si nous célébrons cette fête en esprit et en vérité.
POUR L*OCTAVE DE l' ASSOMPTION , elC. 24^
§. I . Comment T exemple de Marie nous apprend à
mourir de la mort des saints,
I. Il n'y a jamais eu de mort plus précieuse
devant Dieu que celle de la Vierge , parce qu'il
n'y a jamais eu de vie plus remplie de mérites que
la sienne. Tirons la conséquence de ce principe ; et
puisque nous convenons qu'une mort sagement pré-
vue et précédée d'une bonne vie , est la voie la plus
droite et la plus sûre pour arriver au terme du
salut, concluons de là que toute notre application
doit donc être à amasser ce trésor de mériies , qui
doit sanctifier selon Dieu notre mort et la rendre
heureuse. Et en effet tout nous quitte à la mort : il
n'y aura que nos bonnes œuvres qui nous suivront.
Ces bonnes œuvres faites pour Dieu ( car il n'y ea
a point d'autres de méritoires ) , ce sont les seuls
biens qui nous resteront, et que nous emporterons
avec nous. Ainsi , il s'agit maintenant de nous en-
richir de ces sortes de biens, et nous devons user
là-dessus d'une diligence d'autant plus grande , que
nous avons peut-être le malheur d'èire du nombre
de ceux qui sont venus des derniers , et qui n'on^t
commencé que tard à travailler. Faire un fonds de
mérites pour la mort , voilà à quoi doivent se rap-
porter toutes les actions de notre vie ; voilà ce qui
doit nous animer à n'en pas négliger une seule,
puisqu'il n'y en a aucune dont le prix et la sainteté
de notre mort ne dépendent. Si toutes nos pensées
n'aboutissent là , c'est à nous, bien plus justement
qu'à Marthe , que s'adresse aujourd'hui ce reproche
24-0 rouR l'octave de l'assomption
du Sauveur ; Vous vous empressez , et vous vous
troublez du soin de plusieurs choses : cependant il
jiy en a qu'une de nécessaire (i).
II. La mort de la sainte Vierge n'a pas été seu-
lement précieuse devant Dieu par les mérites qui
i ont précédée , mais par les grâces et les faveurs
divines qui l'ont accompagnée. L'une de ces grâces
est que la sainte Vierge en mourant n'éprouva point
les douleurs de la mort , qui sont les inquiétudes et
les regrets que iious ressentons communément à la
vue d une mort prochaine. La parole de l'Ecriture
s'accomplit singulièrement en elle ; Les âmes justes
sont dans la main de Dieu , et les douleurs de la
mort ne les ajfligeront point (2). Or , cette grâce
fut donnée à Marie , et parce qu'elle étoit juste par
excellence , et parce qu'elle étoit parfaitement dé-
tachée de toutes les choses de la terre. Car le péché ,
dit saint Paul , est l'aiguillon de la mort ; et ce qui
redouble encore la peine et les douleurs de la mort ,
c'est l'amour du monde. Voilà les deux causes qui
sont capables de nous rendre un jour la mort af-
freuse : le péché , parce que c'est particulièrement à
la mort qu'il se fait sentir ; et l'amour du monde ,
parce qu'on ne peut quitter qu'avec douleur ce qu'on
possède avec attachement. Retranchons l'un et
l'autre , si nous voulons participer au privilège de
la Mère de Dieu , et mourir comme elle dans le
calme et dans l'assurance. Travaillons à détruire
dans nous le péché par la pénitence. Dès-là , quelque
terrible que soit la mort , elle ne le sera plus pour
(1) Lue. 10. — (2) Sap. 3.
DE LA VIERGE. 2^7
nous , eî lions pourrons avec une humble coiifiance
nous écrier : 0 mort ! où est ton aiguillon ( i ).'^
De même , détachons notre cœur de toutes les
choses dont il faudra bientôt nous séparer : par là
nous nous épargnerons les amertumes de la mort ;
car la mort n'est amJre , selon le Sage , (ju'à celui
qui a mis ou voulu mettre son repos dans la jouis-
sance des liens de ce monde (2).
IIÏ. Mais ce qui a rendu par-dessus tout la mort
de Marie précieuse devant Dieu ;, c'est la disposition
d'esprit et de cœur avec laquelle elle la reçut. Dis-
position d'esprit : elle envisagea la mort dans les
vues les plus pures de la foi , je veux dire , comme
l'accomplissement de ses vœux , comme le moyen
d'être promptement réunie à son Fils et à son Dieu ,
dont elle gémissoit depuis si long-temps de se voir
séparée. Disposition de cœur : regardant ainsi la
mort , elle la désira avec toutes les ardeurs delà plus
fervente charité , et elle souhaita bien plus vivement
que saint Paul , d'être enfin dégagée des liens dw
corps pour vivre avec Jésus - Christ ( 3 ) ; car ces
paroles de 1 Âpotre ne convinrent jamais mieux à
personne qu'à Marie. C'est de cette sorte que de-
vroienl mourir tous les vrais chrétiens ; mais à la
honte de la vraie religion , la plupart meurent
comme des païens , qui n'ont ni foi , ni espérance
ou du moins comme des hommes en qui l'espérance
des biens éternels est infiniment affoiblle et presque
entièrement étouffée par l'amour des biens visibles
et présens. Désordres que nous déplorons tous les
(1) 1. Cor. i5. — (2) Eccli. 4i.— (3) Philip, i.
2^8 POUR l'octave de l'assomption
jours dans les autres , mais dont peut-être nous ne
pensons pas à nous garaniir nous-mêmes. Faisons-
nous doue un capital de nous disposer par de fré-
quens désirs à cette mort sainte, après laquelle les
jusies et les amis de Dieu ont soupiré ; et que ce ne
soit pas seulement de bouche, mais sincèrement et
de cœur , que nous disions chaque jour à Dieu : Que
votre règne arrive pour nous. Car , il n'y a que la
mort par oii nous puissions parvenir au royaume de
Dieu , et nous sommes incapables de faire à Dieu
celte prière, si nous ne regardons la mort comme l'a
regardée la Mère de Dieu.
§. 2. Comment Marie nous apprend sur (fuoi doit
être fondé le bonheur des saints,
I. La sainte Vierge , immédiatement après sa mort ,
est entrée en possession de sa béatitude et de sa
gloire: c'est le mystère que nous célébrons, et c'est
proprement ce que nous appelons son assomption.
Mais pourquoi pensons -nous qu'elle ait été élevée
au plus haut des cieux , et comment croyons- nous
qu'elle soit montée à un degré si éminent ? Dieu ,
en la couronnant , n'a-t-il eu en vue que sa mater-
nité divine? Reconnoissons plutôt que ce n'est point
précisément sa maternité divine qu'il a prétendu
couronner , mais sa sainteté et ses bonnes œuvres.
Combien d'ancêtres de Jésus-Christ ont été réprou-
vés de Dieu , parce qu'avec cette qualité d'ancêtres
de Jésus-Christ , ils n'ont pas laissé d'être des im-
pies et des infidèles ?
II. Importante leçon qui doit tout à la fois nous
DE LA VIERGE. ^49
instruire , nous confondre , nous consoler. Nous
instruire : car il est donc vrai , et si nous ne l'avons
pas assez bien compris jusqu'à présent , l'exemple
de Marie doit achever de nous en convaincre : il
est , dis - je , certain et indubitable que nous ne
serons glorifiés dans le ciel qu'autant que nous
aurons travaillé sur la terre. Quoiqu'on ne parvienne
communément à rien dans le monde sans travail ,
et que le monde même nous vende bien cher les
vains avantages que nous y obtenons , cette règle
n'est pas néanmoins si universelle qu'elle n'ait ses
exceptions , et nous avons souvent la douleur de
voir au - dessus de nos têtes et dans les premières
places , des gens qui n'ont pas fait à beaucoup près
ce que nous faisons , et sur qui nous devrions l'em-
porter , si les récompenses étoient partagées et me-
surées selon les services. Mais quel est ce serviteur
fidèle qui entrera dans la joie du Seigneur , et que
le Seigneur placera dans le séjour des bienheureui
et des élus ? (î'est celui qui aura fait valoir le talent
qu'on lui avoit confié ; c'est celui qui se sera con-
servé dans une sainte innocence , ou qui aura réparé
ses désordres passés , et satisfait à Dieu par la péni-
tence ; ce juste vigilant , appliqué , laborieux , qui ,
sans se contenter d'éviter le mal , aura pratiqué le
bien, et l'aura pratiqué chrétiennement, l'aura pra-
tiqué pleinement , l'aura pratiqué constamment :
c'est à celui - là que les bénédictions divines sont
réservées , et que l'héritage céleste est promis. Tout
autre en est exclus, c'est-à-dire, que quiconque
ji'auroit pas ce fonds de richesses spirituelles et de
zSo rouR l'octave de l'assomption
bonnes œuvres , ne pourroit espérer d'y être admis;
et cela par une loi si absolue et si générale que la
Mère de Dieu n'en a pas elle-même été dispensée.
lïï. Celle vérité , en nous instruisant , doit en
même temps nous confondre. Le monde , frappé
d'un certain éclat qui nous environne et qui nous
éblouit , nous honore peut-être , et nous rend de
faux hommages. Une grande naissance , un grand
nom , une grande réputation , de grands biens et
une grande fortune , autorité, crédit, dignités , titres
d'honneur , qualités éminentes de 1 esprit , habileté ,
savoir : tout cela nous attire de la part des hommes
des respects et des adorations qui flattent notre va-
nité , et qui nous enflent le cœur. Il semble qu'il
n'y ait rien au-dessus de nous , et que nous soyons
des divinités. Mais si nous sommes encore assez
heureux pour ne nous être pas laissé aveugler jusqu'à
perdre la foi , et qu'il nous en reste quelque rayon ,
que faut-il pour rabattre ces hautes idées , et pour
nous faire rentrer dans notre néant ? Une seule
pensée suffit : c'est que tout cela pris en soi-même
ne nous donne pas devant Dieu le moindre degré
de mérite , ni ne peut par conséquent nous être de la
moindre valeur dans l'estime de Dieu. C'est que bien
loin que Dieu dans le choix qu'il fera de ses prédes-
deslinés , en les séparant et les recueillant dans son
royaume , ait égard à tout cela , il ne les y recevra
au contraire , et ne les y élèvera , qu'autant qu'ils
auront méprisé tout cela , qu'ils se seront détachés
de tout cela , qu'ils auront renoncé d'affection et
de volonté à tout cela. C est qu'avec tout cela nous
DE LA VIERGE. 25l
pouvons encourir la disgrâce de Dieu , la malédic-
tion de Dieu , la réprobation éternelle de Dieu ; et
qu'en elFet des millions d'autres avec tout cela , et
même avec des avantages encore plus éclalans selon
l'opinion humaine , ont été rejetés de Dieu , et seront
à jamais l'objet de sa haine et de ses vengeances.
IV Mais celte même vérité doit aussi nous con-
soler; et en est-il un sujet plus solide que ceîte ré-
flexion : il ne tient qu'à moi de gagner le ciel, parce
qu'ilnelientqu'àmoidemesancliiîerparrobservation
de mes devoirs, et que c'est là l'unique voie qui me
conduit à celle souveraine béatitude ? La diitérence
des conditions, des dons naturels, des conjonctures
et des événemens, peut bien faire les heureux du
siècle et les malheureux : mais elle ne fait rien auprès
de Dieu; et devant lui tout est renfermé dans ce seul
point, qui dépend de moi avec le secours de la grâce,
et qui est de répondre, selon mon état, quel qu'il
soit , aux desseins de Dieu , de lui obéir en toutes
choses , et d'accomplir exactement ses saintes et
adorables volontés. Je n'ai donc qu'à laisser le monde
juger, parler, agir, distribuer ses faveurs comme il
lui plaira. Il aura beau me dire qu'heureux sont les
riches et les grands de la terre, je n'aurai qu'une
maxime à lui opposer, mais une maxime fondamen-
tale et inébranlable ; c'est celle de Jésus-Christ : Plus
heureux mille fois, etmème heureux uniquement ceux
qui sont soumis à Dieu, et qui dans leur condition exé-
cutent fidèlement les ordres de Dieu, puisque ce n'est
qu'à ceux-là que Dieu destine une gloire immortelle.
252 POUR l'octave de l'assomption
V Entre les vertus de Marie , il y en a trois prin-
cipales qui l'ont sanctifiée, et que Dieu a aussi sin-
gulièrement glorifiées dans cette sainte Mère : savoir,
sa pureté, son humilité, sa cliarilé. Son inviolable
pureté a sanctifié son corps, sa profonde humilité a
sanctifié son esprit , et son ardente charité a sanctifié
son cœur. Or, cette pureté \irginale est glorifiée
par l'incorruptibilité de ce même corps, qui Jamais
ne fut flétri de la moindre tache. Au lieu que nous
sommes tous condamnés par l'arrêt de Dieu à re-
tourner en poussière, Marie , par un privilège par-
ticulier de sa mort, fut exemple de la corruption dti
tombeau , de même que par une prérogative extraor-
dinaire de sa conception , elle av(>it été exemple de
la corruption du péché. Cette humilité est glorifiés
par le plus haut point d'élévation où puisse atteindre
une créature auprès du trône de Dieu : diflférence
admirable qui se rencontre entre la gloire du monde
et celle des élus du Seigneur. L'orgueil est pour l'or-
dinaire le fondement de la gloire du monde , et h
gloire du monde ne manque guère d'inspirer l'or-
gueil : mais la gloire des élus de Dieu n'est fondée
que sur Thumilité, n'inspire que l'humilité , est
d'un merveilleux accord avec l'humilté , en est
même inséparable, et ne peut subsister sans l'humi-
lité. Enfin, celle charité ardente est glorifiée par la
plus intime union avec Dieu et la plus parfaite pos-
session de Dieu. Tant que Marie a vécu sur la terre,
elle a toujours aimé Dieu, et elle en a toujours été
aimée : mais on peut dire du reste que son amour fai-
DE LA VIERGE. 2d3
soit en quelque sorte son martyre. Elle étoit , sur-
tout depuis l'ascension de Jésus-Christ, comme celte
Epouse des cantiques , qui saintement passionnée
pour son Epoux , mais ne le voyant pas et ne le pos-
se'dant pas selon toute 1 étendue de ses désirs , le
cherchoit avec des empressemens extrêmes , et ne
cessoit point de gémir qu'elle ne l'eût trouvé. Le
moment fortuné qu'elle atlendoit est venu , et c'est
celui de cette assomption glorieuse qui la met ea
état de goûter éternellement la présence de son bien-
aimé, et de pouvoir , comme la même Epouse des
cantiques, s écrier dans le ravissement de son ame :
J'ai trouvé celui que faime; je le tiens ^ et jamais
rien ne sera capable de me t enlever (i).
Vï. Voilà sur quoi il est d'une extrême consé-
quence pour nous de nous examiner à fond pour
connoître nos véritables dispositions, et pour y re-
médier, supposé qu'elles ne soient pas telles qu'elles
doivent être. Souvenons-nous que rien de souillé et
d'impur n'entrera dans le royaume de Dieu, qui est la
pureté même; et ne pensons pas qu'il sulïise de nous
préserver de certaines taches grossières , mais dé-
fions-nous des plus légers senlimens de notre coeur,
et ne craignons point d'avoir là-dessus trop de déli-
catesse. Marie se trouble à la seule vue d'un ange ,
et l'Ecriture nous témoigne que les cieux mêmes ne
sont pas purs aux yeux de Dieu : que sera-ce de nous?
Si Dieu nous a donné quelque distinction dans le
monde , soyons persuadés que ce qui nous élève et
(0 Cant. 3.
254 POUR l'octave de l'assomption
nous distingue dans le monde, non-seulement lYarA
rien devant Dieu, mais qu'il est réprouvé de Dim ,
quoi que ce puisse être , s'il n'est sanctifié par l'hu-
milité. Ce n'est point assez que nous ayons de la mo-
destie : les païens en ont eu , et souvent cette mo-
destie n'est pas même une vertu. Il faut, pour no;;
garantir de la contagion du monde, que nous ayor
rhumililé chrétienne dans le cœur. Car Dieu n'a c
récompenses que pour les humbles de cœur ; et ^
l'humilité de cœur n'a part dans notre modestie , n
réprouve notre modestie comme une vertu chimé-
rique , qui , sous les apparences de l'humilité , cache
peut-être tous les désordres de la plus subtile va-
nité. Etre humble à proportion des avantages que
nous avons reçus de Dieu j c'est la perfection nh Dieu
nous appelle. Cela demande une grande fidélité et
une grande attention sur nous-mêmes, il est vrai,
mais la chose le mérite bien. Car à quoi nous ren-
drons-nous donc attentifs, si ce n'est à nous défendre
du poison le plus dangereux et le plus mortel , qui
est l'orgueil du monde? Marie, avec la dignité de
Mère de Dieu, a bien su conserver un cœur et un
esprit humbles : pourquoi, parmi de vaines gran-
deurs , ne conserverions-nous pas l'un et l'autre ?
Quoi qu'il en soit, nous ne trouverons jamais grâce
auprès de Dieu , si nous ne sommes humbles , et
qu autant que nous serons humbles. Ajoutons à cette
sincère humilité unecharité toute divine. Cet amour
de Dieu est la consommation de toutes les vertus et
de tous les mérites; et comme il doit faire dans
DE LA VIERGE. ^55
la vie future noire bonheur, il faut qu'il fasse dans
la vie présente notre sanctification.
§. 3. En quoi consiste la <>>raie dc<^otion envers Marie,
I. Le vrai culte de la sainte Vierge est celui qui
nous porte , avant toutes choses , à la prendre pour
notre modèle , et à régler toute la conduite de notre
vie sur ses exemples. Car en vain , dit saint Bernard,
faisons-nous profession de l'honorer , si nous ne
sommes touchés en même temps du désir de nous y
conformer. Celte obligation regarde tous les chré-
tiens , à qui la vie de Marie doit être un tableau rac-
courci de tous leurs devoirs et de toute leur perfec-
tion. Ils doivent continuellement apprendre de celle
Vierge ce qu'ils ont à éviter , à retrancher , à ré-
former , et ce qu'ils ont à observer et à pratiquer.
En un mot, le dessein de Dieu a été de leur propo-
ser dans la personne de Marie une image sensible et
vivante, dont ils étudiassent tous les traiis pour les
exprimer en eux et se les appliquer. Or nous
n'avons qu'à lire les divers endroits de l'évangile où il
est parlé de la Mère de Dieu. Car sans chercher ail-
leurs un plus grand détail de l'histoire de Marie, nous
trouverons dans ce que l'évangile en a rapporté, les
* exemples les plus louchans des plus héroïques vertus ;
et il ne nous en faudra pas davantage pour avoir le
précis et l'abrégé de toute la sainteté de notre état.
Faisons-nous, s'il est nécessaire, un recueil de ses
principales actions; méditons souvent ce qu'elle a
fait, et la manière dont elle l'a fait; retraçons-nous-
en le souvenir dans les occasions : nous éqrouve-
256 rouR l'octave de l'âssomption
rons combien son exemple est efficace et engageant»
Non-seulement il nous servira d'une règle sûre
pour nous bien conduire; mais il nous forlifiera eî
nous animera par une certaine onction de grâce qui
lui est propre.
II. Ce que nous pourrons particulièrement remar-
quer dans l'évangile au sujet de la sainte Vierge ,
c'est , outre sa pureté , outre son humilité et son
amour , la reconnoissance envers Dieu , le zèle pour
riionneur de Dieu , la foi et la confiance en Dieu ,
la préparation aux souffrances qui sont les épreuves
de Dieu. La reconnoissance envers Dieu : jusqu'à
quel point n'en fut-elle pas pénétrée ? quand elle
chanta dans la maison d'Elisabeth ce merveilleux
cantique : Mon ame glorifie le Seigneur. Récitons-
le tous les jours comme elle , et dans le même esprit
qu'elle. Il y a des sentimens fort affectueux et fort
tendres , et il est difficile que nous n'en ressentions
pas l'impression. Le zèle pour Dieu : avec quelle
ferveur n'offrit-elle pas à Dieu le sacrifice de son Fils
dans le temple de Jérusalem ? est-ce ainsi que nous
sommes résolus de sacrifier tout à Dieu, et même
ce que nous avons de plus cher ? La foi et la confiance
en Dieu : c'est par là qu'elle obtint de Jésus-Christ
tout ce qu'elle lui demanda. Pourquoi désespérons-
nous de mille choses à quoi Dieu veut que nous
travaillions , et qu'il accordera peut-être à la per-
sévérance de nos prières et de notre foi? La prépa-
ration aux souffrances : avec quel courage n'enten-
dit-elle pas la prédiction de Siméon , qui lui annon-
çoit que son ame seroit transpercée d'un glaive de
douleur r
DE LA VIERGE. sSy
donïeur? Sommes-nous disposés de la sorte aux af»
Aidions et aux adversités? Quand Dieu nous enverra
des croix , représentons-nous Marie au pied de la
croix de son Fils; car elle ne l'abandonna pas comme
les disciples. Voilà l'usage que nous pouvons faire de
ses exemples : il en est de même de toutes les autres
vertus.
III. Line autre partie du culte que nous devons
à la sainte Vierge , est de nous adresser à elle dans
nos besoins , et de la reconnoître pour notre pro-
tectrice et notre avocate. Après la médiation de
Jésus-Christ, nous n'en pouvons avoir de plus puis-
sante que celle de Marie. Aussi toute l'Eglise a-t-
elle sans cesse recours à cette Mère du Sauveur.
Prions-la comme l'Eglise la prie. Rccommandons-
iui nos intérêts auprès de Dieu, comme l'Eglise lui
recommande les siens. N'employons pas seulement
son intercession pour nous-mêmes , mais pour tous
ceux dont le salut nous est cher. Si nous sommes
à la tête d'une maison , ' d'une famille , mettons
sous sa protection toute cette famille, toute cette
maison. Ne nous déterminons à aucun parti sans la
consulter ; ne nous engageons dans aiicune affaire
sans l'y appeler. Excellente pratique, dont les effets
ont été si salutaires à une infinité de pères chrétiens
et de mères chrétiennes. Ils ont vu par là toutes leurs
entreprises réussir , leurs voeux accomplis et leurs
familles comblées de toutes les bénédictions tem-
porelles et spirituelles. Aimons au reste toutes les
dévolions instituées en l'honneur de Marie. Du mo-
; me,nt que l'Eglise les a établies , ou qu'elle les
TOME IX. 17
258 POUR l'octave de l'assomptioi^
approuve , elles nous doivent être vénérables. Aiitori -
sons-les par notre exemple , et soutenons-les par
notre piété. Pratiquons celles qui sont plus utiles , et
qui nous paroissent plus solides. Honorons au moins
celles que nous ne pratiquons pas. Ne condamnons
pas aisément celles qui ne sont pas de notre goiit.
Quoique ce soient des dévotions populaires , respec-
tons-les , puisqu'en sanctifiant les peuples , elles con-
tribuent à la gloire de Dieu. Par esprit d'opposition
à r hérésie , déclarons-nous pour ce culte public et
solennel , qui est rendu à la Mère de Dieu dans toute
^a terre. Joignons-y le nôtre en particulier. Gardons-
nous de tomber dans la froideur et l'indifférence
qu'ont sur cela de lâches chrétiens , ou de prétendus
esprits forts, dont la foi est tiède et languissante.
Pleins de la foi de l'Eglise , glorifions-nous de notre
zèle pour Marie , et comme Jésus-Christ lui-même
n'a pas dédaigné d'être son Fils , tenons à honneur
d'être du nombre de ses fidèles serviteurs.
IV, Vous nous recevrez , Vierge sainte ; vous
agréerez la résolution que nous formons en ce jour,
de nous dévouer plus que jamais à vous et à votre
culte. L'éclat de votre gloire ne vous éblouira point
jusqu'à nous oublier, et dans votre souveraine béa-
titude , vous vous souviendrez de nos misères : elles
sont grandes , elles sont innombrables , et vous les
connoissez mieux que nous ne pouvons vous les
représenter. Or, voilà, Mère de miséricorde, ce
qui vous intéressera en notre faveur, et ce qui exci-
tera toute votre compassion. Tandis que nous ferons
monter vers vous nos vœux , vous ferez descendre
DE LA VIEilGE. 209
sur nous les grâces du ciel , et vous userez de tout
votre pouvoir pour relever et pour fortitier notre
foiblesse. Vous n'en pouvez faire , j'o^e le dire , sainte
Vierge , vous n'en pouvez faire un usage plus digne
de vous , ni plus conforme aux desseins de Dieu sur
vous 5 puisque c'est par vous qu'il a voulu nous
donner le Rédempteur qui s'est revêtu de nos infir-
mités pour les guérir et pour être le salut du monde.
En agissîmt pour nous , vous seconderez les vues
de ce Fils adorable que vous avez porté d.ms votre
sein , que vous avez accompagné au Calvaire , et
qu'aujourd'hui vous revoyez, au milieu delà cour
céleste, tout rayonnant de gloire et couronné de toutes
les splendeurs des saints. Que dis-je , ô Mère secou-
rable ! vous suivrez vos propres sentimens , et vous
agirez selon les inclinations de votre cœur. C'est
donc de vous , ou plutôt c'est par votre entremise
que nous attendons des grâces en quelque sorte
semblables à celles que vous avez reçues , et qui
vous ont conduite à ce bienheureux terme oi!i vous
aspiriez , et oii nous devons adresser nous-mêmes
toutes nos prétentions et toutes nos actions. Oui,
\ierge sainte, ce que nous attendcms et ce que nous
demandons par votre secours, c'est la grâce d'une
vie innocente et fervente , la grâce d'une mort chré-
tienne et d'une heureuse persévérance , la grâce
d'une pureté inaltérable et de l'ame et du corps, la
grâce d'une humilité sinrère et d'un vrai mépris de
nous-mêmes, la grâce d'un amour solide pour Dieu,
d'un amour sensible, d'un amour libéral , généreux,
constant ; toutes les autres grâces qui vous ont sanc-
26o POUR l'octate de l*assomption , etc.
lifiée , celle t!'mi vif ressenliraenl des bienfaits ds
Dieu, celle d'ujie ardeur empressée pour la gloire
de Dieu, celle d'une foi pure , simple, soumise, et
d'un plein abandonnement au bon plaisir de Dieu ,
celle d'une patience invincible en tout ce qui nous
peut arriver de plus fâcheux par la volonté ou par la
permission de Dieu. Ce sont là les moyens qui ont
servi à votre élévation , en servant à votre perfec-
tion ; et ce sont aussi les puissans moyens' qui nous
serviront h suivre vos traces et à marcher dans la
même voie que vous , pour parvenir , sinon au même
rang , du moins à la même terre des vivans el au
même royaume. Ainsi soit-il.
INSTRUCTION
SUR
LA MORT 0).
T. V ous devez établir pour principe , que la pensée
qui vous est venue de vous préparer à la morl , et
de faire désormais de cet exercice votre occupation
principale , est non-seulement une grâce , mais la
plus précieuse de toutes les grâces que vous pouviez,
recevoir de Dieu ; et que Dieu , qui veille sur vous
par un efFet de sa miséricorde , vous a inspiré celle
pensée pour vous engager plus que jamais à le servir
en esprit et en vérité , et pour vous préserver par
là de la corruption du monde , et en particulier des
dangers de votre étal : car il est évident que le sou-
venir et la vue de la mort est le moyen le plus effi-
cace et le plus infaillible dont vous puissiez user pour
conserver dans votre état, et au milieu du monde, l'es-
prit de votre religion. Il est donc maintenant question
que vous soyez fidèle à cette grâce, et que, répon-
dant aux desseins de Dieu , vous en liriez tout le
fruit que vous en devez tirer, pour la sanclilication
de voire vie et pour l'accomplissement du grand
ouvrage de votre conversion.
II. La première impression que doit faire en vous
celle grâce ou cette pensée de vous préparer à lu
(i) Cette iostructioa fut fuite pour une dame de qualité.
262 SUR LA MORT.
mort , est nn solide el parfait détachement de toutes
les choses du monde. Peut-être dans les sentimens
que Dieu vous donne , vous y croyez-vous déjà par-
venue ; el si cela éloil ainsi, j'en remercicrois Dieu
pour vous : mais quand vous aurez bien considéré
ce que c'est qu'un détachement parfait et solide ,
peut-être aussi avouerez-vous que vous en êtes en-
core bien él'ignée. Quoi qu'il en soit, il faut que
TOUS en commenciez la pratique par la méditation
fréquente de ces admirables paroles de saint Paul :
Voici donc , mes frères , ce que je vous dis ; le
temps est court ; ainsi , que ceux qui possèdent des
hiens , vivent comme ne les possédant pas ; ceux
qui sont dans les honneurs , comme n'y étant pas ;
ceux qui usent de ce inonde y comme n'en usant pas :
car la figure de ce monde passe (i). Ces paroles ont
quelque chose de divin , qui se fait sentir. En efïet ,
être élevé , honoré , heureux dans le monde , et
devoir bientôt m.ourir , c'est comme être élevé et ne
l'être pas, comme être honoré et ne l'être pas , comme
être heureux et ne l'être pas. Ce terme de mourir ^
efface , détruit tous les autres ; et malgré nous-
mêmes, pour peu que nous soyons raisonnables ,
il anéantit dans notre idée et dans notre estime , ces
prétendus biens el ces prétendus honneurs que n(;us
sommes à la veille de quitter.
III. Soyez bien persuadée que ce détachement du
monde ne peut être en vous , ni solide , ni parfait ,
s'il ne renferme le détachement de vous-même ; et
que c'est particulièrement dans vous-même qu'est ce
(i) i. Cor- 7.
SUR LA :mort. 263
monde corrompu , dont la pensée de la mort doit
vous détacher ; que , hors de là , le détachement de
tout le reste ne coûte rien ; qu'il n'y a que le déta-
chement de soi-même qui soit difficile , et qui soit
une vertu chrétienne , puisque tout autre détache-
ment que celui-là s'est trouvé dans les païens ; qu'il
ne s'agit donc pas de vous détacher des richesses ni
des plaisirs du monde dont peut-être vous vous sou-
ciez peu , mais de vous-même : c'est-à-dire , par
exemple , qu'il s'agit que vous soyez sincèrement
préparée à tout ce qui pourroil vous arriver de pins
mortifiant et de plus humiliant; à voir paisiblement
et sans trouble, vos sentimens contredits, vos desseins
traversés, vos inclinations choquées; en un mot, à
vous voir vous-même, si Dieu le permettoit ainsi,
méprisée , rebutée , déchue de l'état de prospérité
oii il lui a plu de vous élever : car voilà ce que j'ap-
pelle le bienheureux détachement où vous devez
aspirer , et que la vue de la mort doit opérer en
vous. Sans cela , quelque dotachée que vous soj^ez
du monde , ou que vous paroissiez l'être , vous ne
devez jamais compter d'être parfaite selon Dieu,
Cette réflexion pourra vous être d'une grande utilité
pour le discernement de vos dispositions intérieures.
IV. Prenez bien garde que ce délachemenl du
monde, causé par la vue de la mort, ne se tourne
en un ennui , et n'aille quelquefois jusqu'au dégoût
des choses à quoi Dieu veut que vous soyez appli-
quée , et qui sont pour vous des devoirs dans l'ordre
de la Providence : car , à force d'envisager la mort ,
de la voir présente, on peut tomber dans ce dégoût,
2S4- SUR LA MORT.
et dans une certaine inditl'érence pour toutes les
choses du monde , qui fait qu'on se ralentit dans
SCS devoirs mêmes; parce qu'on ne voit plus rien
dans le monde, qui vaille la peine, pour ainsi dire ,
de s'y atïectionner. Il faut donc alors monter plus
haut et regarder les choses du monde, non plus
dans la simple vue de la mort, mais dans la vue de
ce qui la suit ; c'est-à-dire du jugement de Dieu , où
iios actions doivent être pesées selon la mesure de
nos obligations. La pensée de la mort ne doit pas ,
sous prétexte de détachement, nous abattre le cou-
rage, et beaucoup moins doit-elle nous porter au re-
lâchement ; elle doit retrancher l'excès , l'empres-
sement, l'impatience et 1 inquiétude de nos désirs
trop impétueux et trop ardens; mais elle ne doit
pas refroidir les désirs louables et honnêtes, que le
zèie de notre condition et de notre religion nous
oblige d'avoir. Retenez bien ces deux maximes, qui,
jointes. ensemble, font un merveilleux tempérament
dans l'ame chrétienne. Il faut vivre détaché de tout,
parce qu'il faut être prêt à mourir bientôt ; mais en
même temps il faut s'appliquer , vaquer , pourvoir
et satisfaire à tout , parce qu'il faut rendre compte à
Dieu de notre vie. Si vous sépariez l'un de l'autre,
le détachement même du monde ne seroit plus une
préparation à la mort, parce que ce seroit un déta-
chement mal entendu et mal réglé,
V. Vous appliquant ces paroles de saint Paul : Le
temps est courte lircz-en une autre conséquence,
qui n'est pas moins essentielle que ce détachement
du monde ; savoir , combien il est donc nécessaue
SUR LA MORT. 265
que vous vous liâiiez de faire le bien que Dieu de-
mande de vous et qu'il attend de vous : car le plus
grand de tous les malheurs qui pourroit vous ar-
river, seroit que vous fussiez prévenue de la mort ,
en laissant l'ouvrage de Dieu imparfait. Il faut, s'il
est possible , que vous puissiez dire à Dieu par pro-
portion , ce que Jésus-Christ disoil à son Père : S ai
tichevé , S eigneur^r ombrage dont vous m aviez char-
gée (i). Dans la condition où Dieu vous a appelée,
vous savez à quoi cela s'étend , non - seulement
par rapport à vous-même, mais peut-être encore
davantage par rapport aux autres. Quelle consola-
tion , si vous pouviez en mourant, vous rendre le
témoignage que Jésus-Christ se rendit sur la crois ,
en disant : Tout est accompli (2) ! Mais pour cela ,
encore une fois, il faut vous hâter et profiter du
temps dont tous les momens sont précieux : ne re-
mettant point au lendemain ce que vous pouvez faire
aujourd'hui , ne couvrant point votre paresse du
voile d'une fausse prudence , exécutant ponctuelle-
ment ce que Dieu vous inspire, et faisant le bien,
comme dit saint Paul , pendant que vous le pouvez
et que Dieu vous donne le temps de le faire. Agir
de la sorte , c'est se préparer solidement à la mort.
VI. Considérez bien que notre Seigneur , ins-
truisant ses disciples sur cette importante matière,
ne leur disoit pas : Préparez-vous; mais : Soyez
prêts (3); car il arrive tous les jours aux enfans du
siècle , ce qui arriva aux vierges folles. Elles se pré-
(1) Joan. 17 — (2^ Joan. 19. — (3) Matth. 24.
2S6 SUR LA MORT.
paroient , et même avec empressement , pour aller
au-devant de l'Epciux : cependant on leur ferma la
porte. Combien al- je coriuu dans le monde de per-
sonnes qui onl élé surprises de la mort , dans le temps
qu'elles formoieni des desseins , qu'elles prenoient
des mesures, qu'elles faisoienl même déjà quelques
démarches pour leur salut ? Tout cela éloil un com-
mencement de préparation; mais parce qu'une pré-
paration commencée ne suflii pas , et qu'il en faut
une complète , par un terrible jugement de Dieu ,
qui étoit peul-elre le châtiment de leurs infidélités
passées , malgré leur préparation même , Dieu les
rejetoit, parce qu'elles n'éloient pas entièrement pré-
parées. Examinez donc les plis et les replis de votre
cœur , pour vous rendre celle vérité salutaire. Vojez
s'il y a encore quelque chose en vous qui soit un
obstacle à celte préparation consommée , où vous
devez être pour trouver grâce auprès de Dieu , quand
il faudra paroître devant lui : car ce seroil assez d'un
seul point pour vous faire éprouver le malheureux
sort de ces vierges folles de l'évangile.
VII. Mais le principal usage que vous devez faire
de la pensée de la mort et de l'obligation de vous y
préparer , est que cela même vous soit un remède
contre le désordre que vous avez le plus à craindre,
qui est la tiédeur et la lâcheté dans les exercices de
la religion. Or ce remède est non-seulement sou-
verain , mais facile : car vous n'avez pour cela qu'à
vous mettre dans la disposition où vous voudriez
être , si vous étiez sur le point de mourir : par
SUR LA MORT. 267
exemple , ne vons approcher jamais du sacrement de
pénitence , qu'avec la même contrition que vous
voudriez avoir à la mort ; ne communier jamais
qu'avec la même foi et le même zèle que vous com-
munieriez à la mort. Et cela n"esl-il pas juste et
même dans le bon sens ? Cette vue de la mort ré-
pandra dans vos actions un esprit de ferveur qui
vous deviendra même sensible; ces actions ainsi faites
sanctifieront votre vie , et vous ne serez point exposée
à la malédiction des âmes lâches qui font l'oeuvre de
Dieu négligemment; une de ces actions vous attirera
plus de grâces que cent autres : et voilà comment
notre vie sera une préparation continuelle à une
heureuse et précieuse mort.
VIII. Servez-vous de la pensée de la mort pour
vous déterminer et pour vous résoudre sur toutes
les difficultés que vous pourrez avoir dans la conduite
de votre vie. Il n'3' a point de règle plus sûre que
celle-là : Que penserai-je à la mort de ce que j'en-
treprends aujourd'hui? celte vue de la mort vous
servira de conseil et de lumière , pour ne prendre
jamais un mauvais parti, et pour ne vous repentir
jamais de ce que vous aurez fait; rien ne décidera
mieux vos doutes , ni n'éclaircira mieux les choses
où il vous paroîlra de l'obscurité; et au défaut de
celui que vous avez choisi pour votre guide dans
la voie du salut éternel , vous aurez toujours dans
vous-même un conseiller fidèle , qui ne vous trom^
pera point et qui ne vons flattera point. De cette
manière , vous vous préparerez encore efllcacement
2G8 SUR LA MORT.
à la morl,puisqu'à la mort votre conscience ne vous
reprochera rien et ne vous objectera rien à quoi vous
n'ayez déjà pourvu par une anticipation de la mort
même : heureux état pour s'assurer tout à la fols ,
autant qu'on le peut, une vie sainte et une mon
If auquille !
INSTRUCTION
SUR
LA PAIX AVEC LE PROCHAIN (i).
Je ne puis trop vous exhorter de contribuer, autant
que vous le pourrez, à établir la paix dans votre mai-
son , et à l'y conserver. J'ai cru même devoir vous
marquer sur cela quelques pensées; et quoique je
r^ie fait sans beaucoup d'ordre, vous verrez néan-
moins aisément qu'elles se rapportent à trois points,
qui sont : l'importance de cette paix dont je vous
parle, les obstacles les plus ordinaires qui la trou-
blent dans une communauté , et les moyens enfin les
plus propres à l'y maintenir.
^. I . Importance de la paix avec le prochain,
î. Jésus-Christ , en quittant ses disciples et les lais-
sant sur la terre, ne leur recommanda rien plus expres-
sément ni plus fortement que la paix. Dans un seul en-
tretien qu'il eut avec eux, il leur répéta jusqu'à trois
fois : Que la paix soit avec vous (2). Il ne se contenta
pas même de la leur souhaiter , ni de la leur recom-
mander , mais il la leur donna en effet : Je vous donne
ma paix (3). Pourquoi l'appela-t-il sa paix ? pour la
leur faire estimer davantage, et pour la dislinguer delà
fausse paix du monde : car la paix du monde n'est com-
(1) Cette instruction regarde suilout les communautés religieuses. —
(3) Joaii. 30. — (5) Joau. \i\.
270 SUR LA PAIX
niunëment qu'une paix apparente, et n'a pour prin-
cipe que 1 intérêt propre, que le déguisement et l'ar-
tifice; au lieu que la paix de Jésus-Christ est toute
sainte, toute divine, et n'est fondée que sur une
charité sincère et une parfaite union des coeurs. Voilà
quels ont été lessentimensde notre adorable maître;
et puisque nous faisons une profession particulière
de l'écouter et de le suivre , avec quel respect de-
vons-nous recevoir ses enseigncmens sur un point
qu'il a eu si fort à cœur , et avec quelle fidélité
devons-nous accomplir ses ordres!
II. Cette paix où nous devons vivre les uns avec
les autres , est un des plus grands biens que nous
puissions désirer. C'est le plus précieux trésor de la
vie , et sans elle tous les autres biens ne nous peu-
vent rendre heureux en ce monde. Ainsi raisonneroit
un philosophe et un païen. Mais nous qui sommes
chrétiens , et qui avons de plus embrassé l'état reli-
gieux , nous devons surtout envisager cette paix
comme un des plus grands biens par rapport à notre
perfection et à notre salut. Car sans cette paix, il n'est
pas possible que nous travaillions solidement à nous
avancer dans les voies de Dieu. Et le moyen qu'ayant
sans cesse l'esprit agité et le cœur ému contre le
prochain , nous puissions avoir toute la vigilance
nécessaire sur nous-mêmes , et toute l'attention que
demandent nos exercices spirituels pour nous en
bien acquitter? A quoi pense-t-on alors? de quoi
s'occupe-t-on ? d'une parole qu'on a entendue et
qu'on ne peut digérer; de la réponse qu'on y a
faite, ou qu'on y devoil faire et qu'on y fera à la
WtC LE PROCHAIN. 271
première occasion qui se pourra pre'senler ; de la
manière d'agir de celle-ci , d'un soupçon qu'on a
conçu de celle-là, de telle injustice qu'on prétend
avoir reçue , de leile affaire dont on veut venir à
bout malgré toutes les oppositions qu'on y ren-
contre, de mille choses de cette nature, qui jettent
dans une dissipation perpétiielle , et qui ôlcnt
presque à une ame toute vue de Dieu. En de pareilles
dispositions, quel recueillement, quelle dévotion,
quel goût peut-on trouver à la prière et à toutes les
observances religieuses? Et Dieu, d'ailleurs, qui
est le Dieu de la paix , comment répandroil-il sou
esprit au milieu de ce trouble, et comment y feroÏL-
il sentir son onction ?
Ilï. Il y a plus ; car dès que la paix ne règne plus
dans une communauté, et que les esprits y sont
divisés , combien de péchés s'y commettent tous les
jours ? combien de plaintes et de murmures , combien
de médisances y fait-on ? combien d'aigreurs et
d'animosilés nourrit-on au fond de son cœur ? quels
desseins quelquefois y forme-t-on , et même à quelles
vengeances secrètes se porte-t-on ? péchés d'autant
plus fréquens , que les sujets en deviennent plus or-
dinaires par le commerce Journalier et continuel
qu'on a ensemble; péchés d'autant plus dangereux,
qu'ils n'ont point l'apparence de certains péchés
grossiers, dont la honte en est comme le préservatif
et le remède; péchés oii l'on se laisse aller avec d'au-
tant plus de facilité , qu'on y est poussé par la pas-
sion , et que d'ailleurs on en voit moins la malice et
la grièveié. Car chacun , au contraire, se croit très-
272 SUR LA PAIX
justement et très-solidement autorise en tout ce
qu'il dit et en tout ce qu'il fait; et si dans les dis-
cordes et les dissensions on veut entendre les deux
partis , on trouvera, à les croire, qu'ils ont de part
et d autre les meilleures raisons du monde, et que
leur conduite est droite et irréprochable. Mais quoi
qu'ils en puissent penser, péchés néanmoins réels,
péchés souvent griefs et très-griefs : tellement qu'au
lieu de se sanctifier dans la religion, on s'y rend par
là devant Dieu très-criminel, et l'on se charge d'une
multitude infinie de dettes, dont il nous demandera
im compte exact et rigoureux.
IV. Il ne faut point s'étonner après cela que peu
à peu toute la discipline régulière vienne à se ren-
verser. Car suivant la parole de Jésus-Christ : Tout
royaume où il y a de la division , sera désolé , et
Ton verra tomber maison sur maison (i). Les per-
sonnes qui gouvernent , ou qui devroient gouverner
et tenir toutes choses dans l'ordre, ne sont plus obéies.
On les fait entrer elles-mêmes dans les difïerendsqui
naissent. Pour peu qu'elles semblent pencher d'un
côté, l'autre se tourne contre elles. D'où il arrive
qu'elles n'osent presque parler ni agir , et que, pour
ne pas allumer le feu davantage , elles sont obligées
de dissimuler et de tolérer les abus qui demande-
roient toute leur fermeté. Ainsi le relâchement s'in-
troduit , les fautes demeurent impunies ; chaque jour
ce sont de nouvelles brèches qu'on fait à la règle ;
plus d'unanimité, plus de concert. Une maison est
alors comme un vaisseau abandonné aux vents, et
(i)Luc. 11.
prêt
AVEC LE PKOCIIAIN. 278
prêt à donner dans tous les ecueils où il sera em-
porté.
y. Avec la paix ce seroit un paradis , et voilà ce
que Dieu en vouloil faire pour nous , lorsqu'il nous
y a assemblés. Il vouloit , en nous retirant du tu-
multe et des embarras du monde , nous faire éprouver
la vérité de ce qu'avoit dit le Prophète ; Qiiil est
doux et qiiil est agréable à des frères , ou à de*
sœurs en Jésus-Christ , de se ^oir Tenjermés dans
un même lieu , d^y être parfaitement unis par le lien
d'une charité mutuelle ! (i) Mais sans la paix , cette
Jérusalem , ce séjour de la tranquillité et du repos ,
n'est plus qu'un lieu de confusion. De là naissent les
chagrins, les dégoûts de la vie religieuse. On n'y
trouve pas ce qu'on y avoit cherché. On s'étoit pro-
posé d'y passer ses jours dans un saint calme et dans
la pratique de la vertu. On s'étoit promis d'y être
content , et l'on avoit sujet de l'espérer ; mais com-
ment le seroit-on parmi des personnes avec qui l'on
ne peut compatir , et au milieu d'une guerre do-
mestique, où l'on n'a presque point de relâche par
les divers incidens qui se succèdent sans cesse, et
qui excitent les querelles elles combats ? Ce qu'il y a
encore de bien déplorable et de bien pernicieux
pour la religion , c'est qu'on intéresse les gens du
monde dans des dissensions, qu'il faudrolt au moins
cacher aux yeux du public et dérober à sa connois-
sance. Mais,- soit par indiscrétion , soit pour se donner
une vaine consolation , soit pour se procurer de l'ap-
pui et de la protection , on s'explique de sa peinû.
(i)Ps. 1,33,
274 SUR LA PAIX
avec des amis , on en fait part à des parens , on
émeute toute une famille. Le scandale se r«'pand
au dehors , et une communauté tombe dans le décri.
Le monde , naturellement enclin à juger mal , se per-
suade , quoique très-injustement et très-faussement,
qu'il en est de même de toutes les autres maisons
religieuses ; et voilà par oi^i l'étal religieux à beau-
coup perdu de son lustre et de son crédit dans une
infinité d'esprits , prévenus et trompés par certains
exemples dont ils ont tiré des conséquences trop
générales.
YL L'Apôtre conjuroit les premiers chrétiens
qu'il n'y eût point entre eux de schismes ni de
partialités. 11 en prévoyoit les suites funestes pour
le christianisme , et c'est pour cela qu'il s'appliquoit
avec tant de soin à en garantir l'Eglise de Dieu. Il
représentoit aux fidèles qu'ils avoient reçu le même
baptême , qu'ils avoient été instruits dans la même
foi , qu'ils servoient le même Dieu : à'oii il con-
cluoit qu'ils ne dévoient donc avoir , pour ainsi dire ,
qu'un même cœur et qu'une même ame. Mais outre
ces raisons communes et universelles , il y en a en-
core de particulières qui doivent nous lier plus
étroitement dans la profession religieuse. Nous
avons fait à Dieu les mêmes vœux , nous nous
sommes soumis à la même règle , nous gardons de-
puis le matin jusqu'au soir les mêmes observances ,
nous dépendons des mêmes supérieurs , nous de-
meurons dans la même maison , nous portons le
même habit, nous sommes membres de la même
société et du même ordre. L'unité en tout cela est
AVEC LE PROCHAIN. 2-5
parfaite : n'y aura-t-ilque nos cœurs , entre lesquels
elle ne se trouvera pas, lorsqu'elle y est néanmoins
si nécessaire ?
^. 2. Les obstacles les plus ordinaires qui troublent
la paix avec le prochain.
Malgré toutes les remontrances de saint Paul et
ses plus fortes exhortation* , la paix , du temps même
de ce grand apôtre , ne laissa pas d être troublée
parmi les chrétiens. Ainsi , nous ne devons point
être surpris qu'elle le soit encore aujourd'hui dans
les communautés religieuses. Elles ne sont pas plus
saintes que l'étoit celte Eglise naissante , que le
Saint-Esprit venoit de former, et qu'il avoit com-
blée de ses dons les plus excellens. Mais c'est jus-
tement ce qui nous doit engager à prendre plus sur
nous-mêmes , et à faire plus d'efforts pour nous pré-
server d'un malheur oii il est aisé de tomber , et
dont toute la ferveur de la primitive Eglise n'a pas
défendu des âmes si pures d'ailleurs , et comme
toutes célestes. Voilà , dis-je, pourquoi nous devons
redoubler nos soins, et apporter une extrême, vigi-
lance à prévenir et à écarter les moindres obstacles
qui pourroient altérer la paix et la détruire. Or ,
entre ces obstacles , les plus communs sont : i. la
diversité des tempéramens et des humeurs ; 2. la
diversité des intérêts et des préieniious ; 3. la di-
versité des opinions et des seniimens ; 4* la diversité
des directions et des conduites ; 5. enlin , les liaisons
et les amitiés particulières. Il y en a d'autres , mais
i8.
2jG SUR LA PAIX
qui la plupart sont compris dans ceux-ci et en dé-
pendent. Je vais m'expliquer davantage sur chacun
de ces cinq articles.
I. Les tempéramens ne sont pas les mêmes , et
rien n'est plus différent que les humeurs. Il y a des
humeurs douces et paisibles , et il y en a de violentes
et d'impétueuses ; il y a des humeurs agréables et
enjouées , et il y en a de chagrines et de bizarres ; iï
y a des humeurs faciles et condescendantes , et il y
en a d'opiniâtres^et d'inflexibles. Dans une même
communauté , les unes aiment à contredire , et les
autres ne peuvent souffrir la plus légère contradic-
tion ; les unes prennent plaisir à railler et à médire ,
et les autres sont délicates jusques à l'excès , et sen-
sibles à la plus petite parole qui les touche. De tout
cela et de bien d'autres caractères tout opposés, naît
ime contrariété naturelle qui demande une attention
infinie pour en arrêter les fâcheux effets. Si l'on ne
vivoit pas ensemble , ou qu'on ne se vît que très-
rarement, cette contrariété seroit moins à craindre;
mais quand des personnes ont tous les jours à se
parler , à converser , à traiter les unes avec les
autres; quand tous les jours elles se rencontrent dans
les mêmes offices , les mêmes fonctions , et à côté
l'une de l'autre , n'est-ce pas un miracle de la grâce,
si elles se tiennent toujours dans un parfait accord,
et s'il ne leur échappe rien qui les puisse décon-
certer ? Et certes , s'il y a quelque chose en quoi
paroissent plus sensiblement la sagesse et la force
de l'esprit de Dieu , c'est de savoir assortir et con-
AVEC LE PROCHAIN. 277
cilier des cœurs à qui la nalure avoil donné des
inclinalions et des qualilés qui semblaient les plus
incompatibles.
II. La diversité des intérêts et des prétentions ne
cause pas moins de trouble que la diversité des hu-
meurs et des tempéramens. Tous les sujets qui
composent une communauté ne devroient propre-
ment avoir qu'un seul intérêt : c'est celui de la
communauté. Si même cela étoit , on y verroit une
pleine correspondance et un concours général à
s'aider mutuellement et à se prêter la main , parce
qu'on n'auroit en vue que le bien commun. Mais ce
bien commun n'est pas toujours ce qu'on se propose-,
et il y a un bien particulier et personnel qui nous
occupe beaucoup plus, et sur quoi l'on n'a souvent
que trop de vivacité. Car, quoiqu'on ait renoncé au
monde , on ne laisse pas dans la profession religieuse
de se faire mille intérêts propres , qui , pour éire
d'un autre genre , n'en attachent pas moins le cœur;
et si l'on n'y prend garde , on nourrit dans le cloître
les mêmes passions qu'on auroit eues dans le siècle,
et il n'y a de différence que dans les objets. On se
met en tête d'avoir une telle charge , on veut ob-
tenir une telle permission , on prétend que telle
préférence nous est due , et l'on s'obstine à l'em-
porter. 11 faut pour cela des patrons , il faut des
suffrages. De là les intrigues pour réussir; de là les
jalousies et les dépits si l'on ne réussit pas ; de là
les vains triomphes qui piquent les autres et qui los
aigrissent , si l'on a l'avantage sur elles. C'est assez
pour partager toute la maison. Les unes approuvent,
278 SUR LA PAIX
les autres condamnent : les esprits s'écliaufFenl , eî
(le cette sorte l'on n'a que trop vu de fois des baga-
telles et des affaires de néant , devenir des affaires
sérieuses et bouleverser des communautés entières.
III. Un autre obstacle à la paix encore plus dan-
gereux et plus pernicieux , c'est la diversité des
scnlimens et des opinions en matière de doctrine.
Il n'est rien de plus étrange , ni rien de plus déplo-
rable , que de voir des filles religieuses , et souvent
de jeunes filles sans expérience et sans connois-
sances , vouloir entrer dans des questions , que non-
seulement elles n entendent pas , mais qu'elles nen-
tendront jamais et qu'elles ne peuvent entendre ,
parce qu'elles n'ont pas là - dessus les principes
nécessaires. Cependant un esprit de présomption ,
un esprit de curiosité , un esprit de vanité et de
singularité les préoccupe tellement, qu'elles veulent
connoître de tout , parler de tout , juger de tout.
S élève- 1- il des disputes dans l'Eglise sur des ma-
tières très-subtiles et très-abstraites , il faut qu'elles
en soient instruites : et à peine en ont-elles la tein-
ture la plus foible et la plus superficielle , qu'elles
se croient aussi éclairées que les plus habiles théo-
logiens. Du moins s'expliquent -elles d'un ton phis
assuré et plus décisif que les docteurs mêmes : et
parce que tout ce qui est extraordinaire et nouveau ,
donne un certain air de distinction , c'est là commu-
nément ce qui leur plaît , et à quoi elles s'attachent ,
se flattant en secret et se glorifiant de n'être pas de
ces génies bornés qui ne pénètrent rien, et qui s'en
tiennent purement et simplement aux premières
AVEC LE PROCHAIN, 2y9
idées doril ou les a prévenus. Eiicoie si elles en
resloient là , et qu'elles se conteiilassent de ne pas
penser comme les autres : mais elles vont plus loin ,
et voilà le plus grand désordre. Elles se mettent en
tèie de faire penser les autres comme elles pensent:
elles étalent leur science ; elles dogmatisent , à propos
ou mal à propos. Qu'arrive- t-il de là? c'est que toute
une communauté ne se trouvant pas assez docile pour
recevoir leurs leçons , il y en a une partie qui se
tourne contre elles, et une partie qui se joint à elles.
Or , du moment qu'il commence à y avoir de la
division entre les esprits , il est immanquable qu'il
y en aura bientôt entre les cœurs. Qu'a- t-il fallu
davantage pour allumer les guerres intestines dans
les empires mêmes et dans les royaumes ?
IV. De cet obstacle précédent , il en suit im de
même espèce et tout semblable : c'est la diversité
des directions et des conduites. Car , chacune veut
avoir un directeur qui soit dans les mêmes sentiraens
qu'elle , et qui l'y confirme. Souvent c'est ce direc-
teur qui les lui a d'abord inspirés , et qui par là se
l'est attachée. Gomme donc parmi les premiers chré-
tiens , les uns étoient pour Apollo , les autres pour
Pierre , d'autres pour Paul , et que c'éloit-là ce qui
les divisoit : de même entre les personnes reli-
gieuses , les unes sont pour celui-ci , les autres pour
celui - là ; et il n'est pas moralement possible que
cette variété ne soit la source de mille discordes.
Hé! mes frères , disoit saint Paul aux Corinthiens,
n'est - ce pas un seul Dieu que nous servons et un
seul Jésus- Christ? est-ce au nom de Pierre que
sSo sua LA PAIX
vous avez été baptisés ? est-ce Paul qui a été cru-
cifié pour vous ? voilà l'exemple qu'on devroit
s'appliquer , et ce qu'il faudroit se dire à soi-même.
Pourquoi tant se mettre en peine d'un homme ,
quoique ministre de l'Eglise , et quelque saint qui)
paroisse, si la paix en est endommagée? Et quel
malheur , si ceux qui dévoient nous sanctifier par
leur ministère , et être pour nous des anges de paix ,
servoient à nous désunir , et par là même à nous
dérégler !
V. Un dernier obstacle , ce sont les liaisons et les
amitiés particulières , que forment quelquefois cer-
tains esprits qui aiment à dominer et à se faire dans
une maison comme chefs de parti. Amitiés dont tout
le fruit est de s'assembler en particulier , et cela
pourquoi ? pour s'entretenir de la communauté ;
pour se rapporter de part et d'autre tout ce qui se
passe , tout ce qui se fait , tout ce qui se dit ; pour
s'épancher en de vaines railleries , en des plaintes
amères , en des discours remplis de fiel ; pour tenir
conseil contre des supérieurs , ou contre d'autres ,
de qui l'on n'est pas content et dont on se croit mal-
traité. Amitiés que tous les saints instituteurs ont
toujours étroitement défendues , parce qu'elles dé-
génèrent très-aisément en cabales , et qu'elles font
dans une même communauté , autant de commu-
nautés différentes , qu'il y a de ces sortes d'tmions
et de ligues.
\ I. Anathême sur ceux qui sèment ainsi la zizanie
dans le champ du père de famille et dans la maison
de Dieu ! car ce sont des enfans d'iniquité. Saint
AVEC LE PROCHAIN. 261
Paul souhaitoil qu'on les retranchai du corps des
fidèles ; mais sans porter la chose si loin , il est bien
à souhaiter que dans la juste crainte d'un si terrible
anathême , ils prennent une conduite toute nou-
velle, et qu'ils réparent tous les désordres dont ils
ont été jusqu'à présent les auteurs. Bienheureux au
contraire les pacifiques , ces enfans de Dieii qui
gardent la paix avec tout le monde , qui du moins
la désirent , qui y travaillent de tout leur pouvoir ,
et n'omettent pour cela aucun des moyens qu'ils
jugent les plus convenables et les plus assurés ,
quelque gênans d'ailleurs et quelque mortifians qu'ils
puissent être. En voici quelques-uns.
§. 3. Les moyens les plus propres à maintenir la
paix ai'ec le prochain,
I. S'accoutumer de bonne heure à vaincre son
humeur. Ce n'est pas l'alraire d'un jour : mais si dès
les premières années qu'on est entré dans la religion,
on s'éloit fait certaines violences , on se seroit peu à
peu rendu plus maître de soi-même , et l'on auroit
appris à se posséder davantage et à mieux réprimer
les saillies de son naturel. Or , cette victoire sur soi-
même consiste en deux choses, l'une intérieure, et
l'autre extérieure. La première est la plus parfaite ,
c'est de corriger tellement en soi le fond de l'humeur,
et d'acquérir un tel empire sur son tempérament ,
qu'on nen ressente plus même dans l'ame les atteintc^s
secrètes , et que le cœur n'en reçoive aucune allé-
ration. Gela demande une souveraine vertu , et ce
degré est si rare , qu'on ne le peut guère proposer
282 SUR LA PAIX
pour règle. Les saints néanmoins y sont parvenus ,
et nous pourrions, aidés de la grâce, y parvenir
comme eux , si nous voulions l'entreprendre avec la
même résolution et le même courage. Mais avant que
nous soyons arrivés à ce point de perfection, l'autre
chose à quoi nous devons nous étudier , et qu'il faut
au moins gagner sur nous, regarde l'extérieur. C'est
de savoir si bien renfermer au dedans tout ce qui
s'élève de troubles et de mouvemens involontaires
dans le cœur , qu'il n'en paroisse rien au dehors , et
qu'on ne laisse pas échapper le moindre geste , le
moindre signe , la moindre parole qui fasse connoître
l'agitation o\\ l'on est , et qui puisse choquer per-
sonne. Ce n'est là , ni dissimulation , ni hypocrisie,
quand on n'y a en vue que le bien de la paix ; et
l'effort qu'on est alors obligé de faire , n'est pas
devant Dieu d'un petit mérite. Ainsi, malgré l'orage
dont l'ame est assaillie , la paix avec le prochain se
maintient et ne court aucun danger , parce qu'on
se comporte comme si l'on ne sentoit rien et qu'on
fût dans l'assiette la plus tranquille. O que cela
coûte dans la pratique ! mais que cela même attire
aussi de bénédictions de la part du ciel, et qu'on
en est bien récompensé dès cette vie , par la conso-
lation qu'on a de pouvoir présenter à Dieu un sacri-
fice qui lui est si agréable !
II. Se désister volontairement de toutes ses pré-
tentions , dès qu'il y va de la paix , et abandonner
sans résistance tous ses droits , qui du reste sont si
peu de chose dans l'état religieux. Car de quoi pour
l'ordinaire s'agit -il dans les contestations qu'ont
AVEC LE PROCHAIN. -OO
onlre elles les épouses mêmes de Jésus-Christ ? d'un
léger intérêt qu'on s'est fait , et sur lequel , ou par
opiniâtreté, ou par une fausse gloire, on ne veut point
se relâcher. En vérité ne doit-on pas rougir de honte,
quand on vient à considérer d'un sens rassis de quoi
l'on s'inquiète tant et à quoi l'on s'arrête avec tant
d'obstination? et comment peut-on soutenir les re-
proches de sa conscience , lorsque malgré soi on se dît
intérieurement : Si j'avois assez de vertu pour reculer
d'un pas , et que je voulusse ne plus penser à cela ,
qui dans le fond n'est rien , la paix aussitôt seroit
réiablie. Il ne tient donc qu'à moi de paciiior tout,
d'éteindre le feu de la division , qui n'est déjà que
trop enflammé , et de calmer les esprits. Si je ne le
fais pas , lorsque je le puis si aisément et à si peu de
frais , ne serai-je pas bien condamnable, et qui me
disculpera auprès de Dieu? Jésus-Christ a versé son
sang pour la paix : à quoi ne dois-je pas préférer un
bien que mon Sauveur a tant estimé , et qri'il a
acheté si cher ?
IIJ. Ne s'attacher point trop à son propre sens.
Car on ne se brouille souvent dans les communautés,
que parce qu'on s'entête, que parce qu'on suit cer-
tains préjugés dont on ne veut point revenir, que
parce qu'on ne consulte que soi-même , et qu'on ne
s'en rapporte qu'à soi-même , ne prenant aucun
conseil et ne déférant à aucun avis. Dans les affaires
les plus importantes, les gens du monde .choisissent
im tiers sage et désintéressé, et consentent, en
vue de la paix , d'en passer par son jugement. Dans
les communautés divisées , on n'écoute qni que ce
284 SUR LA PAIX
soit. On se prévient contre ceux qui par zèle et par
charité voudroient s'entremettre , et ménager quelque
accommodement. On se persuade que ce sont des
gens gagnés et dont on doit se défier. On les prend à
partie eux-mêmes, à moins qu'ils n'entrent aveu-
glément dans nos pensées , et qu'ils ne se déclarent
pour nous. Que la docilité serait alors d'un grand
usage , et qu'elle épargneroil à toute une maison de
démêlés et d'embarras !
IV. Sacrifier même , s'il est nécessaire , sa propre
raison. Il est vrai , vous n'avez pas tort , la raison
est certainement de votre côié; mais si vous ne
cédez , vous n'aurez Jamais la paix , et la guerre sera
éternelle. Or , il vaut mieux en de pareilles conjonc-
tures renoncer , pour parler de la sorte , à la raison ,
et retourner en arrière, que de se tenir ferme et
vouloir aller plus avant. En mille rencontres , il est
de la souveraine raison , de condescendre , contre la
raison même, aux foiblesses et aux imaginations de
quelques esprits qui ne sont pas raisonnables. Mais ,
dites-vous , on agira mal à propos : il n'importe; le
mal qui en pourra arriver , sera moindre que le
bruit et les ruptures où la maison se irouveroit
exposée par une inflexible fermeté. Celte règle , au
reste , n'est pas générale; mais elle demande beau-
coup de discernement, et ne peut être appliquée
qu'aux choses qui ne blessent point la conscience ,
et où il n'y a point d'offense de Dieu.
V. Préférer une sage et religieuse simplicité à une
envie dangereuse et immodérée de savoir. On n a
que trop éprouvé dans les inonaslères de filles, ki
AVEC LE PROCHAIÎ^^ 2S^
pernicienx effets de celte malheureuse de'mangeaison
d'apprendre , et de vouloir passer pour savante.
Désordre plus commun dans ces derniers temps ,
qu'il ne i'étoit autrefois. Les premières religieuses
se contentoient d'être bien instruites des points les
plus essentiels de l'évangile et de la foi ; de bien
étudier leurs règles , leurs observances , leurs devoirs,
et de les bien remplir. De là, soumises à l'Eglise ;,
elles s'en tenoient à ses décisions , sans raisonner ,
sans contester , et sans prétendre prononcer sur ce
qu'elles voyoient assez n'être pas de leur compétence
€t de leur ressort. Elles montroient en cela leur
humilité , leur prudence , leur droiture d'esprit et de
cœur , et elles en goûtoient le fruit solide, qui étoit
ime sainte paix. D'oii vient que les supérieures de
communauté les plus habiles dans le gouvernement,
ont soin encore , autant qu'il leur est possible ,
d'écarter de leur maison , livres , écrits, directions,
tout ce qui pourroit y faire naître des questions très-
nuisibles , ou du moins très-inutiles.
VI. Mais de tous les moyens , le plus efficace et
le plus puissant est la sainte et fréquente commu-
nion: car le sacrement de nos autels est le sacrement
de l'unité , le mystère de la charité , et par consé-
quent le nœud de la paix. Dans la communion ,
nous sommes tous nourris d'un même pain céleste,
nous sommes assis à la même table de Jésus-Christ,
nous lui sommes tous unis comme à notre chef : que
de raisons pour nous lier étroitement ensemble !
Comment cet adorable sacrement sera-l-il pour nous
le sacrement de l'unité , si nous nous séparons les
286 SUR LA PAIX
uns des autres? comment sera-l-il le sacrement de
Ja charité , si nous nous sûulev(jns les uns contre ics
autres ? et comment ne ferons-nous qu'un même f
corps avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ, si nous
ne demeurons attachés les uns aux autres?
VII. Une des dispositions les plus essentielles à
la communion , est donc que nous conservions la
pais entre nous. C'est pourquoi le Fils de Dieu ,
avant que d'instituer ce grand mystère el d'y admettre
les apôtres , leur donna la paix. Sans cela , quoique
purs d'ailleurs , il ne les eût pas jugés dignes de sou
sacrement : ainsi toutes les autres préparations que
nous pouvons el que nous devons y apporter ,
supposent celle-là; et c'est aussi par là que nous
nous mettons en état d'accomplir le dessein du Sau-
veur du monde, qui a été , en nous incorporant avec
lui , d'établir parmi nous la plus parfaite société ,
et de faire de nous un même troupeau el une même
Eglise.
Vill. Au contraire, un des plus grands obstacles
à la communion est eue nous ne soyons pas en paix
avec nos frères , ni nos frères avec nous : car alors
Jésus-Christ veut que nous quittions lauteî et le
sacrifice , beaucoup plus la communion , puisqu'il
faut bien plus pour approcher de la communion ,
que pour offrir simplement le sacrifice. Un pécheur,
même en étal de péché , peut assister à la messe ,
et dans la vue d'apaiser Dieu , lui offrir le sacrifice :
mais il nepeut communier, s'il ne s'est réconcilié,
et avec Dieu , et avec le prochain. C'esi donc à nous
de nous éprouver lù-dessus nous-mêmes , avant que
AVEC LE PROCHAIN. 287
de recevoir le Saint des saiius , et d'écouter notre
cœur pour savoir s'il n'a rien à nous reprocher sur
un point de cette conséquence.
IX. Daigne le Seigneur dans la participation de
son corps et de son précieux sang, n us réunir tous!
C'est lui , selon le mot de l'Apôtre , qui est noire
■paix (i), et c'est dans la communion que cette
parole se vérifie à la lettre , puisque c'est là qu'il
veut être lui-même le médiateur de toutes nos récon-
ciliations. Il a bien eu le pouvoir de réconcilier le
ciel et la terre : notre réunion est elle plus difîicile ?
Dans les siècles passés , on a vu plus d'une fois des
ennemis irréconciliables , à ce qu'il sembloit , déposer
toute leur haine à la sainte table , et en sortir dans
une sincère et pleine intelligence. Aujourd'hui et
quelquefois dans les maisons religieuses , on voit
des personnes divisées sortir de cette table de Jésus-
Christ avec la même aigreur , et en remporter les
mêmes aniraosités. Puissions-nous éviter ce malheur,
€t nous préserver d'une telle malédiction !
(i) Ephç?. 2.
INSTRUCTION
SUR
LA CHARITE.
\ji\L que vous avez parliculièrement à considérer
touchanl la charité , est compris dans son préceple
et dans sa pratique. En vous expliquant ce qui regarde
le préceple de la charité, je vous ferai voir la néces-
sité indispensable de cette vertu , et vous pourrez
tirer de là de puissans motifs pour vous exciter à
l'acquérir. Et en vous apprenant quelle en doit être
la pratique , je vous en marquerai les divers carac-
tères , qui pourront vous servir de règles pour vous
juger vous-même, et pour connoitre comment vous
avez accompli jusqu'à présent un des devoirs les plus
essentiels de la vie chrétienne.
g. I. Le précepte et V obligation de la charité,
I. La charité n'est pas seulement un conseil évan-
gélique , mais un précepte ; et le Sauveur du monde
l'a eu tellement à cœur, qu'il a en fait son préceple
particulier. Car voici mon commandement , disoit-il
à ses apôtres : cest que vous cous aimiez les uns les
autres (i). Motif admirable dont se servoit saint
Jean , le bien-aimé de Jésus-Christ et l'apôtre de
la charité , lorsque parcourant les Eglises d'Asie,
(i) Jean. i5.
dont
SUR LA CHARITÉ. 28f)
dont il étoit le patriarche et le fondateur, il répéloit
sans cesse dans les assemble'es des iidùles ces paroles :
Mes chers en/ans , aimez-vous les uns L's autres.
Sur quoi ses disciples lui ayant représenté qu'il leur
préchoit toujours la même chose , et lui demandant
par quelle raison il réduisoit toutes ses instructions
et toutes ses exhortations à ce seul devoir , il leur
fit cette réponse si remarquable : Parce que cest
le précepte de notre Maître , et aue si cous le gar-
dez , il suffit pour vous rendre parfaits selon Dieu,
Voilà , à l'exemple de ce grand apôtre , ce qu'on
ne devroit jamais cesser de dire, non-seulement
dans les assemblées chrétiennes , mais dans les com-
munautés religieuses. Je dis même dans les commu-
nautés les plus régulières , les plus austères , les plus
éloignées du monde; et si vous vous lassiez d'en-
tendre toujours cette leçon , je vous répondrois :
Plaignez-vous plutôt de ne l'entendre pas assez:
pourquoi ? Parce que cest le commandement du
Seigneur , qui nous doit être plus cher que tout le
reste; parce que c'est \\n commandement pour lequel
vous devez avoir une vénération , une soumission
toute singulière, puisque Jésus-Christ a voulu lui-
même se l'adapter et en être spécialement le légis-
lateur.
IL, Aussi l'observation de ce précepte est-elle la
marque spécifique et certaine des vrais chrétiens. Car
c'est à cela , ajoutoit le Fils de Dieu , que vous vous
ferez reconnoitre mes disciples (i). C<' ne «era \m>\x\i
précisément par les dons sublimes d'oraison ei de
(i) Joan. \~i.
TOME IX. 19
£f)0 SUR LA CHARITÉ.
contemplation : sans ces faveurs exliaordiaaires , on
peut être chrétien, et solidement chrétien. Ce ne
sera point non plus par de rudes pénitences et de
rigoureuses austérités du corps : elles sont bonnes ,
elles sont louables , elles sont saintes; mais ce n'est
point après tout ce qui nous discerne de ces sectes
d'infidèles , où l'on voit pratiquer des macérations
et des mortifications de la chair beaucoup plus éton-
nantes aue dans le christianisme. Ce li'est donc point
par là que nous serons avoués de Jésus-Christ dans
le jugement dernier, mais par la charité. Et n'est-ce
pas par la charité que les païens eux-mêmes, ennemis
déclarés de la religion chrétienne, distinguoientceux
quilaprofessoienl? N'est-ce pas encore par la charité
que nous jugeons si l'esprit de Dieu règne dans une
famille , dans une maison religieuse ? Tout autre
sit'ne est équivoque ; mais quand nous y voyons la
charité bien établie , cl que nous n'y apercevons rien
qui la puisse blesser, nous disons avec assurance,
que c'est une maison de Dieu. Et en cela nous ne
nous trompons pas : car il n'y a que Dieu et que
l'esprit de Jésus-Christ qui puisse former dans les
cœurs une charité parfaite et l'y entretenir.
111. C'est dans le commandement de la charité que
sont contenus tous les autres , et c*est à celui-là qu'ils
se rapportent tous: tellement que saint Paul l'appelle
la plénitude de la loi (i). Eu vain donc je préien-
drois garder tous les autres préceptes , si je raan- |
quois à celui de la charité. Sans cette charité envers
le prochain , je ne puis pas même avoir l'amour
(i)R(i.in, i3.
SUR LA CHARITÉ. 29 1
de Dieu , qui est néanmoins le premier et le plus
grand de tous les commanderaens. Car aimer Dieu
et aimer mon prochain, sont deux commandemens
inséparables, ou plutôt, ce nest qu'un même com-
mandement qui nous oblige à aimer le prochain dans
Dieu, et Dieu dans le prochain. Et en effet, c'est
, proprement dans le prochain que nous aimons Dieu
d'un amour solide et pratique. Hors delà, toulnoli*e
amour pour Dieu n'est qu'en spéculation et qu'en
. idée. Théologie divine que tout l'évangile, que tous
les écrits des apôtres, que tous les saints livres nous
enseignent, et qui est comme le précis de tous nps
devoirs.
IV. Si je n'ai pas pour mon prochain la charité
que Jésus-Christ me commande , quand je parlerois
le langage des anges et des plus éclairés d'entre les
hommes , je ne serois , selon les expressions figurées
de S, Paul, qu'un airain sonnant et qu'une cymbale
retentissante. Quoi que je pusse dire à Dieu pour lui
témoigner les senlimens de mon cœur, il ne m'en-
lendroit pas, et il ne voudroit pas même m'enten-
dre. Quand je ferois des miracles, que je transpor-
terois les montagnes, que je ressusciterois les morts,
ou ce seroient de faux miracles, ou, malgré ces mi-
racles, quoique vrais, je ne laisserois pas dêtre ré-
prouvé de Dieu. Car Dieu peut, parle ministère même
d'un réprouvé , opérer des miracles; mais ces mira-
cles n empêchent pas que celui par qui il les opère,
ne puisse absolument devenir et être actuellement k
ses yeux un sujet de damnation. Quand je livreroi^
mon corps au fer et au feu , c'esl-ù-dire, quand je
292 SUR LA CHARITÉ,
m'ejiposerois au marijre le plus rigoureux, toul ce
que je pourrois endurer de supplices el de tourmens ,
seroit perdu pour moi , et ne me serviroit de rien
auprès de Dieu. Je serois , comme martyr, confes-
seur de la foi ; mais indigne confesseur , parce que Je
serois en même temps apostat de la charité. Car dans
une telle supposition , on peut être l'un et l'autre , et
l'on en a vu des exemples. Témoin celui dont parie
Eusèbe dans son histoire de l'Eglise , qui , allant I
souftVir la mort à laquelle il avoit été condamné pour
la foi , ne voulut jamais pardonner à un autre chré-
tien, son ennemi, quoique prosterné à ses pieds il
lui demandât grâce , et le conjurât de vouloir bien
se réconcilier avec lui. Mais sans remonter si haut ,
ne voit-on pas tous les jours dts âmes religieuses
martyres de letir règle , pour ainsi parler , n'avoir
avec cela nulle charité pour ceux ou pour celles qui
ont eu le malheur de s'attirer leur disgrâce et leur \
aversion? Ne voit-on pas dans le monde tant de per-
sonnes dévotes martyres de la pénitence et de la
mortification, être néanmoins les plus vives dans
leurs ressentimens et leurs aniraosités ? Appliquons-
nous ceci, et disons-nous à nous-mêmes: Quand je
m'immolerois conmie une victime , et que je prati-
querois toutes sorles d'austérités; quand je passerois
toute ma vie ou en oraison, ou en d'aulres saints
exercices, tous mes exercices, toutes mes oraisons,
toutes mes auslérités, sans la charité, me devieti-
droienl inutiles. Grande leçon pour nous, et capa-
ble de faire trembler une infinité de gens, soit dans
le siècle, soit dans le cloître , qui, sévères à l'excès
SUR LA CIIAIUTÉ. 2(J^
iur les autres points de la morale chrétienne , vivent
dans un relâchement, ou, pour mieux dire, dans
une licence extrême à l'égard de la charité.
V. Si je n'aime pas mon prochain aussi parfaite-
ment que Jésus-Christ me l'ordonne, il est de la foi
que je n'ai pas la vie delà grâce: Celui qui n'aime
pas son frère est dans un état de mort (i). Il est
de la foi que je suis dans le phis déplorable aveu- .
élément: Celui qui naime pas son frère marclte
dans les ténèbres (2). Il est de la foi que je me
rends coupable d'une espèce de meurtre; Celui qui
n' aime pas son frère est homicide (3). Trois malé-
dictions marquées par saint Jean, et d autant plus
à craindre qu'elles sont plus communes. En voici le
sens et 1 explication.
VI. Si je n'aime pas mon frère , je suis dans un
état de mort, c'est-à-dire, dans l'éfat du péché
mortel ; car il n'y a que le péché mortel qui puisse
causer la mort à mon ame. Or, le péché mortel où
tombent plus aisémentles personne:} mêmes qui f;jnt
profession de piété et les âmes religieuses, c'est
celui qui attaque et qui blesse la cbarilé; puisque,
pour pécher grièvement en ce point , il ne faut qu'un
secret sentiment de haine ou de vengeance, volon-
tairement conçu et entretenu. Péché qui se forme si
promptement dans le cœur, que sans une grande
précaution il est très-diiriclle de l'arrêîer. Péché qui
se tourne très-aisément en habitude, et où l'on de-
meure quelquefois les années entières. Il y a cer-
taines conditions qui par elles mêmes nous mcttcsU
(1) 1. Joau. 3. — (2) 1. Joau. 2. — (5) i. Joun. 3,
"294 SUR LA CHARITÉ.
assez ù couvert des autres péchés, de l'ambition,
deTavarice, de l'impureté : mais il n'y a point de
condition où l'on ne soit exposé à celui-ci. C'est
souvent dans les plus saints états qu il règne avec
plus d'empire et plus d'impunité.
VII. Si je n aime pas mon frère , je marche dans
les ténèbres. Mais pourquoi en commettant ce péché j
suis-je plutôt dans les ténèbres, qu'en commettant
les autres ? En voici la raison , qui est évidente :
c'est que les péchés contre la charité sont ceux ou
il est plus ordinaire et plus facile de se faire une
fausse conscience, une conscience peu exacte, une
conscience selon ses vues, selon ses desseins, selon
ses inclinations, selon ses antipathies: or rien n'est
plus sujet à l'illusion que nos vues et nos idées par-
ticulières, que nos antipathies et nos inclinations
naturelles. C'est que l'article de la charité est celui
où l'on se flatte davantage, et où l'on trouve plus
de spécieuses excuses pour se justifier, quelque cri-
minel que l'on soit. C est qu'il arrive même tous
les jours qu'on érige en vertu les actions , les sen-
timens, les discours où la charité est le plus visi-
blement offensée. On appelle zèle de la gloire de
Dieu , zèle du salut des âmes , zèle de la vérité et
de la pure doctrine , ce qu'il y a dans la médi-
sance de plus outrageux et de plus calomnieux. Bien
loin d'en avoir quelque peine , on s'en fait un mé-
rite devant Dieu , et l'on s'en glorifie devant les
hommes.
VIIÏ. Si je n'aime pas mon frère , je suis homicide :
de qui? de moi-même, de la charité et du prochain.
SUR LA CIIARITé. 29^
T)e moi-même, puisque je lue mon ame par une
des blessures les plus morielîes qu'elle puisse rece-
voir. De la charité , puisque j'éteins, autant qu'il est
en moi , ce principe de toute société : de la société
humaine , de la société chrétienne, et surtout de la
société religieuse. Du prochain , puisque je le fais
mourir en quelque sorte dans mon cœur, où il de-
vroit vivre , et où je devrois le porter. Quiconque
saura bien pénétrer toutes ces vérités, qu'il se trou-
vera redevable à la justice de Dieu , qui est l'auteur
de la charité , qui doit prendre un jour sa cause en
main , et venger si hautement ses intérêts !
IX. Ce qui doit encore sur cela redoubler notre
crainte , c'est de voir combien cette charité qui nous
est si expressément commandée , court néaiunoias
de risques partout et dans tous les étals. Rien de
plus difficile à conserver, rien de plus rare que de
la maintenir pure et entière. C'est un trésor que nous
portons dans des vases fragiles: si nous venons à la
perdre , tout est perdu pour nous. Y a-l-il donc at-
tention que nous ne devions avoir, y a-t-il circons-
pection dont nous ne devions user , y a-t-il mesures
que nous ne devions prendre? Et là-dessus ne pen-
sons point à nous prévabir de la sainteté de notre
profession. La retraite religieuse peut nous préserver
de tous les autres dangers du monde ; mais la cha-
lilé n'y est pas toujours plus en assurance qu'ailleurs,
et combien y a-t-elle fait de tristes naufrages?
X. Rien de plus exposé que ia charité à de vio-
îenlestenlalions. Comme c'est l'ame dn christianisme
et le nœud qui soutient toutes les sociétés, il n'y a
29^ SUR LA CHARITÉ.
point clefibrls que Je dëmon ne fasse pour l'arracher
de nos cœurs, et c'est contre elle qu'il emploie tout
ce qu'il a d'artifice et de pouvoir. En quoi il n'est
que trop secondé par nos dispositions intérieures ,
par notre amour-propre , par noire orgueil , par
notre sensibilité et noire extrême délicatesse , par
les contradiclions des autres, par tous les événe-
mens qui allument nos passions et qui sont con-
traires à nos désirs. Il nous faut donc une charité
assez solide et assez ferme pour n être point ébranlés
de tous ces assauts , pour réprimer les mouvemens
les plus vifs, pour nous endurcir contre les traits
les plus perçans , pour triompher de tout ce qui
pourroit lui donner quelque atteinte et l'afToiblir.
^. 2.. La pratique et lés caractères de la charité,
I. Afin que notre charité soit aussi solide et aussi
parfaite quelle doit l'être, il faut qu'elle ait tous les
caractères que saint Paul nous a si bien décrits, et
dont il nous a fait un détail si exact et si instructif.
La charité, dit ce grand apôtre, est patiente y elle
est pleine de honte. La charité nest point jalouse ,
elle ne s'enjle point , elle nest point ambitieuse ,
elle ne cherche point ses propres intérêts , elle ne
s'emporte point , elle ne pense mal de personne ,
elle 71 a point de joie de l'injustice ^ mais elle en a
de la vérité; elle endure tout ^ elle croit tout ^ elle
espère tout ^ elle supporte tout (i). Excellentes qua-
liiés de la charité, qui en comprennent toute la pra-
tique , et qui lui sont tellement nécessaires, que si
(i) 1. Cor. î3.
SUR LA CHARITÉ. 297
une seule lui manque, non-seuleraenl ce n'est pliis
une charilé complète , mais elle n'est pas même suffi-
sante pour satisfaire à l'obligaîlon absolue que Jésus-
Christ nous a imposée. Reprenons donc par ordre
ces difFérens caractères , et considérons-les chacun
en particulier pour nous les bien imprimer dans
1 esprit et dans le cœur.
II. La charité est patiente. C'est par là qu'elle se
soutient et qu'elle se purifie. Car de la manière que
nous sommes tous faits , il n'est pas possible qu'il
ne se rencontre mille choses dans la vie qui nous
déplaisent, qui nous piquent, qui nous choquent,
dont nous nous sentons rebutés, et qui nous porte-
roient naturellement aux révoltes et aux éclats. Si
nous nous modérons et que nous prenions patience,
dans un moment tout est étouffe, tout touibe, et
l'on n'en parle plus. Mais si nous suivons le pre-
mier mouvement qui s'élève , et que la chaleur nous
emporte , combien les suites en sont-elles fâcheuses,
et que n'en coûtc-t-il pas à la charité? De plus,
c'est par la patience que notre charité se purifie :
comment cela ? parce que dans les occasions où nous
avons besoin de patience cl où nousila pratiquons,
il n'y a que la pure charilé qui nous^ .retienne. Ce
n'est point la nature, ce n'est point l'inclination, ce
n'est point le goût , mais la seule vue de Dieu dont
nous voulons garder le précepte , et le seul zèle de
la charilé que nous ne voulons pas détruire.
IIT. La charité est pleine de bonté. Elle est hon-
nête , prévenante , coniplaisanfe , obligeante. Ce
qu'elle a de plus merveilleux , c'est qu'elle rend tels
298 SUR LA CHARITÉ.
des gpns qui d'eux -mêmes sont des esprits rudes,
aigres , sauvages , impralicahles. D'où vient que ,
selon le monde même , il n'y a point de personnes
plus sociables , plus civiles , pins accommodantes,
autant qu'il est permis par la loi de Dieu , que les
personnes vraiment dévoles et vertueuses; et si au
contraire l'on en voit de chagrines, de farouches,
d'inaccessibles, et, pour ainsi dire, de barbares dans
toutes leurs manières , c'est à elles-mêmes, et non
point à la dévotion qu'il faut s'en prendre. Car la
vraie dévotion est charitable; et ce que fait le monde
par un esprit profane , la charité le fait par un esprit
chrétien, qui est d'adoucir les mœurs et de les polir.
IV. La charité nest point jalouse. En voici la
raison : c'est que la charité consiste dans une bonne
volonté et dans une sincère affection pour le pro-
chain. Or , dès qu'on est touché de cette affection
sincère et qu'où a celte bonne volonté , on souhaite
au prochain le bien qu'il n'a pas , et l'on n'a garde ,
par conséquent , de lui envier celui qu'il possède.
Mais du reste on peut dire , et il est certain que la cha.
lité n'a point d'ennemi plus puissant et plus à crain-
dre, que ceU'"nalheureuse jalousie qui nous infecte
de son poisC'.i , et dont il n'y a que les esprits
fermes et les âmes droites qui sachent bien se dé-
fendre. Jalousie des avantages d'aulrui , des talens
d'autrui, des vertus d'autrui et des éloges qu'on leur
donne. C'est assez pour rompre des amitiés qui sem-
bloient devoir durer jusqu'à la mort. Deux hommes
avolent entre eux la liaison la plus étroile: mais que
dans une môme profession où la Providence les em-
SUR LA CHARITÉ. ^99
ploie , l'un vienne à l'emporter sur l'autre, que lua
réussisse et soit applaudi , tandis que l'autte démeure
en arrière ei qu'il n'en est fait nulle mention , cela
suffit pour les diviser et pour les réduire à ne se plus
connoîire : pourquoi ? parce que la jalousie s'empare
du cœur de celui-ci , et qu'elle lui inspire des senti-
mensavec lesquels une véritable union ne peut sub-
sister. On ne peut comprendre combien de ravages:
cette passion si lâche ei si honteuse a causés Jusque
dans les étals les plus saints el les plus consacrés à
Dieu.
V. La charité n' agît point mal à propos. C'est-à-
dire qu'elle nous rend vigilans, circonspects, at-
tentifs sur nous-mêmes et sur les autres : sur nous-
mOmes, pour prendre garde à tout ce que nous di-
sons et à tout ce que nous faisons; sur les autres ,
pour connoîlre ce qui les offense et pour s'en abste-
nir. Et en effet , puisqu'il faut si peu de chose pour
blesser la charité, et qu'une parole indiscrète, qu'une
plaisanterie mal placée, qu'un ton de voix trop élevé
est capable d'aigrir certaines personnes , avec quelle
précaution ne devons-nous pas ménager leur foi-
blesse? C'est une erreur de croire qu'il n'y a que ce
qui attaque la réputation qui puisse être contre la
charité. Ce n'est pas une moindre erreur de penser
que la charité ne soit violée, que lorsqu'on parle,
ou qu'on agit avec réflexion et de dessein prémédité.
Ce sont souvent les indiscrétions, les imprudences,
les légèretés qui excitent les plus grands troubles.
Il est vrai , ce n'est point par malice que vous dites
ceci ou celaj les choses vous échappent avant que
30O SUR LA CTÏARITÉ.
VOUS les ayez bien considérées, et sans que vous y
enlendit'z aucun mal; mais après tout, avec voire
iii^éuuilé préiendue, on pliiiôl avec celle ingénuilé
trop précipitée et trop aveugle, vous faites sur ceux
qui vous éconteni de très-vives impressions, et vous
leur portez des coups très-douloiireux. Votre in-
considération vous excuse-l-elle? non sans doute.
Que n'avez-vous plus de retenue ? que ne réprimez-
vous votre impétuosité? pourquoi vous donnez-vous
une telle liberté de déclarer si aisément toutes vos
pensées , et que ne mettez-vous un frein à voire lan-
gue pour la régler ?
VI. La charité ne s'enfle point. Tous ne sont pas
dans les mêmes rangs, n'ont pas les mêmes préro-
gatives , ne vivent pas dans la même distinction ni
les mêmes honneurs : mais quiconque se trouve au-
dessus des autres, n'a pas droit pour cela de les
mépriser, ni de les traiter avec hauteur. Oulre que
ces airs hautains et dédaigneux ne conviennent qu à
Aei> esprits vains et frivoles , rien ne leur attire plus
l'envie et ne leur susciie plus d'affaires. Qu'on voie
dans lélévalion un homme sans fasle , sans orgueil ,
en usant bien avec tout le monde et ne se laissant
point éblouir de sa fortune , on ne cherche point à
l'humilier , on ne forme point d intrigues contre lui,
il ne se fait point d'ennemis, et chacun, au contraire,
est disposé à se déclarer en sa faveur. Mais si l'on y
remarque de la fierté et de l'ostentation, et qu'on lui
voie prendre un ascendant impérieux, voilà ce qui
encffiiie à le butter en toutes rencontres , à le chngri-
ner , à le déchirer dans les conversations, à renver-
SUR LA CHARITÉ. 3oi
ser tontes ses entreprises et à l'abattre lui-même si
1 on peut. Plus de charité à son égard , comme il
témoigne n'en avoir à légard de personne.
VII. Xâ' charité n est point ambitieuse. Prétendre
accorder ensemble la charité et l'ambition , c'est
une chimère. Un ambitieux veut toujours monter; il
veut être plus considéré que les autres , avoir en tout
la préférence, occuper partout les premières places,
et voilà justement ce qui ruine la charité dans son
cœur. Car il ne manque point de compétiteurs et de
concurrens. De quel œil les regarde-l-il , et de quel
œil en est-il regardé ? Ne sonl-ce pas ces fatales con-
currences qui entretiennent entre les familles des
défiances, des haines, des inimitiés éternelles? Con-
currences, non-seulement entre maisons et maisons,
mais entre particuliers et particuliers; non-seulement
entre les grands , mais entre les petits; non-seule-
ment entre les séculiers, mais entre les religieux. Il
ne faut pas beaucoup d'expérience, soit du monde,
soit de la vie religieuse , pour savoir quels désordres
sont venus de là , et pour prévoir quels désordres
dans la suite il en doit encore venir.
VIII. La charité ne cherche point ses intérêts»
Voilà de toutes les épreuves la plus sûre , pour dé-
mêler la vraie charité de ct-lle qui n'en a que l'appa-
rence et que le nom. Car il n'en faut pas juger par
les démonstrations extérieures , même les plus vives
et les plus empressées. On voit des personnes donner
toutes les marques du plus parfait dévouement et
d'une charité sans réserve. A s'en tenir aux dehors.
3o2 SUR LA CIÎARITÉ.
on ne peut rien , ce semble , ajouter à leur zèle ,
et Ton ne doute point qu'ils n'agissent dans les vues
les plus pures d'une affection toute chrétienne. Mais
si l'on pouvoit pénétrer le fond de leur cœur, on
se détrompcroit bientôt, et l'on y apercevroit un
intérêt caché qui les conduit. Aussi, que cet intérêt
vienne à cesser , et qu'il ne se trouve plus dans ces
services qu'on rendoit , dans ces assiduités qu'on
avoit, dans cette ardeur qu'on témoignoit, c'est-lù
que le mystère tout à coup se dévoile. Ces gens si
serviables et si officieux , ne vous connoissent plus ,
à ce qu'il paroît , et tournent ailleurs leurs soins,
parce qu'ils y espèrent un meilleur compte. L'intérêt
même est si subtil , que quelquefois on ne le re-
marque pas soi-même , et qu'on y est trompé comme
les autres; mais l'occasion est, pour ainsi parler , la
pierre de touche ; c'est elle qui découvre l'ame , et
qui en révèle tout le secret.
IX. La charité ne s'emporte point. Elle peut re-
prendre , elle peut corriger , elle peut , selon les
besoins , s'expliquer avec force et avec fermeté; mais
tout cela se fait , ou se doit faire sans violence et
sans emportement. Illusion de dire : C'est pour le
bien que je m'intéresse , et c'est ce qui m'anime :
votre intention est bonne , mais elle n'est pas assez
mesurée ; et si vous n'y prenez garde , de ce bon
principe suit un mauvais effet , qui est la passion»
Car on a beau se flatter , il y a presque toujours de
la passion dans ce feu et cette chaleur qui vous agile,
et dont vous n'êtes plus maître dès qu'une fois vous
SUR LA CHARITÉ. 3o3
VOUS y abandonnez. La charilé , lors même qu'elle est
obligée de se monirer plus sévère et d'user de rigueur,
ne perd jamais une certaine onction qui tempère
toutes choses , et qui en est comme lassaisonnement.
Si celte onction n'y est pas , la charité ne peut y
ctre , ou n'y peut long-temps demeurer.
X. La charité ne pense point de maL Elle n'est
point défiante, point soupçonneuse. C'est des soup-
çons et des défiances que naissent les jugemens té-
méraires et les aversions ; et il n'y a guère d'esprits
plus dangereux dans la société el le commerce de
la vie , que ces imaginations fortes et ombrageuses,
qui se tourmenient beaucoup elles-mêmes , et qui
ne tourmentent pas moins les autres. Un esprit de
celle trempe envisage toujours les choses par un mau-
vais coté , el les interprète toujours , ou à son propre
désavantage , ou à celui du prochain. Ce ne sont
communément que des chimères et des fantômes qu'il
se forme ; mais ces fantômes et ces chimères , c'est
ce qui le prévient, ce qui l'envenime, ce qui l'irrite ,
ce qui le nourrit dans les ressenlimens les plus in-
justes et les plus mal fondés. Une ame bien faite,
€t surtout une ame chrétienne et charitable , est au
contraire disposée à prendre tout en bonne part. Ce
n'est pas qu'elle approuve le mal, mais elle ne le
croit pas aisément. Elle se feroit même, et avec raison,
une peine de conscience et un scrupule d'écouter
d'abord toutes les idées qui se présentent, et de les
suivre avant que de s'être donné le temps de les
approfondir. Cependant elle se tient en pais , et elle
3o4^ SUR LA CHARITIu
aime mieux être trompée par une iiop grande faci-
lité à l)it n jugtr , que de l'être par une trop grande
rigu 'iir à condamner.
XI. La charité na point de joie de l injustice ,
mais elle en a de la vérité. Si je me réjouis du mal
de mon prochain , si je suis bien aise qu'on le blâme ,
qu'on le mortifie , qu'on le persécute , qu'on se
tourne contre lui , parce qu'il s'eil tourné contre moi ,
non-seulement c'est une joie basse et indigue d'un
cœur généreux ; mais c'est une vengeance absolu-
ment incompatible avec cette loi d'amour , qui nous
impose une obligation rigoureuse de pardonner à nos
ennemis et de les aimer. De même, si je n'ai pas une
sainte joie de la justice qu'on rend à mes frères, et
que je leur dois rendre aussi bien que les autres; si
je ne bénis pas Dieu de leur avancement, de leurs
progrès, du bien qu'ils font, du crédit qu'ils ac-
quièrent dans le public , c'est une preuve certaine
qu'il y a peu de charité en moi , pour ne pas dire
qu'il n'y en a point du tout , puisqu'il n'y a pas même
de bonne foi, de droiture, ni d'équité. Y en a-t-il
plus ailleurs? et suivant ces deux seules règles, où
trouverons-nous de la charité parmi les hommes ,
et n'aurons-nous pas lieu de nous plaindre qu'il n'y
en a presque nulle pari ?
XII. Enfin l'Apôtre conclut par ces paroles : La
charité endure tout , elle croit tout , elle espère tout ,
elle supporte tout. Qu'elle supporte et qu'elle en-
dure tout , c'est ce que fait la patience , dont nous
avons déjà parlé. Mais comment croit-elle tout? Cela
ne
SUR LA CHARITÉ. ■ 3n5
ne se doit entendre que de ce qui est à l'avantage
du prochain : car pour le mal , ainsi que nous l'avons
dit , elle est exlrêmement réservée et difficile à se
le persuader. Tout ce qui va donc à la justification
d'aulrui , elle le reçoit avec une prévention favorable ,
et une cerîiûne simplicité , qui sans être tout à fait
aveugle , évite aussi de se rendre trop pointilleuse et
trop pénétrante. Mais comme il y a néanmoins des
sujets et des occasions où l'évidence des choses ne
permet pas de les justifier par aucun endroit, ce
que fait du moins la charité , c'est d'espérer tout. Elle
espère , par exemple , que cet homme changera
de conduite , qu'il reviendra de ses égaremens , qu'il
se comportera mieux en d'autres rencontres , qu'il
reconnoltra son erreur, qu'il se détrompera de ses
préjugés , qu'il réparera le passé , et qu'il en fera
une pleine satisfaction. Or cette espérance dont on
ne doit jamais se départir, est une raison de le
cultiver, de l'épargner, d'avoir pour lui des égards:
et voilà ce qui faisoit dire à saint Augustin , que
nous devons aimer les libertins mêmes et les impies,
parce qu'ils peuvent devenir un jour des élus de
Dieu et des saints. Ayons la charité dans le cœur ,
et il ne sera point nécessaire de nous fournir de bons
tours et de bonnes pensées en faveur du prochain ;
nous les trouverons d'abord nous-mêmes.
XIII. Notre charité ne sera pas sans récompense :
et saint Paul lui-même nous la promet , lorsqu'il
ajoute que la charité ne doit jamais finir (i). Elle
(i) I. Cor. i3.
TOME IX. 20
3o6 SUR LA CHARITÉ.
nous conduira au ciel , et nous l'y conserveronr,
éternellement. Tous les autres dons cesseront : celui
de prophétie, celui de science, celui des langues ,
celui des miracles ; mais dans la félicité éternelle ,
bien loin que la charité soit détruite , elle n'y sera
que plus abondante et que plus parfaite. Commen-
çons dès ce monde à nous mettre dans l'heureux
étal où nous espérons être pendant toute l'éternité.
INSTRUCTION
SUR
L'HUMILITÉ DE LA FOI (i).
V^OMME je ne vous dissimule point mes sentimens, et
que d'ailleurs vous me faites l'honneur de m'écouler
et de bien prendre ce que je vous dis, je ne vous
cèlerai point que je vous trouve nn peu trop porté
à vous élever contre les décisions de l'Eglise , tou-
clianl des matières qui depuis long-temps ont été
agitées avec toute la réflexion nécessaire , et sur les-
quelles le saint Siège a prononcé. Vous en raisonnez ,
vous en disputez , vous vous échauffez même quel-
quefois 5 et il vous paroît étrange que pour couper
cours à des contestations qui n'auroient point de fin ,
on se contente de vous répondre en un mot, qu'il
n'est plus temps d'examiner, mais de se soumettre.
Cependant cette réponse n'est pas moins solide ni
moins vraie , quelle est courte et décisive ; et vous
la goûteriez davantage si vous aviez ce que j'appelle
l'humilité de la foi. Avec cette humilité de la foi,
que de raisonnemens tomberoient tout à coup ! que
de difficultés s'évanouiroient ! que de disputes cesse-
roient ! Car sans prétendre parler de vous en parti-
culier , on a toujours remarqué que dans ces sortes
de divisions au regard de la doctrine , il se mêloit
(i) Cette iastrucliou regarde une persoune peu soumise aux décisioiis
de l'Eglise.
20.
3o8 SUR l'humilité
un orgueil secret qui servoit infiniment à les entre-
tenir. Je m estimerois heureux si je contribuois à
vous préserver de cet écueii, et j'espère que ce qu'il
m'est venu en pensée de vous écrire, n'y sera pas
inutile. Du moins vous fera t-il voir la nécessité d une
foi humble : je veux dire , que sans une solide humi-
lité , il n'est pas possible de conserver une foi bien
pure.
I. Vous devez remarquer d'abord , qu'il y a deux
choses à considérer dans la foi : ce que nous croyons ,
et la manière dont nous le croyons. L'un est comme
la matière de notre foi , et l'autre en est comme la
forme. Or , l'un et l'autre a une connexion essen-
tielle avec l'humilité , être subsiste que sur le fon-
dement de l'humilité. Car ce que lious croyons ,
c'esl-à- dire , les humiliations d'un Dieu et les
maximes humiliantes de son évangile , qui sont les
principaux objets de notre foi , pour être crues ,
demandent nécessairement de notre part une pré-
paration d" cœur et une pieuse aiFeclion à l'humi-
lité ; ei la manière dont nous les croj'ons, n'est rien
autre chose qu'un exercice continuel d humilité. D'oii
je conclus quj c'est donc particulièrement l'humilité
qui entretient ce divin commerce quil y a entre
Dieu et nous par le moyen de la foi , lorsque Dieu
nous parle et que nous croyons à sa parole. Vous
pourrez mieux entendre ceci par l'éclaircissement
que j'y vais donner.
II. Ce que nous croyons se réduit surtout à des
mystères et des maximes : or , ces mystères et ces
maximes ne sont la plupart que des mystères et des
DE LA FOI. 3of)
maximes d'hiimiraé. Un Dieu fait homme , et par là
un Dieu humilié jusqu'à ranéanlissement ; un Dieu
incarné dans le sein d une vierge , comme dans le
sein de l'huraililé ; un Dieu né dans un étable et
couché dans une crèche, comme dans le berceau de
riiumililé; un Dieu inconnu , méprisé sur la terre,
et y vivant comme dans le séjour de rhumililé ; un
Dieu mourant sur la croix , comme sur le théâtre
de l'humilité ; un Dieu présent sur nos autels , mais
caché sous de viles espèces , comme dans le sacre-
ment de l'humilité : voilà les grands mystères que
notre foi nous propose. De plus , un Dieu ne nous
prêchant que l'humilité , ne promettant presque ses
récompenses qu'à l'humilité , n'agréant nos services
et n'acceptant tous nos mérites qu'autant qu'ils sont
fondés sur l'humilité ; nous donnant pour règles, de
nous abaisser , de fuir la grandeur et l'élévation,
de prendre partout les dernières places , de préférer
aux honneurs, les mépris , les outrages, les calom-
nies : voilà les plus communes maximes de notre foi.
Or, comment sera-t-il possible que notre esprit se
persuade bien tout cela , et qu'il croie tout cela d'une
foi bien vive , à moins qu'il n'y ait dans notre cœur
quelques principes d humilité , et que par Ihumilité
il ne surmonte sur tout cela ses répugnances natu-
relles ? D'autant plus que c'est du cœur et de la
volonté que la foi dépend. Car notre foi doit être
libre , et nous ne croyons par une foi divine que ce
que nous voulons croire. Il faut donc lui acte du
cœur et de la volonté , qui détermine l'esprit à
croire. El si c'est un cœur vain , un cœur orgueil-
3io SUR l'humilité
leux et présompluenx , sera-t-il en état de faire
les efforls nécessaires pour obliger l'esprit de croire
des vérités qui toutes condamnent son orgueil et sa
présomption? C'est pourquoi le Fils de Dieu repro-
chant aux Juifs leur incrédulité , au lieu de leur dire
qu ils ne vouloienl pas croire en lui , leur disoiî en
termes plus forts , qu'ils ne pouvoient pas même
croire en lui , et cela , parce qu'ils étoient remplis
d'orgueil , et qu'ils ne cherchoient que l'honneur du
monde. Ce n'est pas , remarque saint Chrysoslôme,
qu'ils manquassent de lumières , ni qu'absolument
ils ne pussent avoir la foi ; car, Jésus-Christ alors
ne leur eût pas fait ce reproche : mais c'est que l'or-
gueil qui les possédoit, et dont ils ne vouloienl pas
se défaire , les metioit dans une espèce d'impuis-
sance de croire , et que cette impuissance étant vo-
lontaire dans sa cause , elle devenoit criminelle dans
son effet. Combien y a-t-il de prétendus chrétiens,
à qui je pourrois adresser ces mêmes paroles du
Sauveur : Lu moyen cjuc vous puissiez croire , vous
qui vous laissez aveugler par la passion de l hon-
neur (i) ? Ce n est pas qu'ils ne croient les mystères
de la religion et les maximes de l'évangile , d'une
certaine foi vague et superficielle ; du moins font-ils
profession de les croire , puisqu'ils se dirent chré-
tiens. Mais en vérité, quand on les voit si entêtés des
vanités du siècle, de l'estime du siècle, des pompes du
siècle , si entêtés d'eux-mêmes et de leur propre
mérite, peut-on penser qu'ilscroient réellement, quils
croient solidement , qu'ils croient fermement des
(i) Joan. 5.
DE LA FOI. 3n
mystères et des maximes, qui ne les portent qu'à
s'avilir dans l'opinion des hommes et qu'à s'anéantir.
III. Je n'insiste pas davantage sur cet grlicle,
mais je m'attache à l'autre , oii 1 humilité me paroîl
encore tout autrement nécessaire : c'est la manière
dont nous croyons. Car , qu'est-ce que la foi , et en
quoi consiste la foi ? Elle consiste à croire sans voir:
Heureux ceux qui n ont point vu , et qui ont cru (i).
Elle consiste à croire ce qui nous est révélé , et non
pas de Dieu même immédiatement , mais par le
ministère des hommes et par l'organe de l'Eglise :
Quiconque refuse d'écouter t Eglise , regardez - le
comme un païen et un puhlicain (2). Voilà l'idée
que les apôtres après Jésus - Christ , que tous les
théologiens nous donnent de celte vertu ; en voilà
l'essence et la nature. Or , ne sont-ce pas là les actes
d'humilité les plus excellens et les plus parfaits dont
soit capable une créature raisonnable , aidée de la
grâce de Dieu ? Croire ce qu'on ne voit pas , ce
qu'on ne comprend pas , ce qui contredit tous nos
sens , tous nos préjugés , toutes nos connoissances
naturelles. Ce n'est pas assez : le croire , à la vérité,
parce qu'il est révélé de Dieu ; mais du reste , sans
autre évidence de cette révélation , sinon que des
hommes comme nous nous le déclarent ainsi ! Je dis
des hommes comme nous : non pas qu'ils ne soient
d'ailleurs , et qu'ils ne doivent être distingués do
nous par rauioriié divine dont ils sont revêtus, et
que nous sommes obligés de reconnoîire et de res-
pecter dans eux; mais après tout, à n'eu juger que
(1) Joan. 20. — (2) Mallh. 18.
3l2 Sl^'U L'nUIMlLlTît
par les apparences, que par les dehors , que par les
yeux , nous n'y apercevons rien qui nous représente
autre chose que des hommes semblables à nous. Ce
sont là ceux qui composent avec le reste des fidèles
l'Eglise de Jésus -Christ ; ce sont ceux qui la gou-
vernent au nom de Jésus - Christ , et c'est à leurs
décisions que nous devons nous soumettre purement
et simplement , je veux dire , sans autre preuve ,
sinon que ce sont des décisions émanées de leur
tribunal. Une pareille soumission, dis -je, un ul
sacrifice de tontes nos lumières et de toutes îîos
"vues, n'est-ce pas îa plus grande humilialion de
l'esprit humain ?
IV. C'est en ce sens que le Fils de Dieu nous a
dit dans l'évangile : Si vous ne dc/rcnez semblables
à des enfans , s-'ous n entrerez jamais dans le
royaume des deux (i). Car, selon les interprètes,
ce royaume des cicux , c'est l'Eglise niilitanle sur
la terre j et triompliante dans le ciel. Afin donc que
nous soyons de celle Eglise , il faut nous rendre
enfans ; et par où enfans , demande saint Augus-
tin? par la foi. En effet, poursuit ce saint docteur ,
un enfant n'est différent d'un homme que parce
qu'il n'a encore aucun exercice de sa raison , ou
qu'il n'en a que très-peu d usage. Il croit , mais il
ne raisonne point; et c'est justement ce que la fi)i
opère dans nous. Quand Dieu a une fois parlé , ou
par iai-raême directement, ou plus communément
par son Eglise , la foi nous défend de douter, d'exa-
miner , d'user d'aucunes recherches ; mais elle nous
()) M^Uh. i8.
DE LA FOI. 3l3
fait un commandement de croire. Ainsi , elle nous
réduit à une espèce d'enfance : et le moyen que
nous nous y réduisions nous-mêmes par une obéis-
sance chrétienne , si nous ne sommes vraiment
humbles ?
Y. C'est encore en ce même sens et selon celle
même idée de la foi , que l'apôire saint Paul nous
la dépeint comme une sainte servitude , où nous
tenons notre entendement lié , pour ainsi dire , et
enchaîné. Que veut -il par là nous faire entendre?
Saint Ghrysoslôme l'explique d'une manière très- in-
génieuse et 1res- littérale. Voyez, dit ce Père , la
condition et l'état d'un prisonnier : il n'est plus en
pouvoir d'aller oi^i bon lui semble , ni où il lui plaît:
il se trouve resserré dans un lieu obscur et ténébreux ,
sans qu'il lui soit permis de faire uu' pas pour en
sortir ; et s'il fait le moindre effort pour se tirer de
cette captivité , on le traite de rebelle. Tel est l as-
sujettissement de la foi; notre esprit a une faculté
naturelle de se répandre sur toutes sortes d'objets,
de s'élever à ce qui esl au - dessus de lui , daller
rechercher les choses les pl;,is cachées , de passer
d'une connoissance à l'autre, et de faire toujours de
nouvelles découvertes. C'est là , si j'ose m'exprlmer
de la sorte , un de ses plus beaux apanages, c'est là
qu'il met sa principale gloire , et c'est de quoi il est
le plus jaloux. De vouloir le gêner là - dessus , de
vouloir le priver d'un droit qu'il se croit propre et
qui flatte sa vanité , c'est étrangement le rabaisser
et le dégrader. V^oilà néanmoins ce que la f(;i entre-
prend. Elle lui interdit toute curiosité, toute liberté
3i4 SUR l'humilité
de discourir sur le fond des vérités que Dieu nous
révèle , et par là elle le lient captif et sous le joug.
Qne riiumilité vienne à lui manquer , demeurera-
l-il dans celte sujétion , et ne clierchera-t-il pas à
s'affranchir d'un empire dont son orgueil esl blessé ?
VI. Il est certain , et l'expérience nous le fait bien
voir , que c'est en cela que la soumission nous pa-
roît plus difficile et moins supportable. Dans tout le
reste , nous nous assujettissons et nous nous capti-
vons. Dans nos affaires, dans nos emplois, jusque
dans nos divertissemens et dans nos inclinations
même les plus fortes , nous nous faisons tous les
jours violence. Mais s'agit -il de nos sentimens , et
^es opinions particulières dont nous nous sommes
laissés prévenir ? nous ordonne-t-on de les déposer
et de les renoncer par le seul respect d'une autorité
supérieure ? c'est alors qu'il se forme en nous mille
contradictions et mille révoltes d'esprit; et ces con-
tradictions intérieures , ces révoltes sont telles, que
souvent ni la raison, ni le devoir , ni la crainte , ni
l'espérance , ni la nécessité , ni la force , ne sont
pas capables de les surmonter. D'où vient cette dif-
férence , et d'où arrive-t-il que nous soyons si do-
ciles sur toutes les autres choses , et si peu sur ce
qui est opposé à nos idées et à nos préjugés ? C'est
que la docilité et la condescendance sur toutes les
autres choses ne porte point ordinairement avec soi
nn caractère d'humiliation , et qu'au contraire elle
passe pour honnêteté , pour civilité , pour bonté : au
lieu que de désavouer ses pensées et de les quitter,
pour s'attacher à d'autres qu'on nous oblige de
DE LA FOI. 3l3
prendre , et pour s'y conformer , c'est reconnoUre
qu'on se trompolt , qu'on s'égaroit , qu'on n'étoit
point assez éclairé , ni assez bien instruit pour se
conduire soi-même ; et voilà ce que notre présomp-
tion ne peut soutenir, de quoi elle ne peut conve-
nir , à quoi l'on a toutes les peines imaginables de
la résoudre et de la faire consentir.
VIÏ. Prenez garde , s'il vous plaît : je dis pour
s'attacher à d'autres sentimens , et à d'autres pensées,
qu'on nous oblige de prendre. Car , si c'est de soi-
mê^me qu'on vient à changer d'opinion , si c'est avec
une pleine liberté de choisir celle qu'on veut , et
qu'on retienne toujours sa première indépendance ,
il n'y a rien là qui choque notre orgueil , et c'est
pourquoi notre esprit n'y répugne plus. On se fait
même une gloire d'être revenu de son erreur , d'avoir
mieux approfondi tel point qu'on n'avolt pas assez
pénétré , d'avoir en des vues plus justes, et d'avoir
enfin découvert la vérité. Mais , encore une foi^ , il
faut que tout cela soit de nous-mêmes, c'est-à-dire,
que ce soit nous-mêmes qui jugions, nous-mêmes
qui décidions , nous-mêmes qui nous détrompions. Si
c'est un autre qui veut là-dessus nous diriger et nous
entraîner dans son sentiment , surtout si c'est une
puissance même légitime , et à laquelle nous sommes
subordonnés, qui exige de nous ce témoignage de
dépendance et d'obéissance , ce sera assez pour nous
obstiner plus que jamais dans nos préventions ; et
sans le secours d'une humilité sincère et religieuse ,
on ne peut guère se promettre de nous, que nous
nous démettions de la possession , où nous nous
3i6 SUR l'humilité
croyons bien établis , de nous en rapporter à nous-
mêmes , et d'être maîtres de nos jugemens.
YIÎI. Fausse et malheureuse possession, qui a fait
dans les siècles passés , el qui fait encore de nos jours
tant de libertins en matière de créance. Ne croire
que ce que l'on voit, ou que ce que l'on connoît par
l'évidence naturelle; ne consulter là-dessus que soi-
même, et ne déférer à nul autre que soi-même,
Yoilà le premier principe de l'orgueil de riiomme.
On veut comprendre les choses de Dieu avant que
d'y ajouter foi; et Dieu nous dit par son Prophète :
Je veux (\ue vous les croyez avant que vous les com-
preniez. Pourquoi cela? c'est, remarque saint Au-
gustin 5 que l'intelligence des choses de Dieu est un
don de grâce , qui doit être mérité par l'humilité de
la fui, et qui est la récompense de la foi. Les pré-
tendus esprits forts du monde voudroient que Dieu
les gouvernât par la raison ; et Dieu leur répond :
Je veux que ce soit la foi qui vous gouverne, ou plu-
tôt je veux moi-même vous gouverner par la foi.
Toutes sortes de considérations l'y engagent , mais
en particulier celk-ci : qu'étant d'aussi foibles et
d'aussi petites créatures que nous le sommes, il n'est
pas juste que nous soyons les juges et les arbitres de
ce qui concerne ses adorables mystères et ses impé-
nétrables conseils : que si c éloit par la raison que
nous fussions conduits, ce ne seroit point précisé-
ment ù sa divine parole que nous nous soumettrions,
mais qu'avec cette raison qui nous serviroil de guide,
nous jugerions de sa parole même, el nous nous
érigerions un tribunal au-dessus de lui; ce qui sans
DE LA POI. 3l7
doute ne nous appariient pas, ni ne nous peiU ja-
mais appartenir.
IX. Quoi donc, dit un sage du monde, n'ai-je pas
droit de demander la raison des clioses que Dieu me
déclare, ou qu'on me déclare de sa part, et qu'on
m'ordonne de croire? Hé ! qui vous auroil donné ce
droit? et pourquoi voudriez-vous vous 1 attribuer à
regard de Dieu et de lEglise de Dieu, lorsque tous
les jours et en mille sujets, vous crojez de simples
hommes, sans caractère et sans autorité;, sur leur
seule parole ? Combien y a-t-il de choses dans l'uni-
vers qui vous sont inconnues, et dont néanmoins
vous ne doutez pas, parce que vous vous en rapportez
au témoignage des savans? Il est étrange, dit saint
Hilaire, que nous soyons si humbles dans la pro-
fession que nous faisons de ne pas savoir la plupart
des secrets de la nature, et qu'il n'y ail qu'à l'égard
des mystères de Dieu et des points de la religion que
nous fassions paroître une ignorance présomptueuse
et pleine d'orgueil.
X. Nous savons en quels abîmes cette dangereuse
présomption et cet orgueil a précipité tant d'héré-
siarques et leurs sectateurs; nous savons à quelles
extrémités et à quels excès ils se sont portés. Ils ont
mieux aimé abandonner la religion de leurs pères,
déchirer le sein de leur mère, qui est l'Eglise , être
séparés de la communion de leurs frères qui sont
les fidèles, passer pour des anathêmcs dans le monde,
voir le trouble et la confusion qu'ils caiisoient , que
de se relâcher d'un sentiment erroné et nouveau ,
dont ils étoieni préoccupés. S'ils avoieni pu dire une
3l8 SUR L'HUMILITÉ
fois : Je me suis trompé , je me suis trop laissé rem-
plir de mes pensées , el je ne devois pas m'y atta-
cher avec lanl d'opiniàlrelé : s'ils avoienl pu , dis-je,
parler de la sorte , et agir ensuite conformément à
cet aveu, combien de maux celte humble confes-
sion eût-elle arrêtés? Dieu en eût tiré sa gloire,
1 Eglise en tût été édifiée, la foi en eût triomphé,
et eux-mêmes ils s'en seroient fait devant tout le
peuple chrétien une couronne de mérite et d hon-
neur. Mais il tût fallu pour cela s'humilier et se
soumettre; et l'esprit d'orgueil qui les dominoit n'a
pu supporter la moindre sujétion, ni la moindre
humiliation. 11 ne leur est donc plus resté , dit
Vincent de Lérins , d'autre parti à prendre que
celui de l'apostasie et de l'inridélilé.
XI. C'est celui qu'ont pris Luther et Calvin. Ils
n'ont pu se résoudre à reconnoître cette loi trop
humiliante pour eux, de recevoir les révélations de
Dieu par l'entremise des hommes; et afin de secouer
ce joug , ils ont substitué à l'Eglise un esprit par-
ticulier, par qui ils prétendoient être instruits de
tout, el sans lequel ils ne vouloient rien croire. Au
lieu que les Israélites dans le désert, demandoient
à Moïse <|ue Dieu ne leur parlât point, mais que
Moïse, son ministre et son interprète, leur parlât
lui-même et lui seul : ceux-ci, par une infidélité
toute opposée, ont voulu que Dieu vînt leur parl-er, et
ont prolesté qu'ils n'écouleroient nul autre que lui.
Bien loin de faire 1 Eglise juge de leur foi, ils se
sont faits eux-mêmes les juges de la foi de l'Eglise;
ils lui ont disputé son pouvoir, ils ont blâmé sa cou-
DE LA FOI. 319
dulte , ils ont rejeté ses arrêts et ses définitions, ils
ont cherché à la détruire et employé tous leurs ar-
tifices et tous leurs efforts à l'exterminer.
XII. Ce n'est pas qu'ils n'aient d'abord affecté
une certaine déférence et un certain respect pour ses
oracles. Tant qu'ils ont cru qu'il étoit de leur inté-
rêt de ne se pas encore soulever ouvertement contre
elle et d'y paroltre toujours unis , ils lui ont fait les
plus belles protestations d'un attachement inviolable
€t d'une pleine soumission ; tant qu ils ont e«;péré de
la disposer en leur faveur , et de lui faire approuver,
ou du moins tolérer leurs erreurs , ils l'ont en quel-
que sorte ménagée , et n'ont point refusé d'être cités
devant elle pour y rendre compte de leur doctrine.
Mais dès qu'éclairée du Saint-Esprit , et ennemie du
mensonge, elle a entrepris de censurer et de noter
leurs dogmes corrompus , c'est alors que tout l'or-
gueil qu'ils cachoient dans le cœur a éclaté; elle a
jugé, et ils se sont récriés contre les jugemens qu'elle
portoit; elle les a menacés de ses anathêmes, et ils
ont méprisé ses menaces; elle les a frappés, et ils
ont laissé tombersureux ses foudres sans les craindre,
ni en être nullement en peine. Voyez ce que tît Lu-
ther : les prélats de l'Eglise le condamnoient , et il
les trailoit d'ignorans; le chef de l'Eglise prononçoit
contre lui , et il répondoit que c'étoit un juge mal
informé ; on assembloit un concile où il étoit appelé,
et où tout le corps de l'Eglise étoit réuni, mais parce
que ce concile n'entroil pas dans ses sentimens , il
lui sembloit pitoyable, et lui seul il se tenoit plus
habile que tous les parleurs et que tous les ducieur&t
320 SUR l'humilité
Falloit-il donc , pour le convaincre , qu'un ange \înt
du ciel ? un ange descendu du ciel ne convaincroil
pas un esprit opiniâtre et enflé d'orgueil.
XIII. Ce qu il y a de bizarre dans la conduite de
ces hérétiques, c'est qu'en même temps qu'ils renon-
çoienl à la vraie église et qu'ils la irailoient avec le
dernier mépris , ils se faisaient un fantôme d'église
pour lequel ils marquoient de la vénération. Je dis
lin fantôme d'église : car quel fantôme qu'une église
qui ne leur parloit point , qui ne les reprenoit point ,
qui ne les gênoit en rien, et qui leur laissoit la li-
berté de tout croire et de tout dire? quel fantôme
qu'une église invisible qu'on ne connoissoit point,
à qui par conséquent on ne pouvoit avoir recours
et qui demeuroil renfermée dans le cœur des pré- 1
tendus fidèles, sans se produire au dehors? Idées
chimériques, où, par un orgueil insupportable, ils
ont mieux aimé se retrancher, que d'admettre dans
le monde chrétien une Eglise visible qui les tînt sous
sa domination, et qui fût la règle de leur foi.
XIV. Tel est le châtiment de Dieu. Il permet que
les esprits vains et orgueilleux , en s'éloignant du
centre de la vérité et de l'uniié , s'égarent presque
en autant d'erreurs qu'ils font de pa*-. Pour justifier
une proposition sur laquelle on les presse , et qu'une
gloire mal entendue les empêche de rétracter, ils
avancent une autre proposition aussi fausse et aussi
insoutenable que la premièrt'. Pour soutenir cette
seconde proposition, sur quoi Ion forme de nou-
velles difficultés, ils en imaginent une troisième ,
aussi mauvaise que les deux autres. Ainsi, par un
enchaînement
DE LA FOI. 321
enchaînement d'erreurs qui se trouveni ilées néces-
sairement ensemble, ils s'engagent dans une espèce
de labyrinllie où ils demeurent : on les y poursuit;
mais à force de contester, de répliquer , de ^e dé-
fendre par toutes les subtilités et tous Its subterfuges
que lespril de mensonge leur suggère, ils viennent
enfin à se persuader absolument qu'ils ont raison,
que leurs adversaires n'ont rien de solide ni de con-
vaincant à leur opposer, qu'ils ont bien su leur ré-
pondre, et qu ils en ont remporté une entière vic-
toire. On les reuverseroit mille fois , on les acca-
bleroit de preuves, on leur meitroit devant les yeux
les témoignages les plus irréprochables, que jamais
leur orgueil ne se rendroit. Dieu, de sa part, les
abandonne à leur aveuglement et à leur endurcisse-
ment: ils y vivent et ils y meurent.
XV. En voilà, ce me semble, assez pour vous
faire voir la nécessité d'une foi humble. Le i^rand
moyen , et souvent même l'unique moyen de réduire
une infinité d'esprits, ce n'est pas d'entrer en dis-
pute ni en raisonnement avec eux , mais ce seroit
de leur inspirer plus d'humilité. Un degré d'humi-
lité qu'on leur feroil acquérir, seroit plus efficace que
les plus longues et les plus savantes controverses.
Quoi qu'il en soit , tâchez de l'avoir , celte humilité
de la foi, et si vous l'avez, conservez-lé bien ; ne
vous laissez point sjirprendre à une tentation si or-
dinaire , de se figurer qu'il est du bel esprit de par-
ler des matières de la religion , et de faire voir qu'on
en a plus de connoissance que le commun deschré-
liens; jugez- vous vous-même, et demandez-vous de
TOME IX. ;itl
322 sua l'humilité
bonne fui ù vous-même: Ai-je sujet de penser que
je sois en élal de donner là-dessus de justes déci-
sions , et oii aufois-je puisé les lumières pour cela
nécessaires? ai-je bien approfondi les points sur les-
quels je m'explique avec tant de chaleur ? et dans le
parti que je prends , n'y a-t-il pas plus d'orgueil et
de vanité, que de raison et de solidité?
XVI. Souffrez que je vous déclare toute ma pen-
sée, et que je déplore un abus qui croît tous les
jours, et qui se répand partout : c'est l'extrême li-
berté que chacun se donne, de discourir comme il
lui plaît sur tout ce qui a rapport à la foi. Si saint
Paul , qui a pris soin de nous marquer les caractères
de notre foi , en avoit parlé comme d'une foi subtile ,
d'une foi curieuse , d'une foi savante , d'une foi de
dispute et de contention , alors nous aurions de quoi
bénir Dieu et de quoi nous féliciter , puisque jamais
la foi des chrétiens n'eut toutes ces qualités plus
avantageusement qu'elle ne les a dans notre siècle.
Mais quand je viens à considérer que ce grand apô-
tre ne nous fait mention que d'une foi humble,
d'une foi simple , d'une foi sans artifice , d'une foi
qui n'a de raisonnement que pour apprendre à obéir,
je tremble pour la foi d'une multitude infinie de
personnes , qui portent néanmoins le nom de fidè-
les, et qui se disent enfans de l'Eglise. Jamais peut-
être n'y eut-il plus de rafïlnemens, ni plus de con-
testations sur la foi , et jamais aussi n'y eut- il moins
d'humilité dans la foi.
XVII. Ne perdons pas l'avantage que nous avons
toujours eu jusques à présent sur les hérétiques; ils
DE LA FOI. 323
«ous onl e'gale en tout le reste, el quelquefois
même en certaines choses ils nous ont surpassés.
Ils ont eu l'érudiiion et la science, ils ont eu la
finesse et la pénétration de l'esprit , ils ont eu la
grâce et la politesse du langage, ils ont été chari-
tables envers les pauvres, sévères dans leur morale^
et plusieurs ont passé parmi eux pour des saints;
mais ce qu'ils n'ont jamais eu , c'est l'humilité de la
foi. A cet écueil, ils ont tous échoué; à celte pierre
de louche, on a distingué l'or pur du faux or; avec
loule leur science, ils se sont évanouis dans leurs
pensées; leur pénétration et leur finesse d'esprit n'a
servi qu'à les rendre plus artificieux , qu'à leur four-
nir sans cesse de nouvelles lueurs pour éblouir les
âmes crédules à qui ils en imposoienl ; leur langage
poli et aftecté n'a été que déguisement , leur morale
sévère qu'apparence fastueuse, et leur sainteté qu'hy*
pocrisie. Je vous renvoie à leurs histoires; lisez-les,
el vous y trouverez de quoi vérifier tout ce que je dis.
XVllI. Voulez-vous donc un bon préservatif con-
tre tout ce qui pourroii endommager votre foi ? soyez
humble dans votre foi même. Non, mon Dieu, de-
vez-vous dire, ce n'est point à moi de m'ingéreren
tant de questions qui sont au-dessus de moi. J^at
Moïse et les prophètes (i) : c'est-à-dire, Seigneur,
que j'ai votre Eglise pour me conduire, et qu'elle
me sullit. Je sais où elle est, cette Eglise; je sais
par quelle succession , depuis saint Pierre, ou plu-
tôt depuis Jésus-Christ , elle s'est perpétuée jusqu'à
nous ; je sais où nos pères l'ont reconnue , où ils
(i) Luc. 16.
21.
324 SUR l'hIj MILITÉ DE LA FOI.
l'ont consullée , comment elle leur a parlé et avec
quel respect et quelle obéissance ils l'ont écoutée:
je m'en tiens là, et c'est assez pour moi. Quel repos
intérieur et quelle paix de l'ame ne se procure-t-on
point par une telle soumission ? c'est même alors que
Dieu, content de nous voir soumis et dociles , nous
découvre plus clairement ses vérités. Quoi qu'il en
soit, je me souviens de l'avis que donnoit saint Jé-
rôme à une vierge dont il éloit le père en Jésus-
Christ et le directeur. Pensez-y vous-même , et sou-
venez-vous-en , pour en faire l'application que vous
croirez convenir. Voici les paroles de ce saint doc-
teur , par lesquelles je finis : Attachez-vous à la foi
du saint pope Innocent , qui dans la chaire aposto-
lique est le successeur du bienheureux Anastase ;
et quelque spirituelle , quelque intelligente que vous
puissiez être , regardez toute autre doctrine Qomme
une doctrine étrangère, et rejetez-la»
INSTRUCTION
SUR
LA PRUDENCE DU SALUT (i).
L L'affaire du salut est d'une telle conséquence ,
qu'elle mérite toutes vos réflexions : et la sagesse
chrétienne consiste à bien conduire cette grande af-
faire , à ne la risquer jamais volontairement , pour
quoi que ce soit , ni en quoi que ce soit; à jugtr de
toutes les autres affaires, à les mesurer et à les ré-
gler , selon le rapport qu'elles ont avec celle-ci ; à
ne négliger enfin aucun moyen de la faire réussir ,
mais à y employer toujours , autant qu'il est possible,
les plus propres , les plus assurés , les plus efficaces.
Voilà ce que j'appelle la prudence du salut ; et si
cette expression n'est pas tout à fait juste , ce que
je veux vous faire entendre , n'en est ni moins vrai,
ni moins important. Car je prélen<1s vous faire ici
reconnoîlre et déplorer votre aveuglement, et celui
de tant d'autres, qui, comme vous, ne vérifient que
trop par leur conduite, ce que le Fils de Dieu nous
dit dans l'évangile de celle semaine ; savoir : Qu»'
les en/ans du siècle sont plus sages à l'égard de
leurs ajf aires temporelles , que ne le sont les enfans
de lumière , à V égard de leur salut éternel (2).
(i) Cette instruction regarde uu homme tlii monde employé dans iiu
ministère important. — (2) Evarijile du Luiticme dimauchc après !a
Pentecôte. Luc. iG.
3^6 SUR LA PRUDENCE
II. N*esl-ce pas ce que la plupart des chrélienî
ont à se reprocher ? mais ce rpn (.!c)lt encore bien plus
vous confondre devant Dieu, c'est que vous compa-
rant avec vous-même , vous trouverez que vous
avez en effet été jusqu'à ce jour mille fois plus habile,
mille fois plus circonspect, mille fois plus prudent
sur ce qui concerne les affaires du monde, où vous
envisagiez un intérêt périssable et tout humain, que
vous ne l'avez été sur ce qui re^jardoit 1 intérêt de
votre ame et de votre éternité , qui de tous les in se-
rets est néanmoins pour vous le plus essentiel. Di-
sons mieux : le sujet de votre confusion^ c'est qu'ayant
eu jusqu'à présent de la sagesse pour les affaires du
monde , où vous avez presque toujours réussi , celle
sagesse ne vous a manqué que dans latlaire du
salut. De sorte ( pardonnez la liberté avec laquelle je
vous parle : vous savez quel zèle m'anime , et je sais
comment vous me faites l'honneur de recevoir tout
ce qui vient de ma part) , de sorte que vous pour-
riez dire de vous , que vous êtes tout à la fois , et un
sage mondain , et un insensé chrélien. Comment vous
juslifierez-vousauprès du Seigneur sur une si énorme
contrariété; et quand Dieu, vous opposant à vous-
même , vous demandera compte de votre vie , qu au-
rez-vous à lui répondre ?
III. Il me semble que je vous traite encore trop
doucement, et que n'ayant point eu la prudence du
salut , je devrois conclure que vous avez été absolu-
ment dépourvu de toute prudence , puiscpie sans la
prudence du salut , il n'y a point proprement de vraie
prudence, G est un langage qui n'est que trop ordi-
DU SALUT. 327
naire , et que la corruption du siècle a rendu com-
mun , quand on voit un homme qui s'avance dans le
monde et qui conduit heureusement h. bout toutes
ses entreprises , mais qui du reste vil dans une néi^Vi-
gence entière des devoirs du christianisme, et semble
avoir abandonué l'atïaire de son salut , de dire de
lui , quoiqu'en plaignant son sort : Il est vrai , cet
homme a de l'esprit, il a d'excellentes qualite's, mais
il n'a point de piété : il est judicieux , éclairé , plein
de bon sens ; mais pour tout ce qui regarde les
choses de Dieu , il y est insensible. Hors ce seul point,
c'est un homme d une prudence consommée , c'est
de toute sa compagnie la meilleure tête , c'est un
génie rare. Voilà comment on parle , comment ou
en juge ; et moi je prétends que de parler ainsi , c'est
abuser des termes , et que d'en juger de la sorte ,
c'est pécher contre les premiers principes de la vé-
ritable sagesse. Je prétends que du moment qu'un
homme , chrétien d'ailleurs , comme vous l'èiis et
comme vous faites profession de létre , a quitté le
soin de son salut , dès-là , il n'a plus , à le bien
prendre , ni conduite , ni jugement, ni force d'es-
prit, ni conseil. Voilà des expressmns bien fortes ;
mais avec un peu de réllexion , vous en verrez d'abord
la vérité.
IV. En effet, y a-l-il du sens et de la conduile ,
à reconnoître , en qualité de chrétien , un bonheur
éternel, qui est le salut; un bonheur pour lequel
vous avez été créé , et que Dieu vous a marqué
comme votre fin dernière ; un bonheur au-dessus
de tout autre bien imaginable , ou qui seul est le
S28 SUR LA PRUDENCIÏ
souverain Lien tt l'assemblage de tous les Liens :
y a-i-il , (lis-je , le moindre rayon de sagesse ei de
prudence , à croire par la foi ce royaume céleste où
Dieu vous appelle et celle infinie béalilude qu'il vous
promet , et à ne l'envisager jamais en loul ce que
que vous faites , à ne prendre aucunes mesures pour
vous l'assurer , à vivre tranquillement et habituel-
lement dans un danger prochain d'en être exclus
sans ressource ? Qu'est-ce que la prudence , selon
tous les maîtres de la morale? c'est 1 ordre des moyens
à la fin : c'est-à-dire , que la prudence consiste à
nous proposer nne fin digne de nous, et à chercher
ensuite les moyens les plus propres pour y parvenir.
Or, vous ne faites rien de cela dans la vie que vous
menez , et dans le profond oubli de votre salut où
vous avez déjà passé la plus grande partie de vos
années. Vous agissez donc au hasard, et agir ainsi
€St'ce être sage?
V. ^ ous me direz que, dans tontes vos démarciies
et dans tous les soins qui vous occupent, vous avez
ime fin : que c'est , par exemple , de vous enri-
chir, que c'est de vous élever et de vous agrandir,
que c'est d'établir dans le monde votre fortune, voire
réputation, votre nom. Mais prenez garde, je n'ai
pas dit seulement que la prudence consisloil à nous
proposer une fin : j'ai ajouté, une fin digne de nous ,
une fin qui nous convienne , une fin qui puisse être
notre fin et qui doive l'être. Or, de devenir riche,
de devenir grand, de vous distinguer dans le monde ,
ce ne peut être là votre fin , et ce ne doit pt.iut l'être,
puisqu'il y en a une autre plus noble , quoique plus
DU SALUT. 3^9
éloignée , où vous êtes destiné. Que diriez-vous
d'un prince qui, par le droit de sa naissance , pour-
roil aspirer à la plus belle couronne , et qui sans se
mettre en peine de l'acquérir , borneroit toutes ses
prétentions à posséder un petit coin de terre, et se
consutneroit pour cela de veilles et de travaux ?
Quoique dans ses travaux et dans tous les mouvemens
qu'il se donneroit , il eût une fin , qui seroit la pos-
session de ce miséiable domaine ; et quoique par sa
vigilance et par son adresse il arrivât à cette fin et se
procurât l'avantage qu'il souhailoil, le compierioz-
vous pour un homme sage ? loueriez-vous son habi-
leté et son savoir faire , et ne traiteriez-vous pas au
contraire ses frivoles desseins et ses prétendus suc-
cès, de folies et d'extravagances? appliquez celte
figure à un chrétien , qui dans tout ce quil entre-
prend et dans tout ce qu'il exécute , n"a en vue que
la vie présente, sans penser à son salut : vous trou-
verez que le parallèle n'est que trop juste.
VI. Ce n'est pas qu'il vous soil précisément dé-
fendu, ni qu'il soit absolument contre la prudence,
d'avoir pour fin les biens présens , de veiller à vos
affaires temporelles , de travailler à vous établir dans
le monde , à vous y maintenir, et même à vous y
avancer , autant qu'il vous peut être convenable selon
votre naissance et votre condition; d'avoir en vue
l'honneur de votre maison , la prospérité de voire
famille , la fortune de vos enfans , l'exécution de vos
projets. Tout cela n'a rien de soi-même qui soit con-
traire à la véritable sagesse , pourvu que vous fassiez
})iL^n la différence de deux sortes de fins , et que vous
33o SUR LA PRUDENCE
mettiez entre l'une et l'autre toute la subordination
requise. îl y a une fin prochaine et particulière , et
il y a une tin dernière et générale. La fin prochaine
et particulière , c'est, si vous voulez, le gain de ce
procès , 1 acquisition de cette terre, l'entretien de
cet hériiage , le bon emploi de cet argent , tel des-
sein à bien conduire , telle place à obtenir , tel ma-
riage à ménager , tel profit à faire , en un mot ,
tout ce qu on se propose par rapport à cette vie ,
et tout ce qui en partage les divers exercices. Mais
la fin dernière et générale, c'est une autre vie que
celle-ci, une vie éternelle , c'est le salul. Voilà ce
que vous devez regarder , et ce que vous regardez
comme un point essentiel de voire religion. Or,
n'esl-il pas visible et incontestable, que la fin dernière
et générale doit l'emporter sur toutes les fins pro-
chaines et particulières , et môme que toutes ces fins
particulières et prochaines ne doivent être considé-
rées que comme des moyens d'atteindre à la fin gé-
nérale , qui est la fin dernière ? La raison est , que
toutes les fins particulières n'ont qu'un temps, et
même bien court, et qu'elles ne sont que passagères;
au lieu que la fin dernière est le terme , qui ne passe
point, et après lequel il n'y a plus rien à prétendre
ni à désirer. D'où vous devez tirer cette grande règle
dans le soin des alfaires iiumalnes , d'y faire toujours
présider la prudence du Scdut , c'est-à-dire , d'y faire
toujours entrer cette })riiuencc du salut pour y exa-
miner deux points d'une extrême importance : pre-
mièrement , s il n'y n rien dans ces a'faires humaines
et dans la manière djnl vous y agissez, qui soit cou-
DU SALUT. 33r
traire au salut; secondement, en quoi et comment
ces affaires humaines peuvent même servir au salut ,
et y être rapportées. El user autrement, c'est renver-
ser l'ordre qu'il doit y avoir entre h fin prochaine et
la fin dernière, etlre la fin particulière et la fin gé-
nérale : par conséquent , c'est pécher contre la sa-
gesse , et en détruire le principe fondamental.
Vlï. Donnons à ceci quelque éclaircissement , et
appliquez-vous , je vous prie , à le bien comprendre.
Tout y est d'une conséquence infmie. Je pose pour
première maxime de la prudence du salut, de la faire
entrer partout , mais particulièrement dans toutes
les aÛaires humaines , pour prendre garde ù ne rien
entreprendre, à ne rien rechercher, à ne vous en-
gager dans rien qui puisse être nuisible au salut.
Peut-être serez-vous surpris de la distinction que
je fais , et que je vous porte à consulter la prudence
du salut, et à l'appeler surtout dans les afî'aires hu-
maines , comme si elle y étoit plus nécessaire que
dans les autres. Elle y est en effet d'une plus grande
nécessité , et la preuve en est évidente. C'est que
dans les affaires humaines , il y a , à l'égard de la fin
dernière et du salut , beaucoup plus de dangers ù
craindre et à éviter. Pour les affaires spirituelles,
pour la prière, l'aumône , les œuvres de charité et
de pénitence , pour toutes les dévotions et toutes
les pratiques chrétiennes , quoiqu'on ait besoin de
conseil , le besoin toutefois est moins pressant.
Comme ce sont des œuvres saintes d'elles-mêmes ,
il y a moins de risque à courir, et parla moins de
précaution à y apporter. Mais oii le salut est plus
332 suii LA raunENCE
exposé, et où il se trouve des écueils sans nombre
par rapport à la conscience et à l'c'ierniié , c'est dans
les aiïiaires du monde , dans les sociétés du monde ,
dans les engagemens du monde , dans les traités , les
commerces , les emplois , les ministères du monde.
C'est donc là même aussi qu'on doit avoir recours à
la prudence du salut : de sorte que plus les atlaires
sont humaines , plus cette prudence y est nécessaire;
parce que plus les atfaires sont humaines, plus elles
participent à la corruption du monde , plus elles
tiennent de cet esprit du monde qui est opposé à l'es-
prit de Dieu , plus elles sont sujettes aux désordres
du monde , et qu'elles y conduisent plus directement.
Désordres dont il n'est pas possible de se préserver
sans un guide qui nous dirige , et qui nous montre
les voies où nous pouvons marcher avec assurance ,
et celles d'où nous devons nous éloigner. Or, ce
guide , c'est la prudence du saîiit.
Vlil. A parler en général , de quelque nature que
soient les affaires, celte prudence du salut y doit
toujours être écoutée et mise en usage. Car il est
constant, quelles que soient les affaires où nous nous
employons, qu'il n'y en a aucune où nous ne devions
agir en chrétiens , c'est à-dire , en hommes qui croient
un salut éternel , où ils doivent aspirer sans cesse, et
qu'il ne leur est jamais permis de hasarder pour
quelque chose que ce soit , et en quelque état et
quelque condition qu'ils puissent être. De là vous
voyez aisément , qu'il n'y a donc point d'état et de
condition , et en chaque état et chaque condition ,
point d'occupations ni d'aflaires, où la pradeD<-
DU SALUT. 333
évangélique , qui n est autre que la prudence du
salut , ne doive avoir lieu , pour régler toutes nos
pense'es, toutes nos vues, tous nos senlimens, toutes
nos paroles , toutes nos actions , et pour n'y laisser
rien glisser qui soit capable de préjiidicier le moins
du monde à l'affaire du salut. Aussi cette qualité de
chrétiens dont nous sommes revêtus , n'est point
limitée : mais comme elle est répandue dans tous les
états, elle doit l'être dans toutes nos fonctions. Un
juge doit juger en chrétien , un marchand doit
négocier en chrétien, un artisan doit travailler en
chrétien. Ainsi des autres professions, depuis les
plus relevées et les plus distinguées jusques aux plus
viles et aux plus obscures. Tellement que ce ne sont
point deux choses qu'on soit en pouvoir de séparer,
l-e chrétien d'avec le négociant , le chrétien d'avec
l'ouvrier et l'artisan , le chrétien même d'avec Toûi-
cier de guerre , le chrétien d'avec le prince et le
monarque ; parce que tout cela et tout autre état , si
j'ose m'expriraer de la sorte , doit être christianisé
dans nos personnes. Quand donc l'un exerce sa
charge , que l'antre s'acquitte de sa commission ;
quand l'un vend ou achète , que l'autre s'applique à
son ouvrage ; quand l'officier sert son prince dans le
métier des armes, ou que le prince sur le trône gou-
verne ses sujets ; disons absolument en tout et quoi
qu'on ait à faire , ce n'est point assez de mettre en
œuvre cette prudence humaine dont nous pouvons
être pourvus , ni de suivre ce bon sens naturel que
, Dieu peut nous avoir donné , ni de se conformer
aux lois et aux coutumes du monde , ni de s'appuyer
334 su::^ la ?bîij)Enck
tle laiiloi hé el des avis d'un ami , d'un parent , d'uii^'
famille; ni de s'adresser aux maîtres de l'an el aii^
gens les plus versés dans les aîFaires du siècle ; ni
précisément de se conduire , comme on parle , en
homme de probité et d'honneur: autant en feroit
un païen, et toutes ces règles ne s'accordent pas
toujours avec le christianisme ni avec le salut. Notre
raison se laisse prévenir de mille faux principes el de
mille erreurs; les maximes du monde et ses coutumes
sont souvent très-corronipues ; des amis , des parens
s'aveuglent sur nos intérêts, el la complaisance en
bien des renconires , la chair el le sang les engagent
à nous flatter ; les maîtres de l'art el les plus habiles
dans le maniement des aQaires du siècle, ne consi-
dèrent point les choses, et ne les décident point par
rapport à la conscience; cet honneur, celte probité
mondaine dont on se pique est communément plus
spécieuse que réelle ; et n'étant fondée que sur les
senlimens de la nature, il y a une infinité de sujets
où elle ne convient guère avec l'évangile. La seule
prudence de la foi , cette prudence surnaturelle et
divine , peut nous fournir des lumières pures , qi«
nous découvrent les roules du salut el les égaremens
dont nous avons à nous garantir.
IX. Que fait celte prudence supérieure et toute
céleste? elle nous met à la main la balance du sanc-
tuaire, ou plutôl elle attache conlinaellement nos
regards sur la loi de Dieu , el ne nous laisse rien
conclure que nous ne nous soyons auparavant de-
mandé à nous-mêmes : Mais cela se peut-il selore
la religion que je professe ? mais cela esl-il dans
DU SALUT. 335
l'ordre de la charilé ? mais n'y a-l-11 point là de ven-
geance , de mauvaise foi , d'injustice? Le conseil-
lerois-je à un autre , ou si quelqu'autre se comportoit
de même envers moi , le irouverois-je bon ? ÎS'au-
rois-je point de peine à la mort de l'avoir fait? Si
dans un moment il falloil paroîire au jugement de
Dieu , le voudrois-je faire , et en le faisant ne crain-
<3rois-je point pour mon salut? Ces demandes et ces
réflexions salutaires nous ouvrenl les yeux, et nous
font apercevoir bien des précipices où nous allions
nous jeter en aveugles , et où nous étions sur le
point de tomber. Car la prudence du salut nous
répond sur tous ces articles j et nous donne de sûres
et de justes décisions,
X. Souffrez que je me serve ici d'une comparaison,
ou que je vous fasse part d'une pensée de saint
Chrysostôme , que vous trouverez comme moi très-
solide et très-judicieuse. Voyez, dit-il, ce qui se
passe dans les diètes générales et dans les assemblées
<les Etats. Aussitôt qu'elles sont convoquées , les
princes voisins y envoient des ambassadeurs ; les
princes môme les plus éloignés et ceux qui semblent
devoir moins s'y intéresser, y ont des agens et des
députés qu'ils chargent de leurs négociations et du
soin de les avenir de toutes les résolutions qui s'y
prennent. Et quoique la diète se tienne souvent pour
louie autre fin que pour ce qui les concerne, ils ne
manquent pas toutefois d'y entretenir leurs intelli-
gences , parce qu'il peut arriver que dans le cours
des délibérations, il naisse quelque incident qui les
336 SUR LA PRUDENCE
regarde el où leur inlérel soil mêlé. Vollù justeraeftt
ce que Dieu fait à noire égard. C'est un grand mo-
narque, lequel a partout des intérêts à mainienira
Dans toutes les atFaires du monde qui se traitent ,
ces intérêts de Dieu sont en péril. Il y peut recevoir
du dommage, et il y en reçoit tous les jours; son
honneur peut y être engagé, on y peut donner
alleinle à ses commandcmens ; et c'est pour cela ,
reprend saint Ghrysostôme, qu'il veut avoir dans
chacun de nous comme un agent et un solliciteur
qui ménage ses droits et qui les défende. Mais
qu'est-ce que cet agent? c'est la conscience, c'est
le don d'eniendemeut et de conseil pour discerner
le bien et le mal , c'est la prudence du salut. Oui ,
c'est elle qui , de la part de Dieu et au nom de Dieu^
intervient à tout ce que nous nous proposons et li
tout ce que nous délibérons , pour le ratifier ou pour
s'y opposer , autant qu'il y va de la cause de Dieu
et du salut de notre ame. C'est elle qui nous crie
intérieurement et sur mille points que le monde
approuve : Non licct (i) ; ne le fais pas , Dieu le
condamne : c'est ambition , c'est avarice , c'est envie,
c'est animosité, c'est déguisement et supercherie,
c'est une molle et criminelle sensualité. Dès que tu
le feras, j'en appelle contre toi, et je te cite au tri-
bunal du maître tout-puissant qui s'en tient offensé.
Je te le déclare et je t'annonce par avance les suites
malheureuses du péché que tu commettras, qui sont
la perte de ton salut et une réprobation éternelle.
(i) MaUb. 14.
Voilà
DU SALUT. 337
Voilà comment elle nous paile dans le secret du
cœur : d'autant pius à croire , qu'elle est plus fidèle,
et qu'elle ne tend qu'à notre souverain bien.
X[. Tout cecidûit vous détromper de deux grandes
erreurs qui régnent dans la plupart des esprits , et
qu'il est bon de vous découvrir pour votre instruc-
tion. L'une est de certaines personnes accomaio-
dantes qui font une espèce de partage dans la vie des
hommes , et s'imaginent avoir par là trouvé l'art de
concilier loules choses; qui, dans les aiFaires de
Dieu et du salut , disent qu'il faut agir selon les
maximes du salut et de la sagesse de Dieu; mais
que dans les afïaires du monde il n'y a point d'autres
règles à prendre que les maximes et les principes
du monde. Erreur également injurieuse au domaine
de Dieu , et pernicieuse au salut de l'homme. Toutes
les affaires de Dieu et du salut ne sont pas les affaires
du monde ; mais toutes les affiires du monde sont
les affaires du salut et les affaires de Dieu ; et puis-
qu'elles sont toutes les affaires de Dieu et les affaires
du salut, je suis obligé de les ordonner toutes selon
la prudence du salut et selon les vues de Dieu. Dire
le contraire , ce ne seroil pas moijis qu'une impiété.
Et pourquoi voudrions - nous qiw la prudence du
salut n'entrât point dans les affaires du monde,
puisque nous voulons bien que la prudence du
monde entre dans les affaires de Dieu et du salut?
On veut qu'un homme , qu'une femme pratiquent
la vertu d'une manière conforme à leur état dans
le monde ; on veut que dans lève dévotion ils aient
égard aux engagemens , aux devoirs ,, aux bien-
TOME IX. :22
338 SUR LA PRUDENCE
séanc(?s du monde, el qu'ils règlent ainsi leur piélé
selon une certaine sagesse du monde. On le vent ,
et en cela l'on n'est pas loul à fait injnsîe, pourvu
qu'on ne passe point les bornes; mais ne seroii-ii
pas étrange qu'en même temps on ne voulût pas ad-
mettre la prudence du salut dans la conduite et le
rèûlemenl des affaires du monde? L'extrême diffi-
cuhé est de savoir bien allier ensemble ces deux pru-
dences , celle du salut et celle du monde. Un homme
du siècle a besoin tout à la fois de l'une et de l'autre ,
étant obligé, par sa condition, de vivre dans le com-
merce du monde, et ayant d'ailleurs, comme chré-
tien , usie religion selon laquelle il doit être jugé de
Dieu. La prudence du monde lui est nécessaire pour
accomplir nue infinité d'obligations où le monde
l'assujettit ; el la prudence du salut lui est encore
plus nécessaire pour être en état de rendre compte à
Dieu de la manière dont il s'en sera aoquitlé. La
peine, encore une fois , est de les unir toutes deux
et de les bien assortir, de les tenir dans un juste
tempérament, de ne les point confondre dans leur
action , et d'observer dans l'usage qu'on en fait, tout
ce que demande la différence de leur nature, de
leur objet el de leur fin. C'est à quoi les saints se
sont appliqués sans relâche , et ce qui leur faisoit
chaque jour redoubler leur vigilance el leur atten-
tion sur eux-mêmes.
XIL L'autre erreur qui suit de la première, con-
siste dans la fausse opinion de bien des gens , les-
quels trouvent mauvais que les minisires établis de
Dieu dans l'Eglise pour être juges des consciejices
DU SALUT. 339
et directeurs du salut des âmes , prennent connois-
sance de plusieurs affaires qui ont rapport au monde
et qui sont des affaires du monde. Pourquoi , dit-on ,
s'ingèrent-ils en de telles recherches, et que n'en
demeurent-ils à ce qui est de leur ressort? Mais moi ,
je prétends qu'il n y a aucune affaire du monde qui
ne se réduise au tribunal des ministres de Jésus-
Christ, parce qu il n'y en a aucune qui ne puisse
avoir quelque liaison avec la conscience et le salut.
Un mari s'offense de ce que l'état de sa maison et de
sa famille est connu d'un homme étranger , qu'une
femme vertueuse a choisi pour son conducteur dans
les voies de Dieu, et à qui elle confie ce qui se passe
dans son domestique , afin d'apprendre comment elle
doit s'y gouverner et y mettre son salut à couvert.
Quel sujet y a-l-il de s'en offenser ? Cet homme ,
tout étranger qu'il est, n'esl-il pas le lieutenant de
Jésus-Christ ? n'est-ce pas en cette qualité qu'il juge ,
et par conséquent qu'il a droit de cbnnoître de tout?
Il doit être sage; mais souvent une partie de sa sa-
gesse est d'entrer dans la discussion de ce qu'il y a
de plus intérieur et de plus particulier dans un
ménage. Il le doit faire avec discrétion ; mais enfm
il le doit faire. S'il le fait en homme, je veux dire
par une indigne curiosité, il sera lui-même jugé de
Dieu; mais s'il ne le fait point du tout, il trahira son
ministère. Et à quoi se lermineroit donc le sacrement
de la pénitence? Pourquoi les lèvres du prêtre se-
roient-elles appelées dans l'Ecriture, le trésor pu-
blic et le dépôt de la science du salut , s'il n'éloit
permis de le consulter sur toutes sortes d'affaires.
34o SUR LA PRUDENCE
dès qu'elles peuveiil, ou nuire au salul, ou y conirî*
buer? Maisundirccteur, diles-vons, un confesseur ne
se doit mêler que de ce qui appartient à la direction et
à la confession. Gela est vrai: mais quelles sont les
matières les plus ordinaires de la confession pour les
personnes du monde , sinon les affaires du monde ?
D'au, naissent les doutes, les scrupules, les peines
de conscience dans une femme qui craint Dieu et
qui veut se sauver : n'est-ce pas de tout ce qui com-
pose sa vie la plus commune ? Si le directeur doit
ignorer tout cela, quels enseignemens pourra-t-il lui
donner ? Comment pourra-t-il lui marquer ce qu'elle
peut et ce qu'elle ne peut pas, ce qu'elle doit et ce
qu'elle ne doit pas ? Si nous avions deux âmes, comme
le pensoienl certains hérétiques, l'une pour les choses
du monde , et l'autre pour les choses de Dieu,etquil
n'y eût que celle-ci qui fut peccable, alors, je l'avoue,
les choses du monde ne devroient plus être sou-
mises, ni à la confession, ni à la direction ; mais que
n'ayant qu'une même ame , et pour le monde et pour
Dieu , il est nécessaire que celui qui préside à sa
conduite et à son jugement , soit informé de tout ce
qu'elle est selon l'un et l'autre , parce qu'elle peut
pécher selon l'un et l'autre , et se damner. J'in-
siste sur ce point dans la vue de vor.;j inspirer une
pensée bien utile pour vous, et que je voudrois que
vous missiez en pratique. Ce seroit, dans la multi-
tude d'aîFaires toutes mondaines dont vous êtes chargé,
et qui se multiplient tous les jours, que vous eussiez
quelque homme de Dieu, pour en conférer avec lui
et pour les examiner ensemble , non point par rap-
DU SALUT. 341
port à la pollllque du siècle , où vous n'êtes que
trop expérimenté , mais par rapport à Dieu , a la
conscience , au salut. Car toutes les mesures que vous
prenez pour l'heureux succès de vos desseins , peu-
vent être admirablement bien concertées selon le
monde , et très-mal selon Dieu. Et je vous confes-
serai ingénument que j'ai mille fois entendu vanter
des actions de gens du monde et des traits de sa-
gesse qui me faisoient pitié , et si je l'ose dire, hor-
reur, quand je venois à en pénétrer le fond et à en
démêler les ressorts ; parce que je n'y voyois ni bonne
foi , ni droiture , ni équité , ni humanité , ni crainte
de Dieu, ni religion. Je voudrois donc, encore une
fois , que vous suivissiez le conseil que je prends la
liberté de vous donner, et que vous fissiez chois de
quelqu'un qui raisonnât avec vous sur quantité d'ar-
ticles oili l'innocence de l'ame peut être blessée ;, et
qui , sans être ni trop lâche , ni trop sévère , vous eu
déclarât ses sentimens. Eprouvez-le , cet homme de
confiance, connoissez-le par vous-même, failes-en
le discernement entre mille; mais dès que Dieu vous
l'aura adressé, et que vous vous y serez arrêté , ou-
vrez-lui votre cœur , soumettez à son examen toutes
vos entreprises et toutes vos démarches, proposez-lui
vos raisons , écoutez les siennes , pesez tout dans une
juste balance, et ne vous obstinez point contre la
vérité , du moment qu'il vous la fera apercevoir.
En matière de salut, c'est une souveraine prudence
de ne se point appuyer sur sa propre prudence.
Xïil. La prudence du salut n'est pas encore toute
renfermée dans celle première règle , de la faire
34:i SUll LA PRUDENCE
entrer parlout pour voir s'il n'y a rien qui soit op-
posé au salut; mais une seconde maxime également
importante, est de l'employer dans toutes vos af-
faires, et en particulier dans touJes les affaires hu-
maines, pour les rendre même utiles au salut et pro-
fitables devant Dieu. Car ce qui doit être pour vous
d'une grande consolation , et ce que vous ne pouvez
trop vous imprimer dans l'esprit comme un principe
fondamental de votre conduite , c'est que les affaires
les plus humaines en elles-mêmes peuvent être sanc-
tifiées, et vous profiter pour le salut, autant que
vous aurez soin de les y rapporter. Mais vous me
demandez quel rapport elles peuvent avoir avec le
salui. Vous concevez assez que des œuvres de piété ,
telles que sont l'oraison , la confession, la commu-
nion, les exercices de mortification, sont des œu-
vres salutaires , parce qu'elles ont immédiatement
Dieu pour objet, et qu'elles tendent vers lui direc-
tement : mais il vous semble qu'au regard du salut ,
toutes les affaires du monde vous sont tout au plus
des soins indifférens, et que c'est beaucoup si elles
ne vous détournent pas de votre fin dernière, bien
loin d'être capables de vous en approcher et de vous
y élever. Voilà l'illusion dont se laissent ordinaire-
ment prévenir les chrétiens du siècle , et en quoi
ils se trompent. Si vous êtes dans la même erreur,
je puis vous en fuire aisément revenir. 11 y a dif-
férentes vocations ; et toutes les vocations , si ce
sont de vraies vocarions , sont vocations de Dieu ,
puisque c'est à li:i de nous placer tous comme il lui
plaît, et d'arranger toutes choses selon son gré dans
DU SALUT. 343
la société des hommes. Dieu veut que rious travail-
lions tous , et que nous agissions , mais les uns d'une
façon et les autres d'une autre ; ceux-lù dans le
monde, ceux-ci dans l'état ecclésiastique, et plusieurs
dans la profession religieuse. Gela posé , les affaires
humaines, et même les plus humaines, sont donc
de l'ordre de Dieu pour cens qu'il y a destinés ;
étant de l'ordre de Dieu , elles sont donc de la vo-
lonté de Dieu; étant de la volonté de Dieu, elles
sont donc agréables à Dieu, en tant qu'elles sont
dépendantes de cette divine volonté , et qu'elles y
sont unies par la pureté de notre intention ; enfin,
étant agréables à Dieu , elles sont donc méritoires de-
vant Dieu , elles sont donc dignes des récompenses de
Dieu, elles sont donc saintes alors, puisque Dit 11
n'agrée ni ne récompense dans l'éternité que ce qui
est saint. Ainsi vous comprenez comment vous
pouvez les référer à Dieu, en y reconnoissant la
volonté de Dieu, et vous y appliquant par ce motif
et en celte vue.
XIV. Ce n'est pas tout. Dans le soin des affaires
humaines, combien y a-t-il de fatigues à essuyer?
combien de chagrins à dévorer? combien d'incidens
fâcheux et de contretemps, combien de traverses à
supporter? En combien de rencontres faut-il se faire
violence, se gt-ner, se surmonter, [)rendre sur soi ?
Tel , dans un ministère tout profane en apparence ,
a néanmoins mille fois plus d'occasions de pratiqrier
la patience, la douceur, la modération, la charité ,
la soumission aux ordres du ciel , la mortification de
ses désirs et la morlilicalion même de ses sens, que
344 ^^^^ ^^ PRUDENCE
n'en ont les religieux les plus austères. Ce n'est point
là un paradoxe, et peut-être n'êtes-vous que trop
instruit par vous-même ae ce que je dis : or tout
cela, ce sont des moyens de sakit que vous avez
dans les mains , et que vous fournissent les alFaires
dont vous êtes occupé ; car tout cela dirigé, purifié,
relevé par un moiif surnaturel et chrétien , peut
être, au jugement de Dieu, d'un très-grand prix.
Combien d'autres, par la même voie, non-seule- X*
ment se sont sauvés, mais sont parvenus à la plus
sublime sainteté ?
X\ . Voilà quelle est la principale attention de la
prudence du salut; elle cherche à profiter de tout
pour le salut, parce qu'elle sait que toutes choses,
hors le péché, peuvent servirait salut. Au lieu que
les mondains, plongés, et comme abimés dans les
affaires du monde, s'y employent d'une manière
toute naturelle , et par là laissent échapper des tré-
sors de grâces et de mérites dont ils pourroient s'en-
richir; un chrétien éclairé de la prudence évangé-
lique , prend des idées supérieures, s'élève au-des-
sus de la nature , ne perd point Dieu de vue , et ,
travaillant dans le temps et aux affaires du temps
présent, porte tous ses regards vers l'éternité. De
celte sorte, ce qui demeure inutile dans les mains
des autres , lui vaut au centuple ; et dans sa condi-
tion , quelque éloignée qu'elle paroisse du royaume
de Dieu , il trouve abondammeut de quoi l'acquérir
et de quoi s'y avancer. L'ambitieux fait consister
toute sa sagesse à ne pas manquer une occasion de
se pousser aux honneurs du monde; le riche inté-
DU SALUT. 345
ressé met toiile la sienne à grossir ses revenus et à
amplifier ses domaines; mais ce parfait chrétien, tel
que vous devez être , et que mon zèle pour vous me
fait souhaiter avec ardeur que vous soyez, ne con-
nok point d'autre sagesse que d'aspirer par toutes les
voies qui se présentent, à une gloire immortelle,
d'amasser chaque jour des richesses qui ne périront
jamais.
XVÏ. Je ne cesserai donc point , et par le devoir
de ma profession , et par l'attachement très-respec-
tueux que j'ai pour votre personne, de vous faire la
même exhortation que faisoit un prophète au peuple .
d'Israël: Apprenez où est la prudence, où est le
conseil , où est la force de V entendement (i). Je
serois bien téméraire si j'enlreprenois de vous ap-
prendre où est la prudence du monde ; vous me fe-
riez là-dessus des leçons, et ce seroit à moi de vous
consulter comme un maître. Mais les plus grands
maures dans la sagesse humaine et dans la science
€lu monde , sont communément les moins hahiles
dans la science du salut: or, vous ne pouvez plus
douter que cette science du salut ne soit néanmoins
la véritable prudence. Ainsi j'ose vous redire : fai-
tes une étude sérieuse de cette solide et droite pru-
dence. Mais où la trouverez-vous ? elle n'est guère
connue dans les cours des princes, ni dans les plus
hauts rangs, et je me souviens sur cela d un beau
trait de l'Ecriture : il est remarquable. Le Roi pro-
phète, parlant du patriarche Joseph, dit que Pha-
raon lui donna un pouvoir absf)!u et une intendance
(i) Baruc. 2.
34^6 SU1\ LA PRUDENCE
générale dans tout son empire (i); et pourquoi
leleva-l-il h ce rang d'honneur? plusieurs considé-
rations l'y engagèrent ; mais entre les autres, ce ha
aîln que Joseph donnât des règles de prudence aux
grands de sa cour, et qu'il enseignât la sagesse à ses
ministres d'état (2). Le moyen que cela pût être, de-
mande saint Chrysoslôme? à peine Joseph avoit-il
atteint l'âge de vingt-cinq ans ; c'étoit un jeune
homme sans expérience des choses du monde, qui
n'avoit eu jusque-là d'autre emploi que de garder des
troupeaux; qui, tiré par violence de la maison de
son père , s'étoit vu réduit â la condition d'esclave ;
qui, tout récemment, avoit été confiné dans une
prison , et ne faisoit encore que d'en sortir ; qui se
trouvoit tout nouveau en Egypte et n'en savoit ni les
mœurs, ni les coutumes. Au contraire , les ministres
de Pharaon étoient des vieillards consommés dans
les affaires , et formés par un long usage : cependant
il faut qu'ils deviennent les disciples de Joseph, et
que ce soit lui qui les dresse et qui les instruise.
Qu'est-ce que cela veut dire ? il est aisé , répond saint
Chrysostôme, de découvrir ce mystère : c'est que les
princes et les ministres de la cour de Pharaon étoient
des idolâtres , et n'avoient point encore adoré ni servi
le vrai Dieu: c'étoient de grands hommes selon le
monde, il est vrai; ils entendoieut parlaiieraenl l'art
de gouverner les peuples, j'en conviens; ils main-
lenoient dans tout sou lustre et faisoient fleurir l'au-
torité royale , je le veux ; ils mettoient dans Its finan-
(i> Ps. 10 'j. — (?,) T/t criidiret principes ej'us , et sencs ejus pru~
dentiatn docerct. iLid.
DU SALUT. 347
ces et dans le commerce un ordre admirable, jy
consens; et qu'on leur altribue mille autres qualités,
je ne contesterai pas sur une seule, et je les recon-
noîtrai toutes. Mais que leur manqnoit-il? l'esprit de
religion, le culte de Dieu, la connoîssance du salut
et le zèle d'y parvenir ; sans cela toute leur prudence
portoit à faux , et étoit aussi vaine que les principes
sur lesquels ils l'établissoient; il n'y avoit que Joseph
qui fût en état de les ramener de leurs voies éga-
. rées , et plût au ciel qu'il y eût dans toutes les cours
des rois de pareils docteurs , et qu'on voulût les
écouter!
XVII. Le désordre qui perd tout , c'est qu'on
n'écoute que la prudence du monde : désordre plus
ordinaire dans la grandeur et l'éclat des premières
conditions; mais du reste, désordre presque univer-
sel. A bien juger des choses, quelque apparence qu'on
ait de religion, et quelque profession qu'on en fasse,
on n'a point dans le fond d'autre prudence que celle
du monde. Par une malheureuse fatalité , à force de
pratiquer le monde, on réduit à la seule prudence
du monde , les atîaires mêmes oii le salut est en«aiîé.
Dans toutes les délibérations , c'est presque toujours
la prudence du monde qui décide ; si la prudence du
salut forme quelque dilTicullé, on la traite de scru-
pule et de foiblesse : car voici jusqu'où va le désor-
dre. Qu'un homme de bien , et sage selon l'évangile ,
téuioigne de la répugnance à telle résolution qu'on
prend, à tel moyen qu'on lui suggère, à tel avis
qu'on lui donne, à tel avantage qu'on lui fait espé-
rer; qu'il balance là-dessus , par une raison de cons-
348 Sl!U LA PRUDENCE
ciencé", et qu'il craigne. d'y exposer son salul , on en
rit, on en plaisante, on le regarde comnae un peiit
génie, et l'on conclut qu'il n'est bon à rien. S'il
avoit à raisonner et à délibe'rer avec des païens et
des infidèles , je ne m'élonnerois pas qu'on tournât
ainsi en raillerie tous ses remords et toutes ses pré-
cautions ; mais ce que je ne puis assez déplorer, c'est
qu'il ait à soutenir les mêmes mépris parmi des
chrétiens, et que des gens qui professent la même
foi que lui , et qui prétendent au même salut, soient
surpris de lui ctilendre alléguer ce salut et celte foi
contre les principes de la politique humaine et con-
tre les manières du monde. De là vient que, pour
s'attacher régulièrement dans le monde à la pru-
dence du salut, on a besoin d'une grande fermeté
d'ame et d'un grand désintéressement.
XViil. Je sais que vous avez l'un et l'autre. Vous
êtes ferme dans ce que vous avez une fois résolu; et
comme vous ne faites rien à quoi vous n'ayez mû-
rement pensé et oii vos vues ne soient très-désinté-
ressées, les discours du public vous louchent peu ,
et ses jugemens ne sont guère capables de vous
détourner de tout ce que vous croyez être de votre
devoir; mais celte fermeté inflexible au sujet des
devoirs du monde , prenez garde qu'elle ne vous
abandonne lorsqu'il s'agit du salul. Laissez parler ces
esprits forts, à qui vous entendez dire quelquefois
par dérision et en se réjouissant , qu'un tel a peur de
l'enfer, qs/il est dévot, qu'il a des visions: atten-
dez Id fiHjc'eslla décision de tout. O que ces grands
esprits , que ces amcs si élevées au-dessus du vul-
DU SALUT. 3^9
gaire , que ces sages du siècle trouvent bien à ra-
battre de cette sagesse dont ils se paroient et dont
ils étoient si fiers , quand la mort arrive, et qu'elle
les avertit qu'il faut passer dans un autre monde , oii
toute la prudence de celui-ci n'est de nulle valeur et
n'est comptée pour rien! Leur prudence mondaine
leur a servi à se démêler habilement et honorable-
ment de toutes les atîaires qu'ils ont eu à traiter avec
les hommes ; mais de quel usage leur sera-l-ellepour
se démêler heureusement et avantageusement de
l'importante affaire qu'ils auront à traiter avec Dieu?
Il s'agira de lui rendre compte , il s'agira de justi-
fier devant son tribunal toute la conduite de leur
■vie , il s'agira de recevoir de lui une sentence de sa-
lut ou de damnation; il n'y aura point là d'intri-
gues à imaginer , de ressorts secrets à faire jouer ,
d esprits à ménager. D un seul rayon , la lumière di-
vine dissipera toutes ces fausses lueurs d'une raison
bornée , et d'une sagesse qui les aveugîoit et les
égaroit , plutôt qu'elle ne les éclairoit et les condui-
soil. A ce grand jour , à celte révélation , qui tout
à coup leur découvrira toute leur folie passée et
toute leur misère présente , que penseront ces phi-
losophes , ces intrépides, ces braves en fiiit de re-
ligion? c'est ce que je voudrois , mais ce que je ne
puis maintenant leur faire concevoir : si même je me
hasardois à vouloir leur en donner quelques idées,
ils ne m'en croiroient pas. Quand donc le conce-
vront-ils ? quand ils 1 éprouveront. Mais quand ils
l'éprouveront, y aura-t-il du remède , y aura-t-il
pour eux quelque ressource?
35o SUR LA PRUDENCE
XÏX. Ces réflexions sont terribles , et méritent
assurément qu'on s'y rende allenlif. Peut-être me
direz-vous ce qu'on nous dit tous les jours , que la
dissipation du monde el ses mouvemens elFacent ces
sortes de pensées , et empêchent que la plupart ne
s'en occupent: mais, vous répondrai-je, c est doJic
à dire que la dissipation du monde el que ses mou-
vemens renversent l'esprit à la plupart des gens du
monde: car, en vérité, qu'appelez-vous renverse-
ment d'esprit, si ce n'en est pas un de savoir qu'on
doit mourir, qu'après la mort tout sera comme
anéanti pour nous sur la terre , qu'il ne nous restera
qu'un seul bien à posséder, qui est le salut , que
la possession de ce bien unique et souverain dépen-
dra du soin que nous aurons eu de le rechercher
dans la vie et de nous y préparer, que la perle de
ce bien infini nous exposera à un malheur iufini et
nous y précipitera: que peut-on, dis-je, appeler
égarement et même extravagance, si ce n'est dêlre
instruit de tout cela, et de le négliger , et de n'en
être aucunement en peine, et de l'abandonner au
hasard, et de n'y tourner jamais ses vues, et de
n'examiner jamais ce qui en sera et ce qui n'en sera
pas , comme si c'eloit une chose à quoi l'on n'eût nul
iiilérêt, ou qu'un intérêt très-léger? N'est ce pas
en cela que s'accomplit la parole de Dieu et celte
menace qu'il nous fait par son Apôtre : Je perdrai ■
toute la sagesse des sages , et je détruirai toute la
prudence des prudens ? il permet que des hommes ,
d'ailleurs pleins de raison , et àw meilleur conseil en
toutes les autres alTalres , cessent d'être raisonnables
DU SALUT. 35l
et deviennent incapables de loul conseil dans l'af-
faire de leur saint.
XX. Vous ne serez pas de ce nombre , ainsi que
je l'espère et que je le demande souvent à Dieu pour
vous. Vous rentrerez en vous-même, et vous con-
sidérerez sérieusement tout ce que je viens de vous
marquer. Vous serez toujours , comme vous l'avez été
jusqu'à ce jour , sage pour les affaires publiques dont
vous êtes chargé , sage pour les affaires domestiques
de votre maison ; mais vous le serez encore plus pour
votre ame et pour raifaire de votre salut. Vous me
faites l'honneur de me mettre au rang de vos amis ,
et de m'en donner la qualité. Je la reçois avec tout
le respect et toute la reconnoissance possible ; mais
il me seroit bien douloureux qu'un homme que
j'honore, en qui je remarque les plus beaux talens,
et à qui je dois autant qu'à vous, s'oubliât lui-même
dans son affaire capitale, lorsqu'il a tant de vigilance
et de circonspection dans les affaires , ou qui ne le
touchent en aucune sorte, ou qui ne sont pour lui
que d'une très-petite conséquence , en comparaison
de celle qu'il laisse perdre. Mon ministère m'engage
à m'employer au salut des âmes. Je dois être sen-
sible à leur perle par le sentiment d'une charité
commune , et fût-ce l'ame du dernier des hommes,
et même l'ame de mon plus mortel ennemi, je ne
devrois rien épargner pour la sauver. Concluez de
là ce que me causeroit de regrets et de sensibilité la
perte d'une ame qui , par tant d'endroiis et tant de
raisons particulières , me doit être aussi chère qne
la vôtre. Je vous conjure donc par l'amitié , ou plutôt
352 SUR LA PRUDENCE DU SALUT.
par la bonlé que vous me témoignez en loiifes ren-
contres , de me donner la consolation d avoir tra-
vaillé efficacement à votre plus grand bien et à votre
intérêt le plus précieux, qui est le salut. \ous avez
sans cesse autour de vous ur^e foule de gens qui vous
sollicitent pour d'autres grâces qu'ils veulent obtenir :
ce ne sont point là celles que je vous demande. Dis-
pensez-les comme il vous plaira, et à qui il vous
plaira : mais accordez-moi ce que je désire si ardem-
ment, et sur quoi je ne craindrai point de vous
presser jusqu'à l'importunilé ; savoir , que votre pre-
mier soin soit votre salut. Dans ces autres grâces
pour lesquelles on s'empresse tant auprès de vous,
chacun ne pense qu'à soi-même et ne cherche que
soi-même : mais dans la grâce que je souhaite et que
j'attends de votre religion, je ne pense qu à vous,
ni je ne cherche que vous.
INSTOICTION
INSTRUCTION
SUR
LE CHOIX D'UN ÉTAT DE VIE (i).
Oans l'âge où vous êtes , vous devez penser à faire
choix d'nn étal de vie; el rien n'est plus nécessaire
pour vous que de bien connoître l'imporlance de
ce choix et les règles qu'il y faut garder. Vous me
demandez là-dessus quelque instruction, et je satis-
fais volontiers à une demande aussi raisonnable que
celle-là , et aussi digne de votre piéié et de votre
sagesse.
I. Imprimez-vous bien dans l'esprit cette grande
maxime, qu'il n'y a rien dont le salut dépende davan-
tage que de bien choisir l'état oii l'on doit vivre ,
parce qu'il est certain que presque tons les péchés
des hommes viennent de l'engagement de leur état.
Combien Dieu voit-il de réprouvés dans l'enfer, qui
seroient maintenant des saints s'ils avoienl embrassé ,
par exemple, l'éiat religieux? el combien y a-t-il de
saints dans le ciel qui seroient éternellement ré-
prouvés, s'ils avoient vécu dans le monde ? Voilà ce
qui s'appelle le secret de la prédestination, lequel
roule principalement sur le choix de l'é'at. Tâchez
donc de bien comprendre cette vériié, aiin de vous
bien conduire dans une atïaire si imper ta nie. Car que
(i) Cette instiuclion regarde une jeune personne de qualité,
TOME IX. 23
354 ^'^^ LE CHOIX
seioît-ce si vous veniez à vous y tromper, et à
prendre une autre voie que celle où Dieu vous a
préparé des grâces pour faire votre salut ?
II. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le choix
d'un état, est de n'y entrer jamais sans vocation ,
c'est-à-dire , sans y être appelé de Dieu. Car il ne
vous appartient pas de disposer de vous-même pour
choisir selon votre gré tel état qu'il vous plaira.
Etant à Dieu comme nous y sommes , c'est à lui de
nous parler selon les vues et selon les desseins de sa
providence; et si, au préjudice d'une obligation si
sainte, nous nous engageons témérairement dans
une condition où il ne nous appelle pas, dès-là il
est en droit de nous y délaisser, et de ne nous plus
accorder cette protection spéciale dont il favorise les
justes. Or, quel malheur si cela vous arrivoit jamais,
et si vous pouviez un jour vous reprocher que vous
êtes dans un état où Dieu ne vous avoit pas destinée !
Quand vous seriez alors sur le premier trône du
inonde, quand vous seriez reine et souveraine, vous
devriez plaindre votre sort, et le regarder comme
l'étal le plus déplorable.
m. Cependant voilà le désordre, et tout ensemble
la misère des conditions du monde. On n'y entre
que par intérêt , que par ambition , que par passion ,
que pour y chercher des établissemens de fortune.
Jamais, ou presque jamais, on n"y envisage Dieu;
et la dernière chose à laquelle on pense, c'est d'exa-
miner si l'état qu'on prend est de sa volonté , et si
le salut y peut être en assurance. Cela ne se voit
que trop. Par exemple, dan^ une alliance qu'on
d'un état de vie, 355
veut faire , et où deux jeunes personnes doivent
s'engager par le lien du mariage, à quoi s'applique-
t-on? à considérer s'il y a de part et d'autre un bien
convenable , s'il y a de la naissance et de la qualité,
si l'entrée en telle famille fera honneur, si elle sera
de quelque utilité selon le monde. Dès qu'on y
trouve là-dessus tout ce qu'on prétend , on ne se
met guère en peine de la vocation divine, ou plutôt
on la suppose , comme si elle étoit infailliblemenE
attachée à de pareils avantages.
IV.Ge n'est pas qu'il soit absolument mauvais d'avoir
égard à tout cela. Il y a une prudence humaine qui
n'est point contraire à la sagesse évangélique, pourvu
qu'elle lui soit subordonnée. Mais l'abus est de
n'écouter que cette prudence du siècle , de ne se con-
duire que par les principes du siècle , de ne regardée
les choses que par rapport au siècle, et de ne s'y dé-
terminer qu'autant que les considérations du siècla
nous y portent. Car c'est faire à Dieu le même ou-,
trage et la même injustice que feroit à son maître
un serviteur qui voudroit se rendre indépendant,
ou qui n'agiroitque sous les ordres et sous l'autorité
d'un autre.
V. De là vient quil y a très-peu de gens du monde
qui puissent raisonnablement se flatter d'être dans
l'état oLi Dieu les veut. Je ne prétends point vous
faire entendre par là que les divers états qui compo-
sent ce que nous appelons le monde, ne soient pas
en général delà vocation de Dieu. C'est lui qui les a
établis, lui qui les a partagés, lui qui, par son infinie
sagesse , les a disposés et arrangés. Or, il ne les a
23.
356 SUR LE CHOIX
pas élablls, ni partagés, ni arrangés de la sorte, pour
vouloir qu'ils demeurent vides et sans sujets qui les
remplissent. D'où il faut nécessairement conclure
qu'entre les hommes il y en a , et un grand nombre ,
qu'il a fait naître pour ces états et qu'il y a appelés.
Tellement que ce seroil une erreur grossière de
croire que d'être engagé dans le monde ce fût être
hors des voies de Dieu : comme si Dieu réprouvoil
tous les états du monde , et qu'on n'en pût embrasser
aucun avec une vocation légitime et sainte. Le monde,
par l'opération du Saint-Esprit et de sa gruce , a pro-
duit dans toutes les conditions de parfaits chrétiens,
et fourni au ciel une multitude innombrable de bien-
heureux. Mais tout ceci supposé , la proposition que
j'ai avancée et que je reprends, n'en est pas moins
vraie, savoir, qu il y a très-peu de gens du monde
qui puissent raisonnablement et prudemment s'as-
surer qu'ils soient dans l'état oi!i Dieu les demandoit.
Car pour avoir cette assurance raisonnable et pru-
dente , il ne me suffit pas en général qu'il n'y ait
point d'état dans le monde où je n'aie pu être appelé
de Dieu : il faut de plus que je sache en particulier,
et autant que j'en puis avoir de connoissance, que
Dieu en effet, dans sa prédestination éternelle,
m'avoit marqué tel état plutôt que tel antre. Je n'en
puis être instruit, ou que par une révélation expresse
de la part de Dieu, ce que certainement les personnes
dont je paile n'ont pas ; ou que par les soins que j'ai
pris pour découvrir, selon qu il m'étoit possible, ce
que Dieu vouloil de moi. Ur il est évident que les
gens du monde ne prennent communément pour
D'UN ÉTAT DE VIE. SSj
cela nul soin, nul moyen. D'où il s'ensuit qu'ils n'ont
donc nulle raison de juger que l'éiat auquel ils se
trouvent attachés soit réellement celui que Dieu dans
ses décrets adorables leur avoit assigné. Car de se
répondre que Dieu , malgré leur négligence , les
aura conduits dans une affaire si périlleuse ; que sans
qu'ils se soient mis en peine d'apprendre ses volontés,
il aura bien voulu lui-même les leur inspirer; qu'il
ne les aura pas laissés là-dessus dans l'ignorance,
ni livrés à leur aveuglement , ce seroit une pré-
somption mille fois condamnée par la parole de Dieu
même et par les sacrés oracles de l'Ecriture. Ainsi
ils n'ont rien de solide sur quoi ils puissent appuyer
leur confiance ; et je dis de plus qu'ils ont, au con-
traire , tout sujet de craindre l'accomplissement des
menaces du Seigneur, qui nous a si hautement et si
souvent avertis qu'il confondroit la fausse sagesse du,
monde , et qu'il l'abandonneroil à ses vues trom-
peuses et à son sens perverti.
VI. Vous voulez présentement savoir ce que vous
devez faire pour connoître les vues de Dieu sur vous,
et quelle est votre vocation. C'est ce que je vais vous
expliquer, et ce que je comprends en trois articles ,^
qui vous serviront de règles, et que je vous prie
d'observer avec une entière fidélité. Le premier est
d'avoir recours à Dieu ; le second , de vous adresser
ensuite aux ministres de Dieu; et le troisième, de
vous consulter vous-même. Tout ce qu'il y a do
plus solide par rapport au choix de votre étal , je dis
à un bon chois, a un choix sage et chrétien, se
358 SUR LE CHOIX
trouve renfermé dans ces trois devoirs, dont voici
îa pratique.
Vil, Gomme Dieu ne s'explique immédiatement
à nous que par ses inspirations intérieures, vous de-
vez d'abord l'écouter dans le fond de votre cœur, et
vous rendre attentive à celte voix secrète par la-
quelle il a coutume de parler à ses élus. Mais afin de
l'engager davantage à vous communiquer ses lumières
et à se déclarer , vous n'avez point de moyen plus
efficace ni plus assuré que la prière. Allez donc aussi
souvent que vous le pourrez vous prosterner devant
lui , et lui dire comme Samuel : Parlez , Seigneur , et
découvrez-moi vous-même quel df'ssein vous avez
formé sur ma personne; car me voilà prèle à vous
entendre, à vous obéir, et à exécuter toutes vos
volontés. Quelque difficulté qui se présente en tout
ce que vous me prescrirez , et quelque opposé
qu'il soit à mes inclinations, du moment que je
comprendrai que c'est ce que vous voulez de
moi, je ne balancerai pas; et sans difiérer, je me
mettrai en devoir de l'accomplir. Telle est, mon
Dieu , ma résolution , et j'espère de votre grâce que
rien ne sera capable de l'ébranler, ni de îa changer.
A celte prière , vous pourrez encore ajouter celle de
David: Montrez-moi , Seigneur , le chemin oit je
dois marcher , parce que j'ai élevé vers vous mon
ame (i). Le Prophète se sert là d'une puissante rai-
son pour toucher le cœur de Dieu^ et il ne pouvoit
plus sûrement obtenir d'en élre éclairé : Parce qu^
(i) Ps. 142.
d'un état de vie. 359
fai èles?è ^ers vous mon ame. En effet , si Dieu ne
souhaite rien plus ardemment que de nous voir se-
conder sa providence et embrasser ses voies , nous les
laissera-t-il ignorer, et n"aura-l-il nul égard au désir
qne nous lui marquons et à la droite intention que
nous avons de les suivre ? Ce qui achèvera enfin de
l'intéresser en votre faveur, et de le disposer à vous
accorder votre demande, ce sera d'y joindre quel-
ques dévotions particulières et quelques bonnes œu-
vres, surtout l'usage de la communion, et même
quelques pratiques de la pénitence chrétienne. Car
voilà, selon saint Paul, les victimes et les sacrifices
par où l'on fléchit le Seigneur.
Vin. Après vous être acquittée de ce premier
devoir envers Dieu , vous devez ensuite vous adresser
aux ministres de Dieu. Ce sont nos guides , nos
conducteurs , et ils ont été établis pour nous donner
des conseils salutaires. C'est pour cela que Dieu les
éclaire spécialement eux-mêmes; et souvent il ar-
rive que ce qu'il n'a pas voulu par lui-même nous
révéler , c'est par leur bouche qu'il nous l'enseigne.
Ainsi dans l'ancienne loi , les prophètes étoient-ils
appelés voyans , et c'éloit à eux que Dieu envoyoit
son peuple pour en recevoir toutes les décisions et
tous les éclaircissemens nécessaires. Or , par les
ministres de Dieu , j'entends deux sortes de per-
sonnes. Premièrement , et dans le sens le plus ordi-
naire et le plus propre , ce sont les prêtres du
Seigneur , ce sont nos confesseurs et les directeurs
de notre conscience. Ayez un directeur sage , un
homme de Dieu , en qui vous preniez confiance ,
36"0 SUR LE CHOIX
ei à qui vous exposiez avec simplicité et avec can-
deur toutes vos vues , toutes vos pensées , toutes les
bonnes et mauvaises dispositions de votre ame. Pro-
posez-lui vos doutes; marquez-lui à quoi vous vous
sentez attirée , ou à quoi vous avez de la répugnance.
Ne lui dissimulez rien ; et quand vous croirez lui
avoir dit toutes choses , priez-le qu'il vons examine
encore lui-même, et répondez -lui avec l'humiliié
d'un enfant. Surtout faites-lui voir qu'il peut vous
parler avec une pleine liberté, et demandez-lui qu'il
vous détermine précisément au parti qu'il jugera le
meilleur sek)n Dieu , et non point à celui qui pour-
roit vous être plus agréable selon la nature et selon
le monde. Dès que vous agirez avec cette droiture
et cette bonne foi , vous aurez tout sujet de vous
promettre que Dieu présidera au jugement de son
ministre , et que l'esprit de vérité lui suggérera pour
vous une décision juste , et où vous pourrez vous en
tenir. Mais en second lieu , vous devez de plus comp-
ter parmi les ministres de Dieu , le père et la mère
dont vous avez reçu la vie. Les pères et les mères
sont , après Dieu^el selon l'ordre de Dieu , les pre-
miers supérieurs de leurs enfans , et ce seroit une
indépendance condamnable plutôt qu'une liberté
évangélique , de vouloir , dans le choix qu'on fait
d'un étal , se soustraire absolument à l'autorité pa-
ternelle. Il est vrai qu'on n'est pas toujours obligé
de se conformer aux désirs d'un père et d'une mère,
trop préoccupés de l'esprit du monde , et qu'il y a
des occasions où l'on peut leur répondre ce que
disoient les apôtres : Est-il de la justice (jue nous
d'un état de vie. 3Gi
vous ohèissîons préférablement à Dieu ( i ) ? Mais
au moins faut-il les écouter , peser leurs raisons , y
déférer même lorsqu'on n'en a point de plus fortes
à y opposer ; enfin , soit que l'on condescende à
leurs volontés , ou que pour l'intérêt de son salut ,
on s'en écarte, leur donner toujours tous les témoi-
gnages d'une soumission filiale et du respect qu'on
reconnoît leur devoir.
IX. Il vous reste de vous consulter , et , selon le
mot de saint Paul , de vous éprouver vous-même.
Car , Dieu ne nous a donné le discernement et la
raison , qu'afin que nous nous en servions dans toutes
les affaires qui nous regardent , mais particulière-
ment en celles qui nous sont d'une aussi grande
conséquence que l'est le choix de notre état. Exa-
minez donc sans vous flatter , quel est de tous les
étals de la vie , celui cii vous pouvez plus glorifier
Dieu , celui où vous pouvez faire le plus aisément
votre salut , celui auquel vous êtes plus propre eu
égard aux qualités de votre esprit et de votre cœur.
Car il se peut faire qu'avec le naturel que Dieu vous
a donné , vous vous perdrez oii un autre se sauvéroit ,
et qu'au contraire vous vous sauverez où un autre
se perdroit. Quoi qu'il en soit , souvenez-vous tou-
jours que toute votre délibération doit se rapporter
au salut, comme à votre unique fin ; que vous ne
devez juger d'un état, ni l'estimer plus que l'autre,
qu'autant qu'il pourra vous conduire plus sûrement
au salut ; que tout ce que vous avez à considérer en
(0 Act. 4,
362 SUR LE CHOIX
vous-mcme , se réduit à la seule question que fit ce
jeuiie homme de l'évangile à Jésus- Christ : (^uc
faut-il que je fasse pour obtenir la vie éternelle {f)^.
Car voilà le grand principe que vous devez poser ,
el d'où vous devez tirer toutes vos conséquences ;
comme si vous raisonniez de la sorte : Je veux faire
mon salut , et je le veux à quelque prix que ce soit.
Ce n'est donc point là-dessus qu'il s'agit de délibé-
rer , puisque je suis déjà toute déterminée et que je
le dois elre. Mais pour me sauver , il y a plusieurs
moyens ; et un des plus puissans c'est la condition
el l'élût. Ainsi , de tous les étals qu'on me propose ,
ou qui se présentent à mon esprit , j'ai à voir devant
Dieu quel est celui qui me paroîtra le plus avanta-
geux pour arriver à mon terme, qui est toujours le
salut. Si je n'avois en vue que de m'élever dans le
monde, que de briller dans le monde , que de
mener une vie douce el agréable dans le monde,
c'est ce que je trouverois en telle condition. Mais
encore une fois tout cela n'est pvoint ma fm , el par
conséquent je ne dois avoir nul égard à tout Cela.
iMa fin , c'est Aç: parvenir à la vie éternelle. Or , je
connois , ou je crois de bonne foi connoître que je
ne pourrai dans nul état l'acquérir plus sûrement
que dans celui - ci : je conclus donc que c'est à
x;elui-ci qu'il faut me fixer.
X. Quand vous aurez délibéré de celle manière
avec vous-même , si vous ne vous sentez pas encore
dans une parfaite détermination , voici deux règles
(i)Luc. 10.
d'un état de vie. 363
dont vous devez vous servir , et qui sont de saint
Ignace dans le livre de ses exercices, i. Que vou-
drois-je conseiller à une autre si elle éloit en ma
place , et qu'elle me demandât mon avis ; à une
autre qui auroit les mêmes inclinations, ou les mêmes
défauts que moi ? Que lui répondrois-je , et à quel
genre de vie la porterois-je ? Car quand il s'agit des
autres , nous sommes ordinairement bien plus désin-
téressés, et par là môme bien plus capables de prendre
le bon parti. Or , pourquoi n'aurois-je pas pour moi
la même charité et le même zèle que j aurois pour
autrui? Si c'étoit une de mes amies qui délibérât,
ne cherchant que son salut , je sais ce que je lui
dirois : pourquoi ne me le dirois-je pas à moi-même?
O mon Dieu ! dégagez -moi de toutes ces illusions
de l'amoiir-propre , qui m'aveuglent , et qui m'em-
pêchent de penser aussi sainement sur ce qui me
touche , que sur ce qui concerne le prochain. 2. Entre
ces dllîérens états , lequel voudrois-je avoir pris ,
lorsque je serai à i'ariicle de la mort ? Car c'est alors
que j'envisagerai solidement les choses , et que mes
passions ni les préjugés du monde n'obscurciront
plus ma raison. Ce que je voudrois donc avoir fait
à ce dernier moment, c'est ce que je dois faire au-
jourd'hui ; et voilà sans doute la règle la moins
trompeuse et la plus infulUible que je puisse suivre.
Si j'en use autrement , je dois m'attendre qu'un jour
j'en aurai une vraie douleur. Or , ne seroit-ce pas
une extrême folie d'embrasser un état , dont je pré-
vois que j'aurai à me repentir ? O mon Dieu ! je
364 SIJH LE CHOIX
VOUS rends grâces de la vue que vous me donnez.
Failes, Seigneur , que j'en profite comme du plus
excellent moyen pour me déterminer chrétienne-
ment. Oui, mon Dieu, c'est par là que je veux
décider avec vous de ma destinée. Je veux vivre dans
l'état oii je serai bien aise de mourir. Malheur à moi
si je venois à m'engager dans une condition qui ne
me dût produire à la mort que des sujets de crainte
et que des regrets !
XI. Sans prétendre vous marquer formellement
ma pensée sur l'état qui vous peut le mieux conve-
nir , je finis en vous disant au regard de l'état reli-
gieux , ce que saint Paul disoil aux premiers fidèles
touchant le célibat. Ce passage est admirable , et
plein de sens et de religion. Pour ce qui est de Vétat
des vierges (i) , écrivoil cet apôtre aux Corinthiens ,
je nai point là-dessus de précepte du Seigneur à
cous intimer ; mais je ne fais que donner conseil y
comme ayant reçu du Seigneur la grâce d'être fidèle.
Je pense donc qu eu égard aux misères qui nous
environnent , et aux dangers continuels oit nous
sommes exposés , c'est un état avantageux. Ce que
je désire y poursuivoit le même docteur des gentils ,
cest que vous ri ayez point de soins qui vous in-
quiètent. Or , une femme , dans l'état du mariage ,
est occupée des choses qui regardent le monde et du
soin de plaire à son époux ; au lieu qu'une vierge
ne s'occupe que des choses qui regardent le Seigneur ,
pour être sainte de corps et d'esprit. 11 vous sera
(i") I. Cor. 7.
d'un état de vie. 363
aisé de faire l'applicaiion de ces paroles à la profes-
sion religieuse. Je ne vous en dis pas davantage :
c'est au Seigneur à s'expliquer, et vous serez tou-
jours bien partout oii vous serez sous sa conduite et
par sa vocation.
INSTRUCTION
SUR
LA COMMUNION.
Il y a trois temps à dlslinguer par rapport à la corn*
munioii : celui qui la précède , celui de la communion
même , et celui qui la suit. Selon celte différence ,
Yoici les différens avis que vous devez suivre , et qui
vous serviront de règles pour un saint usage de la
divine eucharistie.
§. I. A^îs pour le temps ^ui précède la communion,
I. Bien comprendre que la plus grande , la plus
sainte et la plus importante acîion de votre vie , c'est
de communier ; et par conséquent ^ qu'il n'y en a
aucune où il soit plus dangereux pour vous d'agir
par coutume et par habitude , où vos négligences
soient moins excusables , et où vous puissiez moins
espérer de Dieu , qu'il ne s'offense pas de vos froi-
deurs et de vos relâchemens.
II. Bien concevoir que Je pins grand crime que
vous puissiez commettre , c'est d'abuser de ce qu'il
y a de plus augusie et de plus divin dans notre reli-
gion , de vous rendre coupable de la profanation du
corps du Seigneur , et de vous faire un poison mortel
de ce que Jésus-Christ a établi pour être la nourri-
ture spirituelle de voirai ame.
SUR LA COM]MUNION. 36j
III. Être bien persuadé que le plus essentiel de
tous vos devoirs en qualité de chrétien , est de vous
mettre en étal de communier dignement , et de tra-
vailler à purifier votre ame, afin qu'elle puisse servir
de demeure à Jésus-Christ , en vous disant à vous-
même , mais avec bien plus de raison que Salomon :
// 7ie s agit pas de préparer une demeure aux
hommes , mais à Dieu , le Roi des rois,
IV. Bien méditer ces paroles de saint Paul : Que
ï homme s'éprouve donc soi-même , avant que de
manger ce pain céleste ; car celui qui le mange in-
dignement , mange sa propre condamnation ^ parce
qu il ne fait pas le discernement qu'il doit faire dit
corps du Seigneur {i). Accomplir, dis-je, mais sin-
cèrement et de bonne foi , ce précepte de l'apôtre;
€n sorte que toutes les fois que vous communiez ,
vous puissiez vous rendre témoignage que vous vous
êtes éprouvé , et que sans présumer , non plus que
saint Paul , d'être justifié pour cela , votre conscience
ne vous reproche rien qui vous puisse être un obs-
tacle, du moins essentiel, à ce sacrement; c'est-à-
dire, que vous ne la sentiez chargée d'aucun péché
mortel : car c'est en quoi le concile de Trente fait
principalement consister cette épreuve que vous
devez faire de vous, avant que d'approcher de la
communion.
Y. Faire une confession aussi exacte , aussi fer-
vente et aussi parfaite pour communier, que vous
la voudriez faire pour mourir, étant bien convaincu
qu'il ne faut pas une moindre pureté de cçeur pour
(i) 1. Cor. 11.
368 SUR LA COMMUNION.
aller recevoir Jésus-Christ que pour paroîire devant
Dieu, et pour subir la rigueur de son jugement.
Celte pensée seule suffiroil pour ne tomber jamais
dans le désordre des communions sacrilèges, et
même pour n'en faire jamais de lièdes , ni d'impar-
faites , celles-ci servant bien souvent de disposition
aux autres.
\I, Bien entendre que l'épreuve que chacun doit
faire de soi-même avant que de communier, ne
consiste pas seulement à confesser son péché , à s'en
accuser, et aie détester; mais à sortir de l'occasion
où l'on pourroit être de le commettre, à en retrancher
la cause, à en réparer le scandale; et que tandis que
le scandale d'un péché dure , ou qu'on est dans
l'occasion de ce péché sans la vouloir quitter , on
n'a pas encore satisfait à l'obligation indispensable
que saint Paul nous impose par celte règle : (^u& j
ïhomme s'éprouve.
VII. Vous souvenir que comme la disposition la
la plus naturelle , c'est-à-dire la plus conforme , et
aux inclinations de Jésus-Christ, et à la dignité de
son sacrement, c'est la pureté : aussi de tous les pé-
chés qui se commettent dans le monde, n')' en a-i-il
point qui ait une opposition plus spéciale à la com-
munion , et qui vous en rende plus indigne que le
péché d'impureté, parce qu'en déslionorant voire
chair , il déshonore la chair de Jésus-Christ même.
L'avoir en abomination dans cette vue , et faire sou-
vent réflexion à ces paroles étonnantes de saint
Ambroise , qu'il adressoil à Jésus-Christ : Quelle
ionté , Seigneur , que pour saucer lliomme , vous
ri ayez
SUR LA COMMUNION. 869
noyez pas eu horreur de <>>ous incarner dans le
sein d'une vierge (i)/ Car si, toute pure qu'a été
Marie, saint Aiubroise n'a point cru lui faire tort de
parler ainsi, qu'auroit-il dit d'une impudique qui,
dans l'engagement et dans le désordre de son péché,
approche de la communion , laquelle n'est rien autre
chose, selon les Pères, qu'une extension ou une
suite de l'incarnalion ?
VIII. N'attendre pas jusqu'au jour de la commu-
nion même pour vous y préparer; mais prendre
pour cela un temps raisonnable , et y penser d'autant
plutôt, que vos communions seroient plus éloignées
les unes des autres; surtout la veille d'un si saint jour,
ou même deux ou trois jours auparavant , vous sé-
parer de toutes les choses qui pourroient vous dis-
siper l'esprit', comme de certains divertissemens et
de certaines conversations , dont l'inutililé et la va-
nité sans parler du reste, sont plus opposées à la
sainteté de l'action que vous devez faire.
IX. Employer les trois ou quatre jours qui pré-
cèdent votre communion à faire de saintes lectures,
qui vous remplissent l'esprit et le coaur des senli-
mens dont vous devez être pénétré sur un si grand
sujet. Le livre du Mémorial de Grenade sera très-
propre pour cela. Y ajouter de bonnes œuvres, par-
ticulièrement des aumônes, qui vous attirent les
grâces nécessaires pour communier saintement et
utilement. Y joindre une petite revue que vous ferez
de votre conduite, pour reconnoîlre si depuis votre
communion vous avez été plus fidèle à Dieu, et si
(i) Arabr.
TOME IX. 24
370 SUR LA COMMUNION.
VOUS avez avancé dans la voie de votre salul; et mar-
quer en particulier les choses oii vous vous aperce-
vrez qu'il y a eu en vous du relâcheaienl : cela même
étant la matière des principaux actes intérieurs qui
doivent entrer dans la communion suivante.
X. Ménager , s'il est possible , quelques jours avant
la communion, un entretien avec votre confesseur,
afin qu'il vous aide par ses conseils à bien faire
une action si sainte ; rien n'étant plus capable de vous
engager à remplir sur ce pointions vos devoirs , que [
à'en conférer avec celui qui vous tient la place de
Dieu , et en qui vous avez pris confiance. Cet avis
est de la dernière conséquence , particulièrement
aux personnes de la cour et à ceux qui vivent dans le i
commerce du grand monde.
3. 2. Ai'is pour h temps même de la communion,
I. Considérer le jour de votre communion comme
un jour que vous devez entièrement et uniquement
consacrer à Jésus-Christ ; en sorte que vous accom-
plissiez à la lettre le précepte du Saint-Esprit : iW
laissez rien échapper d'un jour sans en profiter (i).
C'est-à-dire , qu aucune partie d'un jour si heureux
ne soii perdue pour vuus, et que tout ce que vous
ferez ce jour-là se rapporte à l'action principale dont
vous devez être occupé , qui est la communion même ;
vous levant, par exemple, dans cette pensée : Voilà
le jour que le Seigneur a fait pour moi (2); allant
à 1 église dans ce sentiment : Voici t Epoux qui vient y
allons au-devant de lui ; mais par-dessus tout ne
(i)Eccli. i4.--(2)Ps. 117.
SUR LA COMMUNION. 87 I
faisant aucune action ni profane , ni frivole, qui
puisse marquer un esprit lâche et peu touché des
choses de Dieu.
II. Assister à la messe oii vous devez communier,
avec le même esprit que vous auriez voulu assister
avec les apôtres , à la dernière cène , oii Jésus-Christ
les communia de sa propre main , puisqu'en effet ce
qui se passa pour lors dans la personne des apôtres,
va se renouveler dans vous, et que par le ministère
du prêtre qui vous représente Jésus-Christ, vous
allez être participant de la même grâce, et re-
cevoir le même honneur qu'eux. Pour cela , vous
entretenir pendant la messe, et jusqu'au temps de
la communion , dans les affections , ou dans les pen-
sées suivantes.
III. D'une vive foi de la présence réelle de Jésus-
Christ dans l'eucharistie ; faisant intérieurement la
profession de cette foi , et disant avec l'aveugle-né
de 1 évangile : Oui , Seigneur je crois (i). Je crois
que cest vous-même que je vais recevoir dans ce
sacrement , vous-même qui , étant né pour moi dans
une crèche, avez voulu mourir pour moi sur la croix,
et qui , glorieux dans le ciel , ne laissez pas d'être
caché sous ces espèces adorables : je le crois, mon
Dieu, et je m'en tiens plus assuré, que si je le
voyois de mes yeux , parce que mes yeux me pour-
roient tromper , et que votre parole est infaillible.
Quoique mes sens et ma raison me disent le contraire,
je renonce à mes sens et à ma raison , pour me cap-
tiver sous l'obéissance de lafoi; ets'ilfalloit souffrir
(i)Joan. 9.
Sya SUR LA COMMUNION.
mille morls pour la confession de celle vérité, aide
de votre grâce, Seigneur, je les souilVirois plulot
que de démentir sur ce point ma créance et ma
religion.
IV. D'une adoration respectueuse , qui est comme
la suite naturelle de cet acte de foi : car , puisque
c'est Jésus-Christ même que vous allez recevoir, il
est juste que vous lui rendiez auparavant l'hommage
que vous lui devez, comme à votre souverain et à
votre Dieu; à l'exemple des premiers chrétiens , qui,
selon le témoignage de saint Augustin , ne recevoient
jamais la chair du Sauveur dans les sacrés mystères ,
sans l'avoir premièrement adorée. Ainsi, pendant
que le prêtre célèbre , mais particulièrement à l'élé-
vation de l'hostie , vous répéterez souvent d'esprit et
de cœur ces paroles de saint Thomas : Mon Sei-
gneur et mon Dieu (i); adorant Jésus-Chrisl sur
l'autel, comme les Mages l'adorèrent dans Féiable
de Bethléem, et lui protestant, avec saint Ber-
nard , que plus il a voulu se faire petit pour se
donner à vous , plus vous voulez avoir de respect,
de zèle et de vénération pour lui.
Y. D'un profond anéantissement de vous-même,
vous étonnant qu'un Dieu d'une si haute majesté
daigne bien descendre du ciel pour vous visiter;
disant, avec bien plus de sujet que la mère de saint
Jean - Baptiste , lorsqu'elle reçut la visite de la
sainte Vierge : Et d'oii me vient cet excès de
honheur (2) , que mon Seigneur et mon Dieu veuille
venir à moi ? ou , comme le Centenier : Ak ! Sei-
(1) Joan. 30. — (2) Luc. ».
SUR LA COMMUNION. SyS
gTieur , je ne suis pas digne que vous entriez dans'
ma maison (i) ; ou , comme le saint homme Job :
Et quest-ce que l'homme^ Seigneur y pour êtr&
élevé à une telle gloire (2) ? Et qui suis- je , moi
pécheur, mci ver de terre, pour approcher d'un
Dieu aussi saint que vous , pour être assis à votre
table , pour y manger le pain des anges , et pour y
être nourri de votre chair divine ?
VI. D'une humble confiance : car, si Jésus-Christ
se plaît, et se tient même honoré que l'on se confie
en lui , c'est particulièrement dans ce mystère , où
lui-même, sans réserve, se communique à nous.
Or, s'il se donne lui-même, dit admirablement saint
Paul , comment ne nous donnera-l-il pas tout le
reste ? pourroit-il nous refuser quelque chose en
iîiême temps qu'il se livre à nous ? Vous devez donc
considérer f eucharistie comme le trône de la misé-
ricorde de Jésus-Christ , oii vous avez droit de vous
présenter , pour lui exposer vos misères , vos foi-
blesses, vos aveuglemens , vos erreurs, sûr que vous
devez être de lui, que par la vertu de ce sacrement,
si vous n'y apportez point d'obstacle , il vous forti-
fiera, il vous éclairera, il apaisera la violence de
vos passions, il vous délivrera de vos mauvaises habi-
tudes : d'emporté que vous étiez, il vous fera paroitre
modéré; de tiède , il vous rendra fervent; de charnel
et de mondain , il vous changera en homme spiri-
tuel et chrétien : vous approcher , dis-je , de Jésus-
Christ avec celle espérance, fondée sur sa puissance
infinie et sur son infinie bonté; car ii'êtes-vous pas,
(1} Matlii. 8. — (2) Jol>. 7.
374 SUR LA COMMUNION.
lui direz-Tous, ô mon Dieu! le maîlie de mon cœur?
et quand mon cœur sera-t-il plus absolument dans
votre disposition , que quand vous y serez entré par
Tolre adorable sacrement ?
VII. D'une crainte filiale , dont il faut que celle
confiance soit accompagnée , comme si vous disiez ù
Jésus-Christ: Mais ne serois-je point, ô mon Sau-
veur ! assez malheureux pour avoir dans moi un péché
secret qui fût un empêchement à toutes les grâces
que vous me voulez faire? ne serois-je point un
Judas , pour vous donner aujourd'hui le baiser de
paix , et pour vous trahir demain ? ne vous recevrois-
je point comme lui dans l'étal d'une conscience cri-
minelle ? et, au lieu de venir à moi , comme à un
disciple fidèle, n'y venez-vous point avec horreur
et avec indignation, comme à un ennemi caché?
Si cela étoile, ah! je vousdirois, comme saint Pierre:
Retirez-vous de moi , Seigneur (i), parce que je
suis un sacrilège et un impie ; mais la même confiance
que j'ai en vous, me fait espérer. Seigneur, que
vous m'avez remis mon péché, et qu'ensuite tout in-
digne que je suis , vous ne me rejetterez pas de voire
présence.
VIII. D'un désir ardent de recevoir Jésus-Christ :
car l'une des dispositions les plus nécessaires pour
bien communier, c'est de le désirer; comme l'une
des meilleures dispositions pour profiler d'une viande,
c'est de la manger avec appétit. Vous témoignerez
donc à notre Seigneur, non-seulement le désir, mais>
s'il est possible , l'impatience et l'empressement que
(i) Luc. 5<
SUR LA COMMUNION. SyS
VOUS avez de vous unir à lui dans ce sacrement , en
lui disant, comme les patriarches de l'ancienne loi
qui attendoient sa venue : Venez , Seigneur y et ne
tardez pas daç'anfagc (i); venez prendre possession
de mon cœur , il est tout prêt , et il ne peut être
rempli que de vous : ou , comme le Prophète royal,
dans ce psaume qui convient si bien à une ame
chrétienne , au moment qu'elle approche de la com-
munion ; De même que le cerf soupire avec ardeur
après les sources des eaux , mon ame soupire après
vous, mon Dieu {2).
IX, D'une fervente contrition qui achève de sanc-
tifier votre ame , et qui la mette dans ce degré de
pureté où elle doit être pour devenir digne de Jésus-
Christ; vous servant pour cela des paroles affec-
tueuses de ce saint roi pénitent : J'espère, Seigneur,
que vous m'avez déjà lavé par le sacrement de pé-
nitence ; mais lavez-moi encore davantage , puri-
Jiez-moi de nouveau de toutes les souillures de mon
péché {o) y afin que je sois en état de me présenter
à vous. Créez dans moi un cœur pur , et renouvelez
jusquau fond de mes entrailles cet esprit de droi-
ture et de justice {^) i sans lequel toute la dévotion
dont je me sens touché en communiant, ne seroit
que mensonge et illusion. Comme le péché, ô mon
Dieu ! est l'unique chose qui puisse vous déplaire en
moi, je le déteste et l'abhorre, parce qu'il vous dé-
plaît. Quand il ne me rendroit point d'ailleurs sujet
aux châiimens terribles et efïVovables dont votre
justice le punit, et quand il ne mérilcroil point
(1) Psal. 39. — (2) Psal. 4i. — (3) P^ai. 5o. — (4) Ibid.
376 SUR LA com:'.iunion.
l'enfer, il me suffit , pour l'avoir en exécration, cju'il
m'éloigne de vous, et qu'il empêche que vous ne
vous unissiez à moi par le sacrement de votre corps.
X. D'un parfait amour : car, si vous êtes obligé
d'aimer Jesus-Chrisl de tout votre cœur, et de cet
amour de préférence qui vous est commandé par la
loi divine, beaucoup plus devez-vous lui en donner
des marques dans ce sacrement, qui est singulière-
ment et par excellence le sacrement de son amour
et de sa charité envers les hommes. Il faut donc vous
imaginer que dans le moment de la communion ,
Jésus-Christ vous demande comme à saint Pierre :
M' aimez-vous {y)? et ensuite lui répondre avec la
même ferveur que cet apôtre : Oui ^ Seigneur , vous
savez que je vous aime (2). Mais la protestation sin-
cère que je vous fais aujourd'hui , est que je veux
vous aimer d'un amour solide et effectif, qui ne con-
siste pas simplement dans les paroles, mais dans l'ac-
complissement de mes devoirs, dans l'observation
exacte de vos commandemens, dans un attachement
inviolable à votre loi , dans la crainte de vous of-
fenser , dans la fuite de tout ce qui vous déplaît ,
dans un renoncement éternel aux fausses maximes
du monde , et à tout ce qui est contraire au chris-
tianisme que je professe.
XI. D'une attention particulière aux paroles du
prêtre, lorsqu'il vous présentera le corps de Jésus-
Christ , et qu'il vous dira : Que le corps de notre
Seigneur Jésus-Christ garde votre ame jusque dans
la vie éternelle : paroles qui doivent faire sur vous
(i) Joan. 21. — (2) lïid.
SUR LA COMMUNION. 877
une vive Impression , en vous faisant comprendre
la fin pour laquelle vous communiez , qui est de per-
sévérer dans la grâce : c'est-à-dire , de ne pas com-
munier simplement pour observer pendant quelques
jours une certaine régularité de vie ; mais pour être
constamment fidèle à Dieu , et vous maintenir dans
l'état oii vous a mis le sacrement do Jésus-Christ,
en sorte qu'il soit maintenant pour vous un gage
de la vie éternelle.
XII. D'une prière courte, mais affectueuse , que
vous ferez à Jésus-Christ , le conjurant de suppléer
par sa grâce à tous vos défauts , et de mettre lui-
même dans votre cœur les dispositions nécessaires
pour le bien recevoir; reconnoissant avec liumililé
que quoique vous ayez fait pour cela , vous êtes tou-
jours infiniment indigne de ce sacrement.
§. 3. Ai'is pour le temps qui suit la communion.
I. Sortir de la sainte table avec un profond res-
pect de la présence de Jésus-Christ , qui est au mi-
lieu de votre cœur , et dont il est vrai de dire dans
ce moment-là , que la plénitude de sa divinité habite
en vous corporellement. Etre quelque temps dans le
silence , comme saisi d'admiration des choses cuù
viennent de s'accomplir en vous, et vous considé-
rant vous-même comme le tabernacle vivant o 11 ré-
side alors le Saint des saints : pensée admirablement
propre pour vous tenir dans un parfait recueillement,
et pour arrêter toutes les distractions de votre esprit ,
qui nepourroient être alors que criminelles; comme
5i Jésus-Christ vous disbit : Appliquez-vous à me
378 SUR LA COMMUNION.
contempler ., et rcconnoissez que je suis votre Bleu ( i ),
piiisqii'eii vertu de ce mystère, vous en avez une ex-
périence si sensible.
II. Goûter le bonheur et l'avantage que vous avez
de posséder Jésus-Christ, qui est votre souverain,
et qui , par la communion , se fait le gage de votre
béatitude , comme il en doit être l'objet pendant
toute l'éternité , vous appliquant ces paroles du
psaume : Goûtez , et voyez combien le Seigneur est
doux (2). Il est glorieux dans le ciel , il est tout-puis-
sant sur la terre, il est terrible dans les enfers; mais
il est doux dans ce sacrement , et la douceur dont il
y remplit les âmes justes , est le caractère de sa di-
vine présence. Ah ! mon Dieu, lui direz-vous, que
le goût des saintes délices que vous me faites mainte-
nant sentir, m'ôle pour jamais le goût des douceurs
criminelles , et des plaisirs du monde , qui ne font
qu'empoisonner mon cœur et corrompre ma raison.
Que cet avant- goût a^we vous me donnez de votre
paradis , dans l'adorable eucharistie , corrige en moi
tous les goûts dépravés de mes passions, qui me font
aimer ce que je devrois souverainement haïr , et qui
me font préférer , aussi bien que l'enfant prodigue,
la nourriture des pourceaux , c'est-à-dire , ce qui
contente ma sensualité , aux véritables biens que vous
communiquez à ceux qui s'attachent à vous. Entrez
dans le sentiment du saint vieillard Siméon , lorsque ,
pour comble de ses désirs, il vit Jésus-Christ entre
ses bras : Cest maintenant , Seigneur , que j'aurai
la consolation de mourir en paix (3) , puisque non-
(») Ps. 45. — (2; Psalm. 33. — (3) Luc. a.
SUR LA COMMUNION. 379
seulement mes yeux vous ont vu , mais que mon
ame vous possède , et que ma chair même est péné-
tre'e de vous , qui êtes la source de la vie.
III. Faire après la communion ce que David pra-
tiquoil si saintement : S écouterai ce que le Seigneur
dira au-dedans de moi (i). Car c'est proprement
alors qu'il est dans vous ; et si vous vous rendez at-
tentif , il ne manquera pas de parler secrètement à
votre cœur pour vous dire bien des choses auxquelles
vous ne pensez pas , et que vous vous dissimulez à
vous-même , mais dont il vous fera convenir. Par
exemple , il vous reprochera certaines infidélités où
vous tombez , certains désordres dans lesquels vous
vivez , certaines lâchetés que vous ne vous efforcez
pas de vaincre. Il vous dira en quoi il veut que vous
changiez de conduite , ce qu'il veut que vous lui sa-
crifiiez , à quoi il veut que vous renonciez. En un
mot , lui-même s'expliquant immédiatement à vous ,
et remuant tous les ressorts de votre conscience, il
vous déclarera ses volontés , mais d'une manière dont
il sera impossible que vous ne soyez touché aussi
Lien que convaincu. Dites-lui donc alors , comme
Samuel : Parlez , Seigneur , parce que i>oire servi-
teur écoute (2).
IV. Vous acquitter du principal devoir que Jésus-
Christ attend de vous après la communion , qui est
de lui témoigner votre reconnoissance pour le bien-
fait inestimable que vous venez de recevoir de lui.
Car quelle ingratitude ne seroit-ce pas, si, rempli
de ses dons et de lui-même , vous n'en aviez aucun
(1) Psalm. 84. — (2) 1. Reg. 3.
38o SUR LA COMMUNION.
senliment, et ne mérileriez-vous pas d'ôlre regarrlé
comme un monslre de la nalure , si un amour aussi
parfait que le sien ne irouvoit dans votre ame aucun
retour? Àh ! Seigneur , devez-vous lui dire , que
ma main droite s oublie elle-même ^ si je cous oublie
jamais ; et que ma langue demeure attachée à mon
palais y si je ne me souviens éternellement de vous ( i ).
J'ai été un infidèle , j'ai été un lâche , j'ai été un
prévaricateur, mais je ne veux pas être un ingrat;
et puisque le sacrement de votre corps est une véri-
table eucharistie, c'est-à-dire , un sacrement d'action
de grâces , non-seulement je veux vous marquer par
toute la suite de ma vie , combien je vous suis re-
devable de l'avoir reçu ; mais je veux même qu'il me
serve pour vous remercier de tous les autres biens
que vous m'avez faits et que vous continuez à me
faire. Car que vous rendrai-je , 6 mon Dieu ! pour
avoir usé envers moi de tant de miséricorde; cl par
où puis-je reconnoître les obligations excessives que
je vous ai , les grâces dont vous m'avez comblé ,
les marques singulières de protection par où vous
m'avez distingué , sinon en participant à ce calice
mystérieux de votre passion ? M'avez-vous enseigné
un autre moyen que celui-là pour répondre avec
quelque sorte d'égalité à votre charité infinie? Si
je suis assez heureux pour avoir communié en é'.at
de grâce , ne puis-je pas me consoler dans la pen-
sée , que vous offrant vous-même à vous-même ,
puisque vous êtes maintenant à moi, je satisfais plei-
nement à tout ce qite je vous dois ?
(i) P.s. i3G.
SUR LA COMMUNION. 38l
V. Faire h. Jesus-Chrisl une oblalion enlière de
yolre personne , lui protestant , qu'après lavoir reçu
dans la communion , vous ne voulez plus vivre que
pour lui , afin de vérifier sa parole : Celui qui mange
ma chair , ^/Vr^7 pour moi (i). Que vous ne voulez
plus avoir de pense'es , former de desseins , exécuter
d'entreprises , que dans l'ordre de la parfaite sou-
mission que vous lui devez ; que vous ne voulez plus
employer votre santé , vos forces , lestalens de votre
esprit, votre autorité, votre crédit, vos biens, enfin
tout ce qui dépend de vous , que pour les intérêts
de sa gloire : lui assujettissant toutes les puissances
de votre ame , en sorte qu'il en soit le maître , et
qu'il y règne absolument ; et afin que celle oblalion
ne soit pas vaine , et d'une pure spéculation , la ré-
duisant en pratique par l'examen que vous ferez de
vous-même. C'est-à-dire , que si vous étiez assez mal-
heureux pour avoir quelque attache dans le monde,
vous en fassiez le sacrifice à Jésus-Christ dans ce mo-
menl-là , en lui disant : Non , Seigneur , après la
faveur singulière dont vous venez de m'honorer ,
je ne souffrirai pas qu'il y ait rien dans moi qui
puisse partager mon cœur entre vous et aucun être
créé.
VI. Demander à Jésus-Christ , tandis qu'il est
encore au milieu de vous, toutes les grâces dont
vous avez besoin; le forçant par une aimable et
sainte violence à vous les accorder , et lui disant :
comme Jacob disoit à l'ange : Non , /e ne t'ous lais-
serai point aller que vous ne m'ayez donné votre
(i) Juan.ô.
382 SUR LA COMMUNION.
bénédiction (i). Je ne vous demande point, Sei-
gneur, lui ajoulerez-vous, des grâces temporelles ,
de la réputation , des honneurs , des prospérités ,
des rit;hesses : tout cela ne serviroit peut-être qu'à
me perdre. Je vous demande les grâces de mon salut,
un esprit humble et un cœur chrétien. Je vous de-
mande la haine du péché , une horreur éternelle de
l'impiété et du libertinage , la crainte de vos jugemens,
cl par-dessus tout votre saint amour. Je vous demande
la force et la solidité de l'esprit qui m'est nécessaire
pour me préserver de la corruption du monde, pour
ne me pas laisser emporter au torrent de la coutume,
pour résister à la tentation et au scandale du mauvais
exemple, pour me mettre au-dessus du respect hu-
main , pour me défendre du poison de la flatterie ,
pour n'être pas esclave de l'ambition , pour ne point
succomber à l'intérêt, pour éviter les pièges funestes
que le démon de ma chair me tend de tous côtés,
pour conserver au milieu des dangers auxquels ma
condition m'expose, la li])erlé et la pureté de ma
religion ; enfin , pour pouvoir tout à la fois être ce
que je suis et ce que votre providence m'a fait naître,
et être chrétien. Voilà , mon Dieu , les grâces qui
me sont nécessaires. J ai droit en tout temps de vous
les demander ; mais quand vous les demanderai - je
avec plus de foi et plus d'assurance de les obtenir ,
que maintenant que je vous possède , vous qui en
êtes l'auteur?
VII. Former de saintes résolutions sur les points
particuliers où vous aurez reconnu que Dieu demande
(i) Gènes. 3.:.
SUR LA COMMUNION. 383
de vous quelque changement et quelque réforme de
vie : par exemple sur le défaut le plus notable que
vous avez à corriger , sur l'habitude la plus vicieuse
que vous devez combattre , sur l'occasion la plus
prochaine du péché dont vous voulez sortir, El afin
que ces résolutions soient plus solides , les concevoir
en présence de Jésus-Christ , qui , dans le fond de
votre cœur , les ratifie et les accepte , comme si vous
lui disiez : Oui , Seigneur , c'est à vous-même que
je m'engage, je veux bien que vous vous éleviez
contre moi, si les promesses que je vous fais ne
sont sincères et véritables. J'ai juré, 6 mon Dieu !
de garder les ordonnances de voire divine loi (i).
J'ai juré d'être régulier et plus exact dau-s mes devoirs
de chrétien , d'avoir plus de charité pour mon pro-
chain , de retrancher en moi la liberté que je me
donne de parler d'autrui , etc. J'ai juré, et c'est
vous-même que je prends à témoin de ce serment,
afin que vous le confirmiez , et que votre sacrement
adorable que je viens de recevoir en soit comme
le sceau qu'il ne me soit jamais permis de violer,
à moins de passer devant vous pour un parjure et
pour un analhême.
VIII. Vous exciter à la persévérance chrétienne,
qui doit être l'un des principaux fruits de votre com-
munion , en vous demandant à vous-même , comme
saint Paul : Qui est -ce qui pourra désormais me
séparer de Jésus-Christ (2) , après m'être uni à lui
si étroitement ? Puis , vous répondant avec les paroles
du même apôtre : Non , je suis sur que ni la mort
(1) Ps. là 8. — (2) Rom. 8.
384 SUR LA COMMUNION.
ni la i>ic , ni la prospérité , ni l'adversité , ni la
grandeur , ni V abaissement , ni quelque autre créa-
ture que ce soit ne me séparera jamais de lui (i).
Ce n est point , mon Dieu , par un esprit de pré-
somption que je parle ainsi; je connois ma misère
et mon néant , et je sais que si vous m'abandonniez à
moi-même, je retomberois dans l'abîme de tous mes
désordres. Mais, uni à vous comme je le suis par
votre sacrement, j'ai droit de m'élever au-dessus de
moi, et de me promettre, que tout inconstant et tout
fragile que je puis être , je persévérerai dans votre
amour et dans la possession de votre grâce.
IX. Accomplir réellement dans la suite de votre
vie ce que vous vous êtes proposé dans la commu-
nion , vous comDortant de telle sorte , qu'après avoir
communié, vous puissiez encore dire comme saint
Paul : Je vis ; mais non , ce n'est plus moi ^ c'est
Jésus-Chrisl qui vit en moi {p) ; vous souvenant que
le plus grand de tous les scandales , selon le jugement
même du monde, est de voir un chrétien qui com-
munie , mais dont la conduite n'en est pas pour
cela plus chrétienne ni plus édifiante. Il faut donc ,
puisque Jésus-Christ vit en vous par la communion ,
que ce soit lui qui désormais agisse en vous ; c'est-à-
dire , qui vous fasse penser, agir et parler , et qu'il
iiy ait rien dans toute votre conduite qui ne soit
digne de lui. Car, si après la communion vous viviez
comme auparavant dans le désordre d'une vie lâche
ou libertine ; si vos pensées éloient aussi mondaines,
vos paroles aussi dissolues , vos actions aussi déré-
(i}îloni. s. — (a)Galat. 2.
glees
SUR LA COMMUNION. 385
glées qu'elles éiolent avant que vous eussiez com-
munié : ce que Salvien disoit autrefois se vérifieroil
dans vous à la lettre, savoir, que Jésus -Christ
recevroit en vous de la confusion et de la honte ,
puisqu'il lui seroit honteux qu'une langue , par
exemple , qui a été sanctifiée par le sacrement de
son corps , proférât encore des paroles lascives et
impures; qu'un cœur don» il a fait sa demeure, fût
encore rempli de mauvais désirs.
X. Ptemarquer , et, s'il est possible, mettre par
écrit après la communion , certains sentimens
plus tendres et plus atl'ectueux dont vous avez été
toL^cîié à la sainte table : aiin que s'il vous arrive
ensuite de tomber dans la sécheresse , ou même dans
le relâchement et dans la tiédeur , vous puissiez vous
ranimer par le souvenir des choses qui ont fait alors
impression sur votre esprit. Car vous profiterez ainsi
de l'avis salutaire de David , conçu dans ces paroles
du psaume : Les saintes pensées , dont votre cœur
a été rempli dans la communion , étant recueillies
et conservées , comme autant de précieuses reliques,
cous feront un now^eau jour de fête (i) , autant de
fois que vous y aurez recours et que vous les rappel-
lerez.
(i) Psal. 75.
TOME IX. 25
TABLE DES EXHORTATIONS
ET DES INSTRUCTIONS,
AVEC L'ABRÉGÉ DE CHAQUE EXHORTATION ET DE
CHAQUE INSTRUCTION.
Nota. Le premier chiffre marque la page où commence l'article que
l'on abrège , et le second , la page où ce même article finit.
Exhortation sur les Faux témoignages rendus
contre Jésus-Christ ^ pag. i.
Sujet. Plusieurs rendaient de faux témoignages contre
Jésus, et tous ces témoignages ne s'accordaient point. Voilà
ce qui nous arrive à iious-niêines en tant de me'disances que
nous faisons du procliain. P. i , 2.
DiviSîOiV. De'sordre de la médisance en celui qui la fait,
et qui souvent ne se rend pas moins coupable , que ces faux
accusateurs qui témoignent contre Je'sus-Ghrist , i.'^ partie.
Désordre de la médisance en celui qui l'écoute , et qui sou-
Tent n'est pas moins condamnable que Gaïplie et que tout
son conseil, qui prêtentsi volontiers l'oreille aux accusations
formées contre Jésus-Christ, 2.' partie. P, 2 , 5.
I." Partie. Désordre de la liiédisance en celui qui la fait ,
et qui souvent ne se rend pas moins coupable, que ces faux
accusateurs qui témoignent contre Jésus-Cbrist. Ces accusa-
teurs du Fils de Dieu avancent contre lui mille impostures,
et rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances, que
d'y mêler des faussetés : car il n'y a guère de médisances où
la vérité ne soit blessée en quelque manière. Si ce n'est
pas toujours à l'égard du fond des choses, c'est au moins à
l'égard des circonstances. P. 5 , 4-
Ces accusateurs du Fils de Dieu veulent le noircir danp
TABLE ET ABRÉGÉ DES EXHORTATIONS , elC. 887
î'esprit de ses juges et le faire condamner j et l'injustlee de
1,1 médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui et
de la détruire dans l'estime publique. Injustice d'autant plus
griève , qu'elle ravit au prochain, de tous les biens na-
turels, le plus précieux, le plus délicat, le plus difficile et à
conserver et à réparer, qui est l'honneur. P. 4 — 9-
Ces accusateurs du Fils de Dieu u'af;issoient que par pas-
sion, et le principe le plus commun de tant de médisances
oti l'on se porte, n'est-ce pas une secrète passion qui nous
anime ? C'est une vengeance outrée ,une haine envenimée ,
une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit
d'intérêt, une humeur chagrine et critique , un zèle mal
entendu, une envie démesurée de parler, une légèreté in-
discrète et sans réflexion. P. 9 — 16.
11.^ Partie. Désordre de la médisance en celui qui l'écoute,
et qui souvent n'est pas moins condamnable que Gaïphe et
toutson conseil , qui prêtentsi volontiers l'oreille aux accusa-
tions formées contre Jésus-Christ. Ecouter volontairement
lamédisanceetsaTis nécessité, c'estyparticiper, c'estla favo-
riser etla fomenter. Or, participera un péché, le favoriser
et lefomenter, c'estsans contredit un péché. Si chacun faisoit
son devoir à l'égard du médisant, et qu'on refusât de l'en-
tendre , il seroit obligé de se taire. P 16—22.
Voilà néanmoins de quoi l'on ne se fait nul scrupule. Con-
tent de n'être point auteur de la médisance , on ne compte
pour rien de l'écouter. On l'écoute avec indifférence, on
l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect
humain et une lâche condescendance, on l'écoute par une
vaine curiosité, et ce qu'il y a de plus criminel, on l'écoute
par une secrète malignité. P. 22—27.
Préservons-nous donc de la njédisance comme du poison
le plus mortel, soit pour celui qui la fait, soit pour celui
qui l'écoute. Quels maux ne cause-t-elle pas? Du reste, si
elle nous attaque , imitons la patience de Jésus-Christ. P. 27
—29.
25.
388 TABLE ET ABRÉGÉ
Exhortation sur le Jugement du peuple contre
Jésus-Christ , en faveur de Barahbas , pag. 3o.
Sujet. Pilate U.ur dit ; Qui vouluz-vous qu'on i>ous remette
des deux ! Barahhui ^ dirent-ils. Pilate hur repartit : Queje-
rni-je donc de Jésus qu'on appelle Christ ! 7 ous lui répon-
dirent : Qu''il soit crucifié Que son sang retombe sur nous
et sur nos enfans. Image naturelle du pe'clié et du pécheur
qui le rontuict. P. 5o. 5l.
Division. Malice du fiecho, i." partie. Peine du péché,
2.* partie. L'une et l'autre ne se trouvent ici que trop biea
expriinf^es. P. 5i , 52.
I.'* Partie. Malice du péché. Les Juifs renoncent Jésus-
Cbrist , et lui préfèrent Baral)bas , mali^ré toutes les instances
et toutes l('s remontrances de Pilate. P. 52 — 56.
Ainsi par le péché sacrifions-nous à nos passions tous les
intérêts de Dieu. Car qu'est-ce que le péché ? une préférence
refusée iiDieu etdonnée à la créalure. On dit comme les Juifs :
Otez-moi ce Dieu , dont la loi n'impo tune , et laissez - moi
mon plaisir, dont j'ai fait ma divinité. P. 56 — 58.
Et il ne faut point répondre qu'où n'y procède pas com-
munément avec tant de délibération , et qu'on ne fait point
ces réflexions. Car i. combien de pécheurs les font en effet,
et pèchent d'une volonté délibérée? i. Si d'autres pèchent
avec moins d'attention, peuvent-ils tirer avantage de leur
inadvertance et de leur légèreté dans un sujet qui dcniaudoit
toute leur vigilance et toute leur précaution? P. 58 — \o.
De tout ceci, concluons que l'énormité du péché est aussi
grande par proportion , que Dieu est grand et au-dessus de
iout être créé. Pour la comprendre toute entière, il fau-
droit être en état de comprendre ce que c'est que Dieu. P, 40
IL* Partie. Peine du péché. En conséquence du crime des
Juifs, lorsqu'ils renoncèrent Jésns-Cliritt et qu'ils lui préfé-
rèrent Barab])as , le sang de cet homme-Dieu est retombé
sur eux et sur toute hjur postérité. P. 42— 44-
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 889
De là, tous les niaax dont cette malheureuse uatlon a e'té
afflii^ee , etl'est encore : i. raine tempoz'elle ; 2. aveuglement
spirituel j 5. re'probation cl^rnelle. 44 — 47-
Voilà, tlans une comparaison qui n'est que trop juste, à
quelles vengeances de la part du ciel et a quels châtimens le
pêche' nous expose. Pour nous en préserver, que nous reste-
t-il.' contrition, rét'ormatlonde vie , satisfaction, P. 47^54.
Exliortation sur la Flagellation de Jésus-Cliiist ,
pag. 55.
Sujet. Alors Pilate fit prendre Jésus , et le fit flageller.
Pourquoi ce supplice, et comment fut-il exécuté? P. 55,
56.
Divisiox. Flagellation la plus honteuse et la plus doulou-
reuse. Cette honte que voulut subir Jésus-Christ, nous ap-
prendra à coi'rlger les desordres d'une honte criminelle,
qui souvent nous arrête dans le service de Dieu, et à uous
prémunir contre le péché, de la honte salutaire que nous
en devons concevoir, i.'"'' partie. Et cette douleur qu'il a
voulu ressentir dans tous les membres de son corps, nous
animera à retrancher en nous les délicatesses de la chair, et à
nous armer contre nous-mêmes des saintes rigueurs de la
pénitence chrétienne , 2.* partie. P. 56.
I/* Partie. Flagellation la plus honteuse. Quelle confusion
pour un homme-Dieu, de paroître devant les Juifs dans
l'état où il parut! Qu'a-t-il prétendu par là ï corriger les dé-
sordres d'une mauvaise honte qui nous retient en mille ren-
contres oii il s'agit des intérêts de Dieu, et nous enseigner
l'usage que nous devons faire d'une honte raisonoahle et
utile pour nous garantir du péché. P. 56 — 59.
En effet, d'oîi vint au Fils de Dieu cette confusion qui le
jeta dans un si profond accablement .' de nos péchés, dont
il étoit chargé. Mais nous , par un sentiment tout contraire,
nous u'avous nulle honte de commettre le mul, et nous ea
Sgo TABLE ET ABRÉGÉ
avons de pratiquer le bien. Deux dispositions les plus
funestes. P. 5^ — 62.
PourlescorrigerjConside'ronstoujoursJe'sus-Gbrist. Point
de frein plus puissant pour nous arrêter et nous retirer du
pp'che', que cette pensc'e : ce pe'che', que je conimets sans
pudeur et sans honte , a fait rouf;ir mon Dieu. Point de
meilleur soutien contre le respect humain et la honte de pra-
tiquer le bien , que cette réflexion : toute la honte de la
flagellation de mon Sauveur n'a pu ralentir son zèle pour
l'honneur de son Père. P. 62—68.
II. ** Partie. FlageUatiou la plus douloureuse. Il fut livré
a toute la barbarie d'une brutale soldatesque , qui le déchira
de coups ; et c'est en cet état qu'il nous prêche la mortifica-
tion de la chair. P. 68 — 72.
La chair de Jésus-Christ étoit une chair innocente, au
lieu que la nôtre est une chair criminelle. Combien donc
mérite-t-elle plus d'être mortifiée , que celle de ce Dieu sau-
veur? Aussi saint Paul recommandoit-il si souvent et si for-
tement aux premiers fidèles de mortifier leur chair. Et c'est
dans cette mortification de la chair que tous les saints ont
fait consister une partie de leur sainteté. P. 72—75,
Mais nous raisonnons , ou du moins nous agissons bien
autrement. La maxime la plus commune et la plus établie
dans toutes les conditions , est d'avoir soin de son corps ,
et de lui procurer toutes ses aises. Ce qu'il y a de plus étrange ,
c'est qu'avec cela l'on prétend être pénitent, l'on prétend
être dévot , l'on prétend s'ériger en réformateur du relâ-
chement des mœurs et de la doctrine. P. 76—80.
Kxhortation sur le Couronnement de Jèsus-Christ ,
pag. «I.
Sujet, Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus
dans leprétoire , rassemblèrent autour de lui toute la cohorte ;
et après l'avoir dépouillé , ils le couvrirent d'un manteau de
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 6C)l
pourpre ■' puis faisant une couronne d'épines y ils la lui mirent
sur la tête. Ils lui mirent aussi un roseau à la main droite. Voilà
j)ropreaient le mystère de la royauté de Je'sus-Cbrist. P. 8i ,
82.
Divisioiv.Royautéde Je'sus-Christme'prise'e etprofanee par
les indi;^alte's qu'exercèrent contre lui les soldats , i .^'^ par-
tie; niais en même temps royauté' reconnue et solidement
vérifiée par une secrète disposition de la Providence, qui se
sert pour cela de l'insolence même des soldats et de leur im-
pie'té, 2.* partie. P. 82.
I.''® Partie. Royauté' de Jésus-Christ méprisée et profanée
par les indignités qu'exercèrent contre lui les soldats. Par
la plus sanglante dérision , ils le revêtent d'une robe de
pourpre, ils lui donnent pour sceptre un roseau, ils lui mettent
sur la tête une couronne d'épines j et en le saluant comme roi
des Juifs , ils lui crachent au visage, et le meurtrissent de
soufflets. P. 85-85.
Or n'est-ce pas ainsi que nous le traitons nous-mêmes l
Nous le couronnons, en le reconnoissant pour notre roi :
mais nous le couronnons d'épines. Ces épines, ce sont tant
de désordres ovi nous nous abandonnons. P. 85 — 89.
De plas , nous ne lui faisons porter pour sceptre qu'an ro„
seau : comment cela l par nos inconstances et nos légèretés
perpétuelles dans son service. P. 89 — 91.
Enfin, nous le couvrons d'une misérable robe de pour-
pre, c'est-à-dire, de nos péchés, plus rouges que l'écarlate,
selon la figure du Prophète , et qui le fout rougir lui-même.
Mais 11 aura son temps pour venger sa royauté flétrie et
profanée. De quelle frayeur serons-nous saisis , quand à sou
jugement universel nous le verrons couronné de gloire ]
p'yr-94.
11.^ Partie. Royauté de Jésus-Christ reconnue et soli-
dement vérifiée , par une secrète disposition de la Provi-
dence , qui se sert pour cela de l'insolence même et de l'im-
piété des soldats. Les choses mêmes par oii ils crovoient le
déshonorer, ont été les marques les plus naturelles de sa
souveraineté, et ont servi à nous eu donner l'idée la plus juste.
3|}2 TABLE ET ABRÉGÉ
Ils l'ont couronne (l'cpliiPS : or, à qui celtp couronne pouvoit-
elle mieux convenir, tju'à celui qui devolt être le roi surtout
des arnes souffrantes. P. g5 — y8.
Ils lui ont donne pour sceptre un roseau. Rien ne pouvoit
mieux représenter la nature d(^ son pouvoir, qui n'a point
éclate par la force ni pai- la violence, mais par la foiblesse
même et par l'inririuit"'. Avec ce roseau, il a soumis toutes
les puissances du monde. P. *)8 — loo.
Ils l'ont couvert d'une robe de pourpre. Etoit-il une couleur
plus convenable à un roi qui devoit former son royaume
sur la terre, et l'amplifier par l'effusion de son sang l P. loo
■ — io5.
De là , concluons ce que nous sommes , à qui nous s^om-
mes , pour({uoi nous y sommes , et ce que nous devons enfui
devenir selon le caractère que nous portons, et les sacrés
rapports que nous avons en qualité de clirétieus avec Jésus-
Glu ist. P. io5 — J07.
Kxhortation sur Jésus-Christ portant sa Croix ,
pag. 108.
SvjET. Alors ils prirent Jésus ^ et l'emmenèrent ; et Jésus
chargé de sa croix ^ sortit pour aller au lieu appelé Cah'aire.
Apprenons de l'exemple de Jésus-Christ comment nous de-
\'ons noas-uiêmes porter la croix , c'est-à-dire , toutes les souf-
frances dont nous sommes aftligés dans la vie. P. 108, 109.
Divi.sioîv. Nécessité de porter la croix après Jé&us-Ciirist ,
3 ."" pai tie. Facilité de porter la croix après Jé:;us-Gbrist , 2.*
partie. P. 109.
I.'^* Partie. Nécessité de porter la croix après Jésus-Christ,
îl la porta depuis le prétoire jusqu'au Calvaire , comme
îsaac porta lui-même sur la montagne le ];ûcher où il devoit
être immolé. Or, selon ce qu'il dit à ces femmes qui le sui-
Voient , sil'on traite ainsile bois vert , que fera-t-on au bois sec!
GOQciuous que si Jésus-Christ notre mwdèle et notre méJiii-
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. Sgo
fceur a porté la croix , il n'v a donc nul liomine q^ui ait droit
de s'en exempter. Jésus-Gluist ne l'a portée que parce qu'il
l'a voulu; roais uous , soit que nous le voulions ou que
nous ne le voulions pas , nous sommes condamnés par l'arrêt
<le Dieu à la porter. Cependant , nous pouvons nous la rendre
volontaire en l'a^^oeptant , et nous sommes bien à plaindre
si nous ne la sanctifions pas au moins par notre soumission.
P. 109 — 1 15.
Ce n'est point assez de porter la croix : il faut I3 porter
après Jésus-Ghi ist , et c'est pour nous le f:>ire euter.dre qu'il
voulut que Simon le Gyrénéen la portât avec lui. Mais il y
en a bien peu qui veuillent à ce prix suivre leur Sauveur.
On verse assez de larmes en considérant sa passion : mais il
nous répond comme à ces femmes de Jérusalem : Plturez
sur vous mêmes. Pleurez sur toutes vos sensualités. P. n5
— 117.
Trois sentimens là-dessus à prendre : i. d'une vive dou-
leur; 2. d'une humble reconnoissance ; 5. d'une ferme réso-
lution. P. I 18 — 122.
II.'' Partie. Facilité de porter la croix après Jésus-Cbrist.
Car son exemple est si puissant qu'il doit nous aplanir toutes
les difficutés , comme l'exemple du chef fait oublier au soldat
tous les périls. Sans cet exemple de Jésus-Christ souffrasit ,
que n'ont pas souffert les justes de l'ancienne loi, et que
n'ont-ils pas voulu souffrir l il n'y a qu'à lire le détail qu'en
a fait saint Paul. Quelle seroit donc notre lâcheté, après
un tel exemple, de fuir encore la croix? P. 122—127.
D'autant plus que c'est la croix de Jésus-Christ que
nous avons à porter, et non point précisément la notre :
car il ne nous a pas dit, prenez votre jou^ ^ mais mon joug.
Si ce pauvre Gyrénéen qu'on força de porter la croix de cet
homme-Dieu , eût su que c'étoit la croix de son Sauveur ,
avec quelle ardeur et quelle joie l'eiit-il embrassée? P. 127
— J29.
Ajoutez que celte croix de Jésu.s-Ghrist , nous ne la por-
tons pas toute entière, mais qu'il en porte la jjIus grande
partie, et que nous ne la portous pas seub , uuiis qu'il la
394 TAELF, ET ABRF'Gé
porte arec nous. Or , soutenus tle son secours et de celui de
sa prâce , que ne pouvons-nous pas , et qu'y a-l-il de si
pesant qui ne nous devienne le'ger et doux ? P. 129 — 154.
Exhortation sur le Crucifiement de Jésus-Christ ,
pag. i35.
Sujet. Quand Us furent arrivés au lieu appelé Calcaire ,
on y crucifia Jésus. C'est sur la croix et dans la personne
de Jesus-GIirist , que s'est accomplie cette parole du Pro-
phète : La justice et la mise'ricorde ont fait ensemble une
alliance e'troite. P. i35, 1 56.
Division. Jésus-Christ mourant sur la croix comme vic-
time de la justice de Dieu , i.'" partie. Jrsus-Christ mourant
sur la croix comme victime de la miséricorde de Dieu , 2.*
partie. P. i56.
I." Partie. Je'sus-Christ mourant sur la croix comme vic-
time de la justice de Dieu. Après le péché de l'homme, il
falloit que la justice de Dieu fût satisfaite. Nul autre qu'un
Dieu ne pouvoit satisfaire à un Dieu. Jésus-Christ vrai Dicii
et vrai homme est donc venu, ets'est offert comme victime. Ce
n'est pas pour ses péchés, mais pour les nôtres qu'il a satisfait.
Car il s'en étoit chargé, et voilà pourquoi la justice divine
le regarde au Calvaire comme un objet digne de ses ven-
geances. P. 137 — 141.
C'est donc cette redout.ihle justice , qui préside au dernier
supplice de ce Fils de Dieu couvert des péchés de tous les
hommes. C'est elle qui veut qu'on le dépouille encore une
fois de ses habits, qu'on l'étende sur la croix, qu'il obéisse
à d'infâmes bourreaux, qu'il soit placé au milieu de deux
voleurs, qu'on le comble de nouveaux opprobres, que dans
sa soif on ne lui donne à boire que du vinaigre et du fiel ,
enfin qu'il meure comme abandonné même de sou Père.
P. 141 1 142.
De là , apprenons combien il est terrible de tomber dans
DES EXHORTATIONS ET DES 1NSTI\UCTI0NS. 3*3 5
les mains du Dieu vivant et de sa justice. Car s'il n'a pas
e'pargne'son propre Fils , que fera-t-il de nous et contre nous ?
Nous devons ici reconnoître toute la puissance de ceîle
suprême justice, toute sa sainteté' , toute sa sévérité, toute
sa droiture et son inflexible équité. P. 142^ — 148.
Quelles vérités ! et de quelle frayeur dolvnnt-elles saipir
un pécheur qui vit dans l'impénitence ! Mais surtout de quelle
frayeur sera-t-il saisi h la mort, en considérant même le
crucifix qu'on lui présentera pour sa consolation ! P. 14S
— iSa.
II.'' Partie. Jésus-Christ mourant sur la croix comme
victime de la miséricorde de Dieu. Il est vrai qu'il devott
souffrir et qu'il devoit mourir, mais comment le devoit-il l
dans cette supposition toute gratuite de sa part : savoir,
qu'il voulut sauver le monde : car il pouvoit ne le pas
vouloir et nous abandonner. C'est donc par un effet de sa
miséricorde qu'il a pris sur lui nos dettes, et qu'il s'est
engagé à les acquitter en souffrant et en mourant. Solide
théologie de l'apôtre saint Paul. P. iSa — iSy.
De là ne nous étonnons point des témoignages particuliers ,
ou plutôt des prodiges d'amour et de miséricorde qu'il fiùt
paroître sur la croix. Il prie, et c'est une prière de miséri-
corde i il promet, et c'est une promesse de miséricorde j il
donne, et c'est un don de miséricorde; il témoigne sa soif,
et cette soif qu'il souffre , quelque pressante qu'elle puisse
être , n'est que l'image d'une soif mille fois encore plus ar-
dente qui achève de le consumer, et qui est un sentiment de
miséricorde. P. 157—164.
Ainsi , nous devons regarder la croix comme le siège de la
grâce et le trône de la miséricorde divine. Ayons-y souvent
recours, Solidedévotion dans lechristianismc, que la dévotion
au crucifix. Ofi sera notre ressource à la mort, où sera notre
consolation? dans le crucifix. P. 164 — 16S.
TABLE ET ABRÉGÉ
Instruction pour h Temps de V Avcnt , pag. 171.
DANSccsaint temps, l'Eglise honore l'incarnation du Verlie.
Nous ne pouvons donc mieux nous y occuper que de la mé-
ditation de ce grand mystère , oii le Verbe divin est venu sur
la terre, i. découvrir sensiblement aux hommes la gloire
de Dieu j a. combattre parmi les homuics et y détruire tous
les ennemis de la gloire de Dieuj 5. allumer dans le cœur
de^ hommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu. P. 17 r.
I. Con^ment Jésus-Christ vient découvrir sensiblemei'.t aux
hommes la gloire de Dieu. Qu'est-ce que la gloire de Dieu?
cette gloire de Dieu , telle que nous la devons maintenant
entendre, ce sont ses perfections révélées et publiées au
inonde. Or, n'est-ce pas ce que nous découvre sensiblement
le Fils de Dieu dans son incarnation ? P. 172 , 175.
C'est là que paroît la miséricorde de Dieu. P. 173, 174.
Sa sagesse. P. 174, 175.
Sa puissance. P. 175.
Sa justice. P. 176, 177.
Cependant n'est-il pas étrange que Dieu soit si peu connu
dans le monde , ou qu'on y vive comme si l'ou ne le connois-
suit point? P, 177 — i8o.
n. Gomment Jésus-Christ vient combattre parmi les
hommes et y détruire tous les ennemis de la gloire de Dieu.
Trois sortes d'ennemis : le démon, le péché, les biens de
la terre, ou plutôt l'amour déréglé des biens de la terre. P. 1 80,
181.
Il dépossède le démon de l'empire qu'il exerçoitsur la terre.
Les idoles des faux dieux tombent, et les oracles se taisent.
P. 181.
Il efface les péchés des hommes, et en qualité de victime
il présente à Dieu le sacrifice de notre salut. P. 181 — 185.
Il attaque la cupidité et i'ar.iour déréglé des i)ieii.s de lu
terre en deux manières. Dans les justes, il déracine de leur
cœur cette convoitise. D:»ns les impies et les mondains, il
la condumue au moins et laréprou>e. P. i85— 185.
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 897
III. Comment Jésus-Christ vient allumer dans le cœur
des liommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu. Première-
ment , il nous donne la plus haute estime de cette gloire de
Dieu. P. 185—187.
Secondement, il nous fait trouver pour nons-mêmes an
inte'rêt propre et essentiel dans cette gloire de Dieu, P. 187.
Par où pouvons-nous glorifier Dieu ? par les mêmes
moyens que Jésus-Christ l'a glorifié. Honorons les perfections
de Dieu , et reconnoissons-les. Combattons nos passions , qui
sont autant de démons domestiques. Plearons nos péchés ;
effacons-les par la pénitence. Reuonçans, au moins de cœur,
à tous les biens du monde. P. 187 — 190.
Instruction pour le Temps du Carême y pag. 191.
Le temps du carême est un temps de pénitence. P. 191 , 19'?.
La loi de la pénitence en général est une loi indispensable.
P. 192, 195.
La pénitence du carême ne consiste pas précisément dans
l'abstiuence ni daus le jeûne, mais dans l'esprit d'une salu-
taire componction. P. igS — 195.
Cet esprit de pénitence doit nous porter à la mortifica-
tion de nos passions et à un véritable changement de cœur.
P. 195, 196.
A cette pénitence, il faut joindre les œuATes extérieures,
autant qu'elles nous peuvent convenir : mortification des
sejis, exercices de charité. P. 196, 197.
Surtout 11 faut pratiquer l'aumône. P. 197, 198.
Retrancher les plaisirs et les vaines joies du monde. P. 108 ,
Se tenir dans la retraite à l'exemple de Jésus-Christ. P. 199,
200.
Assistera la parole divine, et vaquera la lecture. P. 200,
20 [.
Approcher des sacremens. P. 201 , 202.
Enfin méditer souvent la passion et les soufTiances du Fils
de Dieu. P. 202 , 20J.
398 TABLE ET ABRÉGÉ
Prière à Dieu pour le remercier de nous avoir encore ac-
cordé ce temps de miséricorde et d'expiation de nos péchés.
P. 2o5, 204.
Instruction pour la seconde fête de Pâques , sur les
deux Disciples qui allèrent à Emmaus, pag. 2o5.
Jésus-Christ s'entretenant avec ces deux disciples , raf-
fermit leur foi, ranime leur espérance, et rallume enfin
leur charité; d'oi^i nous pouvons tirer pour nous-mêmes de
très-solides leçons. P. 2o5.
I. Gomment Jésus-Glirist raffermit la foi des deux disci-
ples. Ils commençoient à se scandaliser du mystère de la
croix, et à douter qu'un homme mort si ignominieusement
fût le Messie. Mais il confond leur incrédulité par trois
argumeus invincibles. Car d'abord il leur montre que ce
grand mystère d'un Dieu crucifié, avoit été prédit par
tous les prophètes. P. 2o5 — 207.
Eusaite, il les fait -souvenir que lui-même il leur avoit plu-
sieurs fois parlé de son crucifiement et annoncé sa mort.
P. 207 , 208.
Enfin , il leur fait entendre et leur explique comment il
éloit convenable et nécessaire que le Christ souffrît. P. 208,
209.
Caractère des incrédules : ce qui altère leur foi , c'est cela
même qui devroit l'augmenter. Demandons à Dieu le don
de la foi , et conservons-le avec tout le soin possible. P. 209
—21 1.
II. Comment Jésus-Christ ranime l'espérance des deux
disciples. Ils commençoient à ne plus espérer, parce qu'il
y avoit dans leur espérance des erreurs que Jésus-Christ
leur découvre : l'une par rapport au fond , et l'autre par rap-
port au temps. P. 21 1 , 212.
Erreur par rapport au fond. Ils espéroient que Jésus-Christ
rétabliroit le rovaume temporel d'Israël ; mais ce n'étoit
poiut là le royaume qu'il leur avoit promis, puisqu'il leur
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 3^9
avolt même expressément marqué que son royaume n'ëtoit
pas de ce monde. Ne tombons-nous pas dans une erreur
toute semblable f Nous n'espérons en Dieu que dans la vue des
biens de cette vie. P. 212— 21 5.
Erreur par rapport au temps. Le Fils de Dieu leur avoit
dit qu'il ressusciteroit le troisième jourj ce troisièm jour
n'étoit pas encore passé, et ils ne laissent pas de témoigner
déjà leur impatience et leur défiance. Ainsi nous espérons en
Dieu j mais pour peu qu'il diffère à nous exaucer , nous nous
découra£;eous et nous perdons tonte confiance. Ne nous
attend-il pas lui-même en tant d'occasions f Pourquoi ne
l'attendious-nous pas? P. 2i5 — 217.
III. Gomment Jésus-Christ, rallume la chHrité des deux
disciples. Leur amour s'étoit beaucoup refroidi; mais il en
rallume toute l'ardeur en trois manières. Par ses discours.
P. 218 , 219.
Par la pratique des bonnes œuvres. P. 220.
Par l'usai^e de la divine eucharistie. P. 220 , 221.
Or ce sont ces trois mêmes moyens dont nous devons
nous servir pour renouveler en nous la ferveur de notre
dévotion et de notre amour envers Dieu. Mais de quoi par-
ions-nous communément , et de quoi nous entretenons-nous ?
qurlles bonnes œuvres pratiquons-nous ? comment appro-
chons-nous du sacrement de Jésus-Christ et de sa sainte table l
P. 221 — 226.
Instruction pour ï Octave du très- saint Sacrement ^
pag. 227.
Cette octave est instituée pour réparer les outrages faits
à Jésus-Christ dans l'adorable eucharistie , considéiée , soit
comme sacrement , soit comme sacrifice. P. 227 — 229.
I. Comment nous devons réparer les outra<j;es que nous
avons faits à la divine eucharistie considérée comme sacre-
ment. Ces outrages consistent surtout en tant de commu-
nions, ou sacrilétjes , ou lâche:», liêdes, iuuliies que uuu«
4oO TABLE ET ABRÉGÉ
avons faites. Réparons-Ics clans la suite, et en particulier
dans cette octave , par de saintes communions. P. 2?') ,
aSo,
Approchons de la communion avec humilité' et avec amour ,
avec crainte et avec conlianoe, avec un profond respect et
lin de'sir ardent de nous unir à Je'sus-Chrlst. C'est dans le
juste tempérament de ces uiouvemens du cœur, contraires
en apparence , mais d'un nierveilleui accord, qu'est ren-
fermée toute la perfection de la communion chrétienne. Pour
commencer a en faire l'épreuve, faisons {)cndant cotte octave
une amende honorable au Sauveur du monde , et allons à
lui avec les mêmes sentimens de repentir que l'enfant pro-
digue alla à son père. P. p5o — 255.
II. Gomment nous devons réparer les outrages que nous
avons faits à la divine eucharistie considérée comme sacri-
fice. Par rapport à ce divin sacrifice , que nous appelons le
sacrifice de la messe , on se rend coupable , soit eu u'j assis-
tant pas , soit en y assistant mal. P. 255 — 258.
Sur cela les promesses que nous devons faire à Jésus-Christ,
et les résolutions où nous devons nous confirmer durant
l'octave , se réduisent à quatre j savoir , d'assister désormais
tous les jours au sacrifice de la messe. P. 258 , 25f).
D'y assister avec révérence , avec attention , avec dévotion .
P. 259 — 241.
D'offrir le sacrifice avec le prêtre toutes les fois que nous
y assisterons. P. 241 , 242.
De communier spirituellement ù chaque messe. P. 242 ,
245.
Instruction pour V Octave de V Assomption de la
Vierge, pag. 244.
Trois fruits que nous devons retirer de cette octave, r.
Apprendre à mourir de la mort des saints. 2. Apprendre à
discerner en quoi consiste et sur quoi est fondé le bonheur
des
DES EXHORTATIOrsS ET DES INSTRUCTJONS. 4.0 1
lies saints. 5. Appreodre quelle est la -vraie tlëvcliou envers
Marie , mère du Saint des saints. P. 244»
I. Gomment l'exemple de Marie nous apprend à mourir de
la mort des saints. Sa mort fnt précieuse devant Dieu ;
premièrement, -par la bonne vie qui l'avoil pre'ce'dee. P. a44 »
246.
Secondement, par la paix dont elle Tut accomp.ignée. Paix
e'tablie sor l'exemption du pe'che' et sur le détachement da
monde. P. 246, 247-
Enfin , par la disposition d'esprit et de cœJr avec laquelle
Marie la reçut. Voilà comment tous les chrétiens ponrroient
et devroient mourir. P. 247 » 248.
II. Comment Marie nous apprend sur quoi doit être fondé
le bonheur des saints. Dieu , en couronnant Marie dans le cirl,
a prétendu couronner surtout sa sainteté et ses bonnes
oeuvres. Leçon importante qui doit tout à la fois nous ins-
truire, nous confondre, nous consoler. P, 248 — 252.
Trois vertus principales que Dieu, entre les autr^^s, a
sinç;ulièrenient glorifiées dans cette sainte Mère : sa pureté,
son humilité, sa charité. C'est par les mêmes vertus et If s
mêmes mérites que nous obtiendrons la même gloire. P. aSa
—2 55.
III. En quoi consiste la vraie dévotion envers Marie. C'est
d'abord à la prendre pour notre modèle , et à régler toute
notre conduite sur la sienne. P. 255—257.
C'est de plus à la prendre pour notre protectrice, en nous
adressant k elle dans nos besoins. Prière à la Vierge. P. 25/
—260.
Instruction sur la Mort ^ pag. 1261.
La pensoe de se préparer à la mort est une grâce. P. 261.
Cette pensée de la mort doit produire d"aI)ord en nous le
détachement du monde>P. 261 , 2G2.
Ce détachfMuent du monde ne peut être parfait , si nous
n'y joignons le détachement de nous-mêmes. P. 262, aû5.
TOME IX. :i6
4o2 TABLE ET ABRÉGÉ
I\i i'un ni l'autre ne doit aller jasqa'k nous faire négliger
les choses de la vie et les soins temporels dont la Providence
tious a chargés. P. 263 , 264.
Nous devons encore tirer de la pense'e de la mort une autre
conséquence , qui est de nouij hâter de faire le bien que
iDieu demande de nous. P. 264, 265.
Jésus-Christ ne nous a pas dit seulement : Préparez-
vous quand la mort viendra ; mais : Soyez prêts. P. 265 , 266,
La pensée de la mort est un remède contre la tiédeur dans
les exercices de la religion. P. 266, 267.
Enfin , elle nous doit servir pour résoudre toutes les dif-
ficultés que nous pouvons avoir dans la conduite de notre
vie. P. 267, 268.
Instruction sur la Paix avec Je prochain „ pag. 269.
Cette matière regarde surtout les communautés reli-
gieuses, et elle se réduit à trois points, qui sont, i. l'im-
portance de la paix avec le prochain ; 2. les obstacles les
plus ordinaires qui la troublent j 3. les moyens les plus pro-
pres à la maintenir. P. 269.
I. Importance de la paix avec le prochain. Jésus-Christ
quittant ses disciples , la leur laissa comme le plus précieux
héritage. Aussi ne peut-on, sans cette paix, travailler soli-
dement à s'avancer dans les voies de Dieu. P. 269 — 271.
Des que la paix n'est plus dans une romnjunauté, combien
s'y commet-il de ppcijf-s ? P. 271 , 272.
De là toute la discipline régulière vient à se renverser.
P. 272 , 275,
Mécontentemens , troubles , scandales qui passent au de-
hors. P. 275.
Tant de liens nous unissent ensemble : pourquoi nous divi-
sons-nous? 275 — 275.
IL Obstacles les plus ordinaires qui troublent la paix avec
le prochain. Ce sont la diversité des tempérameus et des hu-
meurs. P. 275 — 277.
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 4o3
La diversité des inte'rêts et des pre'tentions. P. 277.
La diversité des opinions et des seatiiuens ea matière de
doctrine. P. 278, 279.
La diversité des directions et des conduites P. 279,280.
Enfin les liaisons et les amitiés particulières. P. 280.
III. Moyens les plus propres à maintenir la pais, avec le
prochain. S'accoutumer de bonne heure à vaincre son
humeur. P. 281 , 282.
Se désister volontairement de toutes ses prétentions, dès
qu'il y va de la paix. 282, 285.
Ne s'attacher point à son propre sens. P. 285, 284.
Sacrifier même , s'il est nécessaire , sa propre raison.
P. 284.
Préférer une sage et religieuse simplicité h une envie dan-
gereuse et immodérée de savoir. P. 284» 285.
Mais de tous, le plus efficace et le plus puissant, est la
bonne et fréquente communion, puisque le sacrement de
nos autels est le sacrement de l'unité. P. 285—28'-.
Instruction sur la Charité 3 pag. 288.
Deux choses à considérer dans la charité , son précepte et
sa pratique. P. 288.
I. Le précepte et l'obligation de la charité. C'est le com-
mandement de Jésus-Christ. P. 288 , 289.
C'est la marque spécifique et certaine des vrais chrétiens.
P. 289, 290.
C'est dans ce commandement que sont contenus tous les
autres. P. 290, 291.
Sans l'observation de ce précepte, toutes les autres œuvres
sont inutiles. P. 291 — 295.
Sans la charité, nous sommes dans un état de mort, c'est-
à-dire, dans l'état du péché mortel. P. 295, 294.
Sansla charité, nous marchons dans 1rs ténèbres. P. 294»
Sans la charité , nous sommes homicides de nous-mêmes ,
âe la charité et du prochain. P. 294 > -O^.
4o4 TABLE ET ABRÉGÉ
Rien au reste tic plus «^^nosë que la charité, non-sculeniènt
dans le monde, mais clans la profession reiiiiifcuse. P. 296,
296.
III. La pratique et les caractères de la charité. Saint Paul
nous les a marqués. P. 296, 297.
La charité est patieiite. P. 297.
Elle est pleine de bonté. P. 297 , 298.
Elle n'est point jalouse. P. 298, 299.
Elle n'agit point mal à propos. P. 299, 3oo,
Elie ne s'eufle point. P. 5oo, Soi.
Elle n'est point ambitieuse. P. Soi,
Eile nf- cherche point ses iiitorcts. P. 5oi , 5o2.
Elle ne s'emporte point. P. 3o2, 5o5.
E!ie ne pense point de mal. P. 3o5 , 5o4.
Elie n'a point de joie de l'injustice, mais elle en a de lu
vérité. P. 5o/j.
Elle endure tout, elle croittout, elle espère tout, ellesup»
jMjrte tout. P. 004.
Elle ne sera pas sans récompense , et sans une récompense
éternelle , puisqu'elle ne doit jamais finir. P. 5o6.
Instruction sur l' Humilité de la Foi , pag. 007.
Saîvs une solide humilité ou ue peut conserver une foi bien
pure. P. 307 , 5o8,
Deuxcliosesà distinguer dans la foi : ce que nous croyons ,
et la manière dont nous le croyons. Or, l'un et l'autre a une
connexion essentielle avec l'humilité. P. 5o8.
Ce que nous croyons se réduit à des mystères et des
maximes d'iiuniilité: comment les croire sans avoir quelques
principes d'humilité dans le cœur ? P. 5o8 — 5ii.
La manière dont nous le croyons renferme les actes d'hu-
milité les plus excellens, par la soumission de notre esprit
et de notre raison, P. 5i i , 5i2.
C'est nous rendre semblables à des enfans. P. 5i2, 5i5
C'est nous réduire dans une espèce de servitude, P. 3i3_,
514.
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 4o5
Servitude ou soumission très-difficile , parce qu'elle nous
humilie. P. 3i4» oi5.
Nous sommes jaloux de nos propres pense'es, mais ce n'est
point par nos propres pense'es que Dieu veut nous conduire.
P. 3i5, 5i6.
Nous voulons que Dieu nous rende raison des choses qu'il
nous révèle : mais de quel droit le voulons-nous ? P. 3i6, 317.
Pre'somption et orgueil qui a pre'cipite' dans l'abîme tant
d'he're'siarques et leurs sectateurs. Exemple de Luther et de
Calvin. Au lieu de s'humilier en se soumettant à l'Eglise , ils
ont voulu se faire juges de l'Eglise. Ils l'ont rejete'e, et lui
ont substitue un fantôme d'église. P. 5 17 — 520.
Châtiment de Dieu , qui permet que les orgueilleux, tora-
l)ent dans les plus grandes erreurs et qu'ils s'y obstinent.
P. 320, 321.
Le grand moyen de re'duire une infinité d'esprits, n'est
pas de disputer et de raisonner avec eux j mais ce seroit de
leur inspirer plus d'iiumilitë. P. 521,322.
On parle avec trop de liberté de tout ce qui a rapport à la
foi. P. 322, 325.
Conservons l'avantage que nous avons toujours eu sur les
Le're'tiques , qui est l'humilité de la foi. Avis de saint Jérôme,
P. 525 , 324.
Instruction sur la Prudence du salut y pag, 320,
Nécessité de la prudence du salut , et en quoi elle con-
siste. P. 525.
On est souvent sage mondain , et insensé chrétien. P. 526.
Point de vraie prudence sans la prudence du salut. P. Saô,
327.
La vraie prudence doit se proposer une fin , et une fin
digne de nous. Or, point de fin digue de nous que le salut.
V. 3:i7, 52S
Ou peut néanmoins avoir pour fin les biens de la vie pré
4o6 TABLE ET ABRÉGÉ
sente ; mais pour fin prochaine et non point pour fin der-
nière : tellement que cette fin prochaine doit être rapportée
à la fin dernière, qui est le salut. P. 528 — 55i.
Ainsi la prudence du salut doit entrer dans toutes les
aflfaires, mêine hunaines, ponr les réj.\ir selon Dieu et
selon la conscience. Comparaison de saint Ghrysostôme.
P. 53 1—556.
De là vient la nécessite' de savoir hien j'/uidre ensemble la
prudence du inonde et la piudenceilu sulut. P. 357, 5^^-
De là encore la nécessite' d'un directeur sage et vei tuenx ,
avec qui l'on confère niénie des affaires temporelles oii l'on
est eni^aîîé. P 558 — 5/|i.
La pr udence du salut ne doit pas seulement entrer dans
les affaires humaines pour en bannir le pèche', mais pour les
rendre utiles au salut même tt profitables devant Dieu; car
elles le peuvent être. P. 541 — 344.
Telle est la science du salut , qu'on ne connoît guère dans
les cours des princes. Joseph l'enseigna aux ministres de Pha-
raon. P. 344 — 547.
Désordre des gens du monde qui ne suivent que la prudence
da monde. Prétendus esprits forts , combien ils seront con-
fondus au juj^ement de Dieu. P. 547 — 55o.
Ne point penser à tout cela, c'est un renversement d'es-
prit. P. 55o — 552.
Instruction sur le Choix d'un état de s-îe . pag. 3.'>3.
Combien le choix d'au état de vie est important pour le sa-
lut. P. 553.
Il ne faut point entrer dans un état sans vocation. P. 555,
554.
L'abus est qu'on n'y entre communément qne par des
rues huuiciines , et qu'on ne consulte que la prudence du
siècle. P. 554, 555.
De là arrive qu'il y a très-peu de gens qui puissent se
flatter d'être dans l'état. où Dieu les veut. P. 355 , 357.
DES EXHORTATIONS ET DES INSTRUCTIONS. 407
Trois règles pour Lien connoître la vocation de Dica.
Premièremeut, recourir à Dieu aiênie par la prière. P. 537
•—559.
Secondement, consulter les ministres de Dieu, qui sont ,
I. un directeur; 2. pères et mères. P. 559 , 56i.
Troisièmement, se consulter et s'éprouver soi-même de-
vant Dieu. Surtout examiner deux choses : x. ce que l'on
conseilleroit à an autre dans les mêmes conjonctures ; 2. ce
qu'on voudroit avoir fait si l'on e'toit au moment de la mort.
P. 561—564.
Avis de saint Paul touchant le célibat. P. 564 — 565.
Instruction sur la Communion , pag. 366.
I. Avis pour le temps qui précède la communion. P. 566
—570.
II. Avis pour le temps même de la communion. P. 570—
577.
III. Avis pour le temps qui sait la communion. P. 377—»
585.
FIN DU TOME NEUVIÈME.
à
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890
B74.
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1.9
Bourdaloue, Louis
Oeuvres complètes de
Bouraaloue
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